vendredi 29 décembre 2023

Communisme


≪Le parti des Communistes de Russie nomme son candidat à la présidentielle, sans danger pour Poutine. Les Communistes de Russie comptent proposer un programme intitulé Dix coups staliniens portés au capitalisme et à l’impérialisme américain, prévoyant notamment l’achèvement victorieux  de l’offensive en Ukraine, selon un communiqué cité par l’agence Tass≫.

(Ouest-France, 29 décembre 2023)

jeudi 28 décembre 2023

Paradise Lost

(Tout ça manque de rigueur, quand même...)

Quand l'enveloppe charnelle de M. Wolfgang Schaüble cracha l'âme qu'elle recelait, et que cette dernière monta en toute innocence en direction d'un Paradis qu'elle estimait avoir bien gagné, quelle ne fut pas sa surprise de voir qu'on lui imposa simplement d'attendre. 
Un chérubin rustique, musclé, pourvu de lunettes de soleil de marque et d'une oreillette presque invisible qu'il rajustait régulièrement avec ostentation, la pria ainsi sans plus de cérémonie de se mettre sur le côté, dans l'attente de vérifications complémentaires. L'âme de M. Schäuble n'apparaissait pas, semble-t-il, sur la liste. «Quelle liste ?», s'impatienta l'âme de M. Schäuble avec l'autorité qu'on lui connaissait voilà si peu de temps encore, à tous les étages  du Ministère des finances de la République fédérale d'Allemagne et du Palais de l'Élysée, en France. «J'ai fait, trépigna-t-elle, ce qu'on attendait de moi. J'ai appelé au Métier, au Beruf, au sacrifice tous azimuts pour la Vocation. Faites un métier de merde à vie, que je leur ai répété, toutes ces années, à tous ces cons, et croyez-moi que j'y ai joint le geste à la parole ! Vous prouverez votre amour de Dieu en leur léchant le cul, à vos patrons et à vos syndicalistes constructifs, et en vous tuant à la tâche sans y perdre une minute, que je leur disais comme ça entre deux coups de schlague dans leur sale gueule de feignasse. Et voilà qu'on me fait poireauter comme ça, devant les autres cons qui rentrent pépères en soirée, comme un pauvre enculé de clochard grec ou espagnol ? T'es sérieux ou quoi, espèce de fils de pute ?». Le chérubin ne l'écoutait pas, il était occupé. Et les incivilités, à cet endroit précis, étaient légion. Autant ne pas les remarquer. Car en définitive, les gens passaient, signaient un formulaire, partaient d'un côté ou de l'autre, et voilà tout. Ça roulait. Les choses fonctionnaient, que les râleurs se manifestent ou pas. Comme du temps, de M. Schäuble, en bas, finalement. Les choses n'étaient pas si différentes, au fond, de ce point de vue-là. De temps en temps, néanmoins, il semblait se rappeler la présence de l'âme de M. Schäuble, toujours aussi excitée et scandalisée, dans son coin, et levait à nouveau les yeux sur elle. Au bout d'un certain moment (que nous aurions du mal à estimer précisément), le flot des aspirants se tarit. Le chérubin se dirigea tranquillement vers l'âme de M. Schäuble, la main rivée sur son oreillette. Pendant toute sa courte progression, et tandis que, visiblement, des informations et instructions précises lui parvenaient, il ne quitta pas des yeux cette substance apeurée ayant animé jadis le bouclier très physique de l'orthodoxie budgétaire européenne, mais désormais réduite à sa merci, aux quelques mots, irrévocables, qui sortiraient bientôt de sa bouche, pour l'expédier Dieu sait où. Le chérubin dit okay ! je vois ! à son oreillette, puis eut un sourire, très mauvais, qu'il s'efforça aussitôt de dissimuler. L'âme de M. Schäuble perçut distinctement, dans cet ordre, cette série d'événements. «Toutes mes excuses, Monsieur, reprit le chérubin. On m'informe que votre baignoire est prête. Austère et froid, comme vous aimez. Vous pouvez descendre. Ce sera sur la gauche.»      

mercredi 27 décembre 2023

Déontologie


Un ami ivre (c'est les fêtes) nous informe à l'instant même que l'idéologue-politicien Patrick Buisson, fasciste amphibie de classe Ropucha, conçu pour le débarquement de troupes d'assaut et bourré de munitions et de drones kamikazes Shahed, ne le serait désormais plus (amphibie), étant donné qu'il gésirait par le fond quelque part dans la rade de Feodosia en Crimée occupée, suite à une frappe massive, malicieuse et réussie de l'armée de l'air ukrainienne. Les propos de notre ami nous paraissant, tout de même, extrêmement incohérents et décousus, nous nous proposons d'enquêter de notre côté de manière indépendante avant de confirmer auprès de notre fidèle lectorat cette nouvelle relative à l'étanchéité, ou la non-étanchéité, de M. Buisson, ancien directeur de la rédaction de Minute et proche entre les proches de MM. Philippe de Villiers et Jean-Marie Le Pen. À la décharge de certaines de nos sources imprudentes (que nous protégerons néanmoins naturellement, aux termes de notre déontologie et éthique journalistiques habituelles), il faut reconnaître que les informations enthousiasmantes n'étant pas légion en cette fin d'année 2023, le fait qu'elles viennent, ces jours derniers, à se succéder ainsi (en rafale, pour ainsi dire) n'est pas sans risquer d'induire chez certains une forme aiguë de confusion mentale à tendance euphorique et baroque. Aussi, afin de s'assurer de distinguer enfin clairement, distinctement et efficacement, un chef suprême Gardien de la Révolution iranien soudain rayé de la carte par un missile sioniste bienvenu, une merde libérale-fasciste française à bout de souffle cassant sa pipe comme une fiotte et un navire poutiniste ridiculement broyé au Stormshadow ou au Scalp-EG, le mieux nous paraît-il encore de prendre un peu de recul, comme on dit. En rebuvant un coup, éventuellement. 

mardi 26 décembre 2023

Wunderbach (and fuck 2023 !)

lundi 25 décembre 2023

Douce odeur du sapin (de Noël)

 
(Le Monde, 25-12-23)

jeudi 14 décembre 2023

mercredi 13 décembre 2023

Enracinés !

13-12-2023 : 
dans un monde post-moderne 
rongé par la perte des valeurs, 
retrouvons la vertu 
des fêtes et traditions  ancestrales ! 
(www.magiedu1312.com)

lundi 4 décembre 2023

Gặp lại Chú nhể

Nguyễn Tân Tài Lục
(1958-2023)

≪Alors, à coup sûr, ça, c'est prévu : 
on se reverra dans un futur meilleur≫

dimanche 3 décembre 2023

Des Tchândâla d'Allah (génie du nietzschéisme)


≪Le christianisme nous a frustrés de l'héritage du génie antique, il nous a frustrés plus tard de l'héritage de l'islam. La merveilleuse civilisation maure de l'Espagne, plus voisine en somme de nos sens et de nos goûts que Rome et la Grèce, cette civilisation fut foulée aux pieds (─ je ne dis pas par quels pieds ─), pourquoi ? puisqu'elle devait son origine à des instincts nobles, à des instincts virils, puisqu'elle disait oui à la vie, et encore avec les magnificences rares et raffinées de la vie mauresque !... Les croisés luttèrent plus tard contre quelque chose qu'ils auraient mieux fait d'adorer dans la poussière (...). En somme on ne devrait même pas avoir à choisir entre l'islam et le christianisme, tout aussi peu qu'entre un Arabe et un Juif. La décision est prise ; personne n'a plus la liberté de choisir. Ou bien on est tchândala, ou bien on ne l'est pas...

(Friedrich Nietzsche, L'Antéchrist)

dimanche 19 novembre 2023

De la mécanique plaquée sur des cadavres

(Gaza Bakhmout Paris, 
ce dimanche 19 novembre 2023, soir)

vendredi 10 novembre 2023

Tant qu'ils tripotent pas les pangolins !

 
(Le Monde, 10-11-2023)

jeudi 2 novembre 2023

vendredi 27 octobre 2023

jeudi 26 octobre 2023

Les 10 ans de Lucane Distro (Lille)



Rendez-vous est pris pour le 29 octobre, au Centre Culturel Libertaire (CCL) Benoît-Broutchoux, 4 rue de Colmar, 59000 Lille, M° Porte-des-Postes... 

≪Salut à toutes et tous.

Dix ans de cela en arrière, Lucane Distro se matérialisait dans un attaché case de récup’. Dans les marges de nos emplois du temps plus que débordants, il fallut regrouper les adresses notées à la volée, contacts littéraires et fanzinesques, petits papiers chiffonnés au fond de nos poches ou récoltés dans les méandres de la toile. Nous continuons de trimballer cette même valise dont la poignée grince à chaque pas, et que nous maudissons également à chacun d’entre eux vu son poids ! 
L’idée de départ était de distribuer à prix libre les fanzines, livres, revues et brochures que l’on voulait soutenir, dont on voulais parler et faire la promotion. La quasi totalité de ce que nous distribuons depuis lors est une affaire de cœur, de passion, de rencontres et de politique. Difficile et même peu opportun pour nous de donner une hiérarchie à ces toutes choses ou d’en questionner la pertinence. On s’était promis de ne pas tourner en label, parce que trimballer une valise de 20Kg c’est une chose, car on avait vraiment pas envie d’avoir en plus un bac de vinyles sur les bras. Il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis, Lucane Distro a donc participé à quelques Eps et k7 comme :

#1 : Makach – EP 6 titres, 2014

#2 : Makach – EP 4 titres, 2016

#3 : Angry Silence – demo cassette, 2021

#4 : Angry Silence – LP, 2022

#5 : Psychrophore – LP, 2022

#6 : Bakounine – LP, 2023

Depuis une paire d’années, la distro est accompagnée d’un petit bac de linogravures à prix libre quand la place le permet. Sachez qu’il alimente directement les caisses de la distro et nous permet de gérer nos comptes de manière moins stressante. Rassurez vous, notre slogan originel est toujours valable : Lucane Distro, en déficit depuis 2013 ! 
Nous menons notre barque au gré de l’inspiration, des hasards et de ce qui nourri et enchante notre quotidien. Nous découvrons, lisons, lions, et si le contenu nous parle alors nous prenons contact et hop : du neuf arrive en distro ! Nous ne sommes pas des spécialistes du monde de l’édition ou de la distribution, mais si nous pouvions augmenter et/ou maintenir le débit de textes, d’idées qui s’élaborent autour de nous, alors nous estimerons avoir bien remplis la mission qui est nôtre. D’autres ont très bien distribués avant nous, continuent de le faire et on espère que certains certaines se saisiront du bâton de relais à l’avenir sans attendre ni validation ni feu vert de personne ! 
Aujourd’hui c’est l’occasion de célébrer cette signifiante chaîne humaine composée de bonnes volontés et d’acharné-es sans qui nous ne marquerions pas le coup aujourd’hui. Ce n’est pas rien ce qui existe là sous nos yeux ! Nous reprenons une bonne tranche de Punk avec celles et ceux qui sont présentes depuis nos débuts comme avec les derniers arrivés qui font souffler un vent de fraîcheur et de changement dans notre scène. Nous fêtons nos amitiés, ceux et celles qui ne sont pas ou plus là, nos connexions et nos collectifs, et c’est important de prendre un petit moment pour ça ensemble. 
Merci à ceux et celles qui continuent d’écrire, qui partagent, qui dessinent, qui cuisinent, qui luttent et qui ne se rendent pas encore à la frigidité du désespoir.

On se retrouve en bas devant les groupes (salut à Chicken’s Call, Camellia Sinensis, Krokodil, Short days !), au buffet ou aux entrées : on va se mettre bien ! ≫

Lucane distro, octobre 2023.
distro@lucanedistro.herbesfolles.org

dimanche 22 octobre 2023

Danse de mort (on achève bien les chômeurs)


On imagine sans peine les prochaines étapes : ≪Ouvre tes chakras, masse ton patron≫ ; ≪La cuisine de l'insertion≫ ; ≪Le DRH est dans le pré≫... 
Jamais, du fait de la collaboration de classe, active et citoyenne, d'une énorme masse d'artistes acéphales, la corruption de l'Éros et la volupté de soumission n'avaient atteint un tel point d'incandescence. 
Merci, France-travail !   

samedi 21 octobre 2023

Dans la nuit des Lumières

Beau ténébreux (détail)

≪Deux choses remplissent l'esprit d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes [...] : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. 
(Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, 1788)

≪Le sujet pourra contempler les étoiles tant qu'il voudra, il ne parviendra jamais à une représentation claire et distincte de leur nombre. La multitude innombrable des astres interdit même de les associer toutes dans un unique tableau (...). Par tous ces traits, le sublime nocturne défait le lien entre la vision et le calcul. Un tel sentiment se caractérise "par la résistance qu'il oppose à l'intérêt des sens" (Kant) : il y a plus à voir dans la nuit que ce qui intéresse directement le besoin de conservation. De là l'opposition entre le ciel étoilé et la mesquinerie des hommes : innombrables, les astres rendent incompréhensibles les efforts pour soumettre toutes les actions humaines au calcul d'un bénéfice. Il ne s'agit pas encore d'un jugement moral car celui-ci supposerait la comparaison systématique des calamités du jour avec la pureté de la nuit. Il s'agit d'un étonnement esthétique où l'immensité du ciel cesse d'être perçue comme une humiliation par un sujet fini. On se perd dans la nuit non pas parce qu'on y voit moins bien (description privative du lien entre le jour et la nuit), mais parce qu'il y a beaucoup à y voir et peu à y connaître. Le détour par le sublime et par l'enfance permet de mieux saisir ce qui fait obstacle à la nuit. Celui qui regarde comme on calcule ne voudra pas s'aventurer dans une nuit qui ne lui promet aucun bénéfice. Face à des étoiles innombrables, la tentation est forte de détourner le regard ou d'illuminer le ciel noctune pour le rapprocher de nos préoccupations. La raison instrumentale n'admire que les spectacles prévisibles, du type de ceux que l'on peut voir à Las Vegas. Mais, comme toute l'œuvre de Kant en témoigne, la raison instrumentale n'est pas le tout de la pensée. L'enfant en est un bon exemple, lui qui n'a pas encore appris à réduire la réalité à ce qui est mesurable. Une expérience nocturne permet à chacun de désapprendre à compter en voyant. Contrairement aux apparences, cette manière de se laisser impressionner par les choses n'est nullement étrangère aux Lumières.≫
(Michaël Fœssel, La nuit.Vivre sans témoin, 2017)

dimanche 15 octobre 2023

D'un massacre l'autre

 

Comme nous achevons, ces jours-ci, de lire le précieux ouvrage de Charles Enderlin présenté ci-dessus, et à la veille du grand massacre qui s'annonce de la population civile de la bande de Gaza, une série de questionnements amers nous retourne l'esprit. Une fois encore, par exemple, il faut que ce soit un démocrate bourgeois (issu, en l'espèce, de la gauche sioniste) qui produise une analyse géopolitique valable, et se trouve, par-dessus le marché, du bon côté de la morale. De même que dans l'affaire ukrainienne, seuls d'autres bourgeois libéraux à l'ancienne, nourris à l'humanisme des Lumières, défendront vraisemblablement jusqu'au bout la résistance armée d'une démocratie formelle à l'invasion d'une dictature réellement fasciste, de même Enderlin incarne ici, à lui seul, toute la clairvoyance de cette partie, minoritaire quoique importante, de la population d'Israël qui, depuis des années, se mobilise contre le basculement programmé de son État dans le racisme institutionnel, le suprémacisme, l'apartheid et la théocratie expansionniste. Comment expliquer, par contraste, l'aveuglement de la gauche soi-disant radicale envers le Hamas, invinciblement considéré comme avant-garde de la ≪résistance palestinienne≫ ? Enderlin rappelle de manière très claire (dans ce texte comme dans de nombreux autres avant lui) à quel point le Hamas et l'extrême-droite raciste israélienne sont organiquement liés, par leur haine antédiluvienne conjointe des nationalistes palestiniens du Fatah, d'abord, certes (Israël ayant favorisé notoirement l'implantation, l'expansion, puis la victoire militaire du Hamas à Gaza depuis les années 1980), mais plus fondamentalement par leur détestation commune de tout ce qui prétendrait s'opposer à leur vision théocratique du monde, vouant à la destruction les homosexuels, hédonistes, athées, rationalistes, pacifistes et gauchistes divers, que les deux territoires peuvent encore compter en leur sein. À une notable exception près, comment expliquer, à ce titre, la non-réaction spécifique de moult pro-palestinienNEs françaisE (par ailleurs wokistes et féministes matérialistes inclusif.VE.s de concours) devant l'horreur du massacre récent perpétré par les islamistes (massacre suivi, rappelons-le, de tortures et viols innombrables) à l'encontre de ces teufeurs naïfs venus célébrer ≪la paix et l'amour≫ dans le désert ? Le fasciste français Julien Rochedy moquait à sa façon, dégueulasse, quelques heures à peine après le carnage,  les bobos du Bataclan, exterminés, selon lui, comme en un juste retour de manivelle par leurs petits protégés civilisationnels. Bien fait pour leur gueule, en somme. Pas de raison qu'il en aille différemment ici. On imagine, à l'annonce du massacre israélien, la réjouissance secrète de ces suprémacistes juifs racistes et homophobes composant ce gouvernement d'Israël dont le Hamas martyrisa ainsi les ennemis. À l'égard de ce dernier, donc, comment se montrer à ce point stupide, politiquement aussi illettré ? Que les Indigènes de la République, qui sont antisémites, s'épuisent en célébrations bruyantes de la chose, on ne le comprend hélas ! que trop bien. Mais que dire de la quasi-totalité des militants du NPA, de la France Insoumise ou d'autres groupuscules de même tendance, envers lesquels, bien entendu, notre mépris est sans bornes, mais dont, tout de même ! l'hystérie actuelle pro-Nétanyahou, en France, ne saurait néanmoins, dans son déferlement et ses pulsions de lynchage généralisé, imposer l'hypothèse aberrante qu'ils soient tous antisémites, et que ≪le nazisme serait désormais passé à gauche≫, comme le titrait avant-hier, la chaîne nazie C-News ? Cette hypothèse étant écartée, l'hypothèse d'une bêtise crasse de l'extrême-gauche anti-impérialiste devra donc bien être privilégiée. Or, c'est le caractère insondable d'une telle bêtise qui nous laisse cependant pantois. Le clientélisme musulman de ces misérables boutiques n'explique pas tout : les gens du NPA, de LFI et consorts croient-ils vraiment, sincèrement bientôt palper les retours sur investissement électoraux de ce positionnement ? Ils en seront pour leurs frais. 

Enderlin s'indigne, symétriquement, de l'effondrement de toute logique permettant qu'en France, hors des milieux gauchistes, la notion d'apartheid ne puisse s'appliquer à la politique actuelle d'Israël, lors qu'en Israël même, la réalité d'une telle politique d'apartheid est devenue une évidence triviale de longue date, ou du moins depuis que le parlement a adopté le 19 juillet 2018 une loi à valeur constitutionnelle définissant Israël comme l’État-nation du peuple juif, équivalant à dé-laïciser, à ≪judaïser≫, c'est-à-dire, en vérité à ethniciser et théocratiser la citoyenneté israélienne. De cette évidence, rappelle Enderlin, conviennent volontiers nombre d'anciens premier ministre, chef des services de renseignements, responsables politiciens israéliens de premier plan, qu'on éprouvera quelque difficulté à traiter d'antisémites, d'agents doubles ou d'ennemis intérieurs sans faire rire les mouches. Les palestiniens sont-ils à ce point des damnés de la terre qu'ils seraient aussi des maudits de la logique ? Quelle pire injure faire à un être de pensée et de parole ! Les mots, en ce qui les concerne, ne pourraient donc revêtir le même sens désignant, partout ailleurs, toutes les choses de l'univers, de manière distincte ? Enderlin préfère, quant à lui, dire les choses telles qu'elles sont : à savoir que le gouvernement actuel d'Israël comprend nombre de membres puissants et décisionnaires explicitement racistes, militant pour l'expulsion collective des Arabes israéliens eux-mêmes, la colonisation sans limites, la fin de tout contre-pouvoir légal (démocratique bourgeois) susceptible d'entraver quelque peu celle-ci (c'était l'enjeu de l'immense lutte de ces derniers mois ayant mobilisé la population autour de la défense des compétences de la Cour Suprême) et in fine le développement séparé des populations via une ségrégation raciale effective et désormais inscrite dans la Loi. Et le terme d'apartheid, s'indigne-t-il, demeurerait impropre pour qualifier tout ce processus ? Il y a là de quoi devenir fou, littéralement, ou devenir officiellement mort (puisque les palestiniens se voient déjà reconnus là, au fond, comme inexistants ou indignes d'exister comme animaux rationnels, le chef d'état-major actuel d'Israël les qualifiant juste ≪d'animaux humains≫, sans plus de précision). Mort pour mort, autant rejoindre au pas cadencé l'armée des zombis islamistes, ce fer de lance glorieux de la ≪résistance palestinienne≫, comme disent les gauchistes français mentionnés plus haut. 

Les soldats israéliens qui, bientôt, entreront dans Gaza, avides de vengeance, sont pour beaucoup les mêmes, ou ressemblent fort à ces teufeurs désarmés que le Hamas, la semaine dernière, assassina, tortura et viola en masse. Ce sont, pour l'essentiel, des ennemis de M. Netanyahou et de son gouvernement fasciste. Enderlin rappelle que les religieux fanatiques colonisant la Cisjordanie sont déjà, par exemple, largement exemptés de service militaire, et que le montant des diverses bourses et traitements qu'ils reçoivent pour perpétrer leur besogne colonisatrice, dépasse de très loin la solde des appelés ordinaires. La semaine même du massacre dans le sud d'Israël, Nétanyahou s'apprêtait, d'ailleurs, à imposer une éniéme nouvelle loi en ce sens. Mais ce ne sont pas eux, en majorité, qui iront soutenir bientôt ce pouvoir vacillant, responsable, par son soutien de toujours aux islamistes de Gaza, de la débâcle israélienne stratégique de la semaine dernière. Eux continueront, dans un danger bien moindre, à faire des cartons sur les palestiniens de Cisjordanie, sous la protection des chars. Pas évident que ce désir sacrificiel de la jeunesse laïque d'Israël tienne néanmoins la distance, cette fois, si, d'aventure, la résistance islamiste se révèle plus intense que prévue ou le massacre de civils palestiniens, beaucoup trop spectaculaire.

Partout dans le monde, la démocratie agonise, pour reprendre le titre du bouquin de Charles Enderlin. Et il serait bon que l'on comprenne enfin, dans certaines sphères d'avant-garde, que ce concept de démocratie doit être dialectisé pour être compris et critiqué, au lieu de se voir évacué sans discrimination aucune, avec l'eau sale des mensonges bourgeois concernant la démocratie, et privatisant justement celle-ci. La démocratie bourgeoise aura, notamment, produit la notion (et sans doute aussi, dans une large mesure, la réalité) de l'individu émancipé, convaincu du pouvoir de la raison, de la logique, de la vérité, et pourvu de libertés formelles, certes, mais dont le formalisme ne signifie pas la nullité. Perdre la démocratie, en Israël, en Ukraine, en Turquie ; ne pas vouloir la gagner en Iran, en Chine, en Russie ou partout ailleurs, c'est perdre cet individu-là, le voir massacré au sens propre. Reconnaître cela, c'est aussi reconnaître que ce perdant-là, ce vaincu de l'Histoire, le cas échéant, aura toujours néanmoins raison par principe. Comme une boussole systématiquement déréglée et en laquelle, pour cette raison même, on ne peut jamais retirer sa confiance.               

Solidarité Iran

samedi 14 octobre 2023

" L'école est le premier visage de la démocratie" (Élisabeth Borne)

 
Ci-dessus : les visages n° 2, 3, 4 et 5 (détail)

jeudi 12 octobre 2023

vendredi 6 octobre 2023

Dans le Panot

(Le Monde, 6-10-23)

Rappel : Madame Sophia Chikirou étant d'ascendance kabyle, toutes les attaques visant l'intervention signalée ci-dessus de Madame Panot devront être considérées jusqu'à nouvel ordre non seulement comme sexistes (ce qui semble évident) mais également comme trompophobes, voire ignorantophobes. 

Zéro artificialisation nette

(L'indépendant, 5-10-23)

jeudi 5 octobre 2023

Percée de la théorie critique (2) : Michaël Fœssel



Dans son stimulant petit essai, intitulé Quartier rouge, le plaisir et la gauche, Mickaël Fœssel renvoie très efficacement dos-à-dos Deleuze et Foucault sur la question du plaisir. En ce qui concerne le premier de ces pénibles, 
Fœssel rappelle que le plaisir, opposé binairement par Deleuze au désir, lui apparaît — en schématisant un peu les choses — comme une sorte de coup de sifflet bourgeois signant invariablement la fin de toute récréation rigolote et intense : la mise à l'arrêt, brutale et détestable, d'un mouvement d'accroissement de puissance continu incarné par le désir. Et en bon spinoziste qu'il est, Deleuze considère donc ce dernier non comme simple faim (libido), mais plutôt comme appetitus sublime, sans limites et pourtant brimé par le surgissement d'une satiété forcément décevante, forcément renonçanteFœssel le cite (p. 46 de son ouvrage) : ≪Je ne peux donner au plaisir aucune valeur positive, écrit Deleuze, parce que le plaisir me paraît interrompre le procès immanent du désir≫ (Désir et plaisir, 1977). Le plaisir serait renoncement de petit-joueur, choix nihiliste de s'endormir tellement vite sur ses digestions minables, sur ses acquis misérables. Le thésauriseur, une fois ses arrières assurés, renoncerait mesquinement à toute exploration vitale supplémentaire. Foucault, lui, à l'inverse, préfère le plaisir au désir. À nouveau, Fœssel cite Deleuze : ≪La dernière fois que nous nous sommes vus, Michel me dit avec beaucoup de gentillesse et d'affection, à peu près : je ne peux pas supporter le mot désir ; même si vous [Deleuze et Guattari] l'employez autrement, je ne peux pas m'empêcher de penser ou de vivre que désir = manque ou que désir se dit réprimé. Michel ajoute : alors moi, ce que j'appelle "plaisir", c'est peut-être ce que vous appelez "désir" ; mais de toute façon j'ai besoin d'un autre mot que "désir"≫ (id., p. 44-45). Pour Foucault, le plaisir est un fait. Son existence est indiscutable. Il est toujours déjà là, hic et nunc, quand le désir se présente comme manque illusoire, tension vers un absolu très religieux et absurde, impliquant en outre, à ses yeux, une curieuse demande geignarde de justice, sorte de plainte ou supplique s'ignorant elle-même, effectuée auprès du Pouvoir (terme dont on n'a jamais bien compris ce qu'il représentait au juste pour Foucault, sans doute parce qu'il n'y a rien à y comprendre de bien distinct et de bien intéressant). Fœssel s'essaie là-dessus à préciser les choses : Foucault ne peut envisager le désir autrement que comme la visée d'une transcendance : en désirant, le sujet se rapporte à ce qui n'est présent pour lui que sous la figure de l'absence. Il imagine ce qu'il n'a pas et qu'il devrait pourtant posséder, or c'est toujours dans l'imaginaire que s'engouffre la Loi. Le désir est une adresse qui, en même temps qu'elle accuse le pouvoir de réprimer les corps, institue ce pouvoir en grand Autre transcendant. Faire paraître son désir sur la scène publique, c'est se confronter à une Loi qui, dès lors, devient juge de toutes les revendications. À l'inverse, les plaisirs désignent ce que les corps expérimentent d'ores et déjà de leur puissance. Ils ne portent pas avec eux une demande imaginaire adressée au pouvoir, ils manifestent une résistance effective, réelle, immanente à son emprise. Plutôt que d'inciter les sujets à projeter leur satisfaction dans un ailleurs, ils permettent de l'expérimenter ici et maintenant. Le plaisir substitue l'affirmation à la revendication. En ce sens, il désigne une manière non utopique de se tenir à la marge des normes du pouvoir (p.46). Foucault méprise donc le désir car le désir se référerait invinciblement, du point de vue des partisans politiques du désir, d'Éros (ceux visant à la fois une socialisation et une politisation maximales du désir : on pense ici à Marcuse, bien entendu, que Foucault attaque rarement frontalement) à un certain besoin mystique d'absolu ou de transcendance réprimé par le Pouvoir, ce dont les freudo-marxistes se plaindraient alors, d'après lui, selon des modalités pré ou ≪crypto-juridiques≫. Les notions liées au concept de Justice ou de Loi, toujours très infamantes dans la bouche du roi chauve transcendantal de l'institution universitaire française, suffisent, on le sait, à stigmatiser tous ceux, toutes celles tentés un jour ou l'autre de réclamer pour leur gueule des droits, quelle horreur ! dans le cadre, c'est-à-dire auprès du Pouvoir existant. Mais quel Pouvoir ? nous demanderez-vous à nouveau. Un pouvoir de classe, peut-être ? On n'en sait pas grand-chose, en vérité, vu que, comme suggéré plus haut, chez Foucault, Pouvoir, ça veut tout dire, rien dire, et surtout de la merde et d'ailleurs le Pouvoir est partout et nulle part et de tout temps, et donc circulez ! Car réclamer des droits à la satisfaction de son désir, et faire l'hypothèse d'un Pouvoir réprimant ce désir, Pouvoir qu'il faudrait donc combattre pour cette raison en vue de libérer son désir, ce serait du flan, car en fait ce serait demander l'autorisation au Pouvoir de jouir, vous comprenez ? Et ainsi, le Pouvoir aurait gagné (ce Pouvoir que, par ailleurs, il ne faut pas combattre puisqu'il est partout, et pas mauvais en soi), le summum de la bêtise foucaldienne étant, selon nous, atteint dans l'émission de cette théorie bien connue selon laquelle le Pouvoir est essentiellement producteur. Le Pouvoir ne réprime point, ni ne détruit : il produit. Le capitalisme ne détruit pas l'homme, ne détruit pas l'humanité en l'homme qu'il exploite jour et nuit, il produit le prolétaire (et donc, suivez bien : ses révoltes possibles). Le Pouvoir crée ainsi des plaisirs, en tant que, de manière immanente, les gens s'adaptent à une répression qui, pourtant, n'existe pas, rappelez-vous, puisque le Pouvoir produit, il ne réprime pas. Le Pouvoir crée par exemple, par son action normative (hétéronormée), des plaisirs homosexuels ou déviants clandestins circonstanciés d'une grande richesse inventive, et il incarne cette circonstance, cette condition productrice. Et donc le Pouvoir est beau, et il faut être comme lui : productif, inventif, mobile. Quant à ce désir que, selon Marcuse, la Bourgeoisie réprimerait, en même temps que l'humanité de l'homme, il n'existerait pas, selon Foucault, dans la pureté qu'on lui prétend. Et sa libération serait tout aussi illusoire que son être-empêché. L'être humain n'ayant en effet aucune essence (même possible ou future), de fait ni l'idée d'un humain accompli et épanoui (enfin libéré, au plan érotique, d'un Pouvoir fondamentalement aliénant) ni son contraire, à savoir celle d'un humain frustré de cette réalisation essentielle de soi, et déshumanisé, avili, plongé dans le malheur du fait d'une telle frustration, n'auraient de sens chez Foucault. Ou plutôt, comme l'indique ensuite Fœssel, aucun sens politique et collectif. Car, et c'est en cela que Foucault est un penseur néo-libéral : on peut se réaliser, chez lui, en prenant soin de soi, en prenant ≪souci de soi≫ (voir le dernier tome de l'Histoire de la sexualité), à la manière des Anciens (Grecs), en actant l'échec de toute révolution et de manière individuelle, dans la culture autarcique, propriétaire, élitiste et ascétique des plaisirs. Diététique, gymnastique, soin du corps, exercices divers et discipline généralisée appliquée à son sujet solitaire : voilà déjà que se profile, au coeur des ignobles eighties, le catéchisme ignoble que nous ne connaissons que trop bien aujourd'hui, dans sa forme extrême et populacière, à savoir : l'obsession du  développement personnel. Telle est la conception du plaisir (et du ≪processus de subjectivation≫) foucaldienne version dernière époque : foncièrement individualiste et anti-politique. Et telle est cette figure philosophique que d'absurdes militants degôche d'aujourd'hui, considèrent encore, sans jamais nourrir aucun doute à ce sujet, comme un camarade de lutte, fournissant à la cause tout un tas d'outils subversifs utiles. Selon nos derniers calculs, ceux-là, celles-là, ne tarderont cependant plus à imiter sa posture finale de retour ou de redécouverte libérale du sujet, après éreintement du mythe de l'Homme, de la Raison, de la Vérité et autres vieilleries condamnables.

Reste que Fœssel s'est trouvé, dans son petit livre brillant, un allié de poids en la personne de Marcuse, qu'il comprend et réhabilite, c'est-à-dire fait connaître au public d'aujourd'hui, mieux que personne. Telle est cette actualité nouvelle de la Théorie critique que nous sentons progresser, çà et là, chez quelques bon esprits comme le sien : ≪ (...) cette tradition qui manque aujourd'hui si cruellement à la gauche avait le mérite insigne d'articuler les revendications sociales aux plaisirs qui existent effectivement dans la société. C'est ainsi qu'à la veille de 1968, le freudo-marxisme proposait de partir de l'économie des plaisirs dans les sociétés capitalistes pour montrer, non seulement ce qu'elle a de répressif mais aussi ce qui, en elle, échappe à la répression. Pour Herbert Marcuse, par exemple, la critique de l'imaginaire capitaliste de la consommation est indissociable d'une valorisation des expériences du plaisir (...) Marcuse n'oppose pas désirs et plaisirs, il les réunit dans la figure d'Éros. Or, les expériences liées à l'Éros ne nous divertissent pas tant du sérieux de l'existence (qu'il s'agisse de salut ou de la révolution) que des limites auxquelles le consumérisme condamne les corps. Comment expliquer l'éclipse de cette tradition qui associait contestation de l'ordre établi et usage politique des plaisirs ? En France, Deleuze (et du reste aussi Foucault) a joué un rôle important dans l'effacement du freudo-marxisme du champ intellectuel. On l'a vu, sa conception restrictive du plaisir ne le prédisposait pas à y voir autre chose qu'un sentiment bourgeois. Mais surtout, le contexte idéologique présent semble plus favorable à la reprise de la critique traditionnelle du divertissement [au sens pascalien ou ascétique, note du Moine Bleu] qu'à sa réhabilitation. En 1968, le salut n'était pas ce qu'il est partiellement devenu aujourd'hui : le moteur d'un engagement politique hanté par l'imminence de la catastrophe. Il était alors possible de miser sur l'énergie contestataire comprise dans les plaisirs expérimentés à la marge des institutions étatiques et d'un univers dominé par la marchandise≫ (p. 62-63)Et Foessel, d'insister sur l'injustice criante qu'il y aurait à taxer Marcuse (comme le fait Foucault) de naïveté quant à toute levée sauvage éventuelle de la répression, et des tabous sexuels. Ce serait, à dire vrai, ignorer le fond de pessimisme freudien imprégnant toute la Théorie critique, et faisant d'ailleurs son intérêt. La complexité, en particulier, de l'explication par Marcuse de l'intégration progressive des plaisirs à la société capitaliste, est soigneusement évacuée par les ennemis déclarés de l'hypothèse répressive, mais finit néanmoins par leur revenir en plein visage : ≪Par rapport à celle de Foucault, note Foessel, cette explication a le mérite de ne pas abandonner l'idée de répression, mais de la compliquer. Cette complication est le principal bénéfice du croisement entre marxisme et psychanalyse.≫ (p. 153)Témoin d'un tel bénéfice, la fameuse notion marcusienne (évidemment ignorée par Foucault) de ≪tolérance répressive≫, imaginant déjà une absorption de la révolte libidinale par le Capital (sans pour autant permettre de hurler de manière rétroactive, c'est-à-dire défaitiste, à l'échec inévitable de la soi-disant révolution sexuelle des sixties-seventies). Qui, semble demander Fœssel, aurait été assez stupide pour croire à la libération totale du désir, comme le suppose Foucault, et même pour souhaiter celle-ci ? Rappelant le partage freudien du psychisme en principe de réalité et principe de plaisir, et le socle inamovible constitué par le premier aux yeux de Marcuse lui-même, lequel ne stigmatisait pas tant la répression pulsionnelle en soi (fondatrice de culture, et d'un Moi fort, capable de résister, par exemple, aux séductions fascistes) que la sur-répression contingente et évitable de la société bourgeoise contemporaine, Foessel tance Foucault en ces termes : ≪qui, même en 1968, défendait l'"hypothèse répressive" définie en ce sens ? Pour le dire autrement, qui imaginait que la levée d'un grand nombre d'interdits sexuels suffirait à transformer le monde ? Certainement pas Marcuse qui, bien avant Foucault, a constaté l'essoufflement du romantisme du "Grand Refus" (...) Il fait plutôt le diagnostic que, dès les années 1950, sa charge subversive a été largement neutralisée. Ainsi, les figures de l'artiste, de la prostituée et de la femme adultère étaient valorisées dans la littérature du 19ème siècle parce que ces personnages menaient leur vie de manière irrégulière. Désormais, explique Marcuse, la "vamp", la "ménagère névrosée" et la "star" ont pris leur place dans la littérature populaire, car elles ne sont pas des images d'une autre vie, mais des "variantes de la même vie" (cf L'Homme unidimensionnel, 1964, traduction Monique Wittig, Minuit, p.84) ≫ (p. 151). Et que dire de ce que Foucault prétend sans cesse depuis le deuxième volume de l'Histoire de la sexualité, à savoir que notre temps réclamerait (plutôt qu'il n'empêcherait), voire exigerait des mots, des témoignages et des écrits, par milliards, sur le sexe ; que ce Pouvoir voudrait du sexe (oral, si l'on peut dire, ou couché sur le papier) et, par ce biais, obtenir les catégories permettant, ensuite, de classer les témoins sus-mentionnés en groupes cohérents et gérables biopolitiquement (comme on dit aujourd'hui, chez ceux qui manquent d'idées claires et distinctes), cette hypothèse servant, selon son génial inventeur, de contre-hypothèse absolue à la pauvre hypothèse répressive marcusienne ? De cette contre-hypothèse, Fœssel fait aussi son affaire, en dédouanant là-dessus, une fois encore, le principal accusé de toute naïveté, et même en insistant, de surcroît, sur la pertinence du point de vue de Marcuse : les classés, rappelle-t-il, sortent volontiers eux-mêmes des catégories, et des représentations stéréotypées où l'on entendait les enfermer, du fait de leurs pratiques réelles, qui se retrouvent toujours en excédent (utopique et magique) sur toute idéologie sexuelle. Les mots n'empêchent donc jamais les choses de se faire. Les représentations n'empêchent nullement la singularité. Le désir qui se dit, et se proclame, n'empêche en rien le plaisir de triompher, de manière minoritaire, certes. Le désir, explique Foessel, ne se paie pas de mots : L'analyse marcusienne du potentiel critique des perversions tranche nettement avec la description par Foucault de la figure du "pervers" telle qu'elle est, à ses yeux, construite par les discours médicaux modernes. En pensant à l'invention, au 19ème siècle, de l'homosexualité comme catégorie, Foucault insiste sur les dispositifs qui assignent certains individus à une identité sexuelle. Il est possible qu'au niveau du désir, et donc du sexe représenté, cette analyse soit exacte. Dans la modernité, le corps des homosexuels s'est vu progressivement investi par des savoirs médicaux qui visaient d'abord à le guérir, puis à rendre cette forme de libido compatible avec la vie sociale. Jusque-là, la "tolérance" à l'égard des perversions n'est que l'autre face d'une entreprise de connaissance qui vise à l'objectivation des corps, préalable à leur domestication. Mais Marcuse rappelle que les homosexuels qui parlent de leurs désirs ne miment pas seulement le discours dominant, ils s'expriment aussi depuis des expériences concrètes de leurs plaisirs. Dans une page étonnante, le philosophe associe le désir homosexuel d'Orphée (le poète dont, d'après Ovide, "les chants apprirent aux peuples de Thrace à reporter leur amour sur les jeunes garçons") à la puissance de son chant qui libère les hommes d'un commerce utilitaire avec la nature. En même temps qu'il poétise son érotisme "pervers", Orphée invite ses auditeurs à envisager le vivant avec douceur et amour, allant jusqu'à les dissuader "du meurtre des animaux et d'une nourriture infâme". Cette ode au végétarisme se situe aux antipodes de l'ascèse vegan car Orphée "rejette l'Éros normal, non au bénéfice d'un idéal ascétique, mais au bénéfice d'un Éros plus complet" (in Marcuse, Éros et Civilisation). Selon cette hypothèse, c'est parce qu'il a, au travers de ses plaisirs, libéré l'Éros de sa seule dimension procréative qu'Orphée est en mesure de le sublimer en direction d'une nature libérée de l'impératif du rendement. Il ne renonce pas à se nourrir de la chair des animaux pour des raisons morales ou par crainte que celle-ci ne vienne souiller la sienne. Il fait de ses plaisirs érotiques "pervers" le point de départ à l'expérimentation sensible de nouveaux rapports au monde.≫ (p. 160). Ce genre de saillie fait plaisir à lire, moquant (en célébrant par contraste l'hédonisme pratique admirable des Communards ou des Gilets Jaunes) l'attitude massivement ascétique (et donc in fine individualiste) de la gauche contemporaine (qu'elle soit extrême, utra ou molle), agitée par ≪le souci de soi≫ et qui culpabilise de jouir dans un monde dégoutant, préférant plutôt, sans jamais lier les problèmes, insister sectoriellement (sans que cela n'intéresse désormais grand-monde) sur tel ou tel facteur purement socio-économique de l'oppression bourgeoise (ou ≪blanche≫, ça dépend des jours et des nuits), ou la litanie de discriminations ≪systémiques≫ (sa race !) orchestrées par celle-ci ! Pose fort propice, au demeurant, chez nos militants qui sont des gens pieux, au pathos victimaire en tout genre (performé), luthérien sans-le-savoir, souffreteux et martyrophile. Partout, chez ces tronches de cake insupportables : l'ennui à perte de vue. Et partout, la haine du plaisir et l'angoisse, sourde, que le désir érotique au sens entier du terme (qui lui est évidemment consubstantiel, n'en déplaise aux fâcheux déjà cités ici) en vienne à constituer un objet politique. Il faut dire que Médine, sur la scène de la fête de l'Humanité, c'est tellement plus rassurant. Au plan moral.

Résistance de l'objet et matérialisme au singulier (par Roger Caillou)


≪Comme qui, parlant des fleurs, laisserait de côté aussi bien la botanique que l'art des jardins et celui des bouquets ─ et il lui resterait encore beaucoup à dire ─ ainsi, à mon tour, négligeant la minéralogie, écartant les arts qui des pierres font usage, je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d'une espèce passagère≫.

(Roger Caillois, Dédicace, 1966) 

mercredi 4 octobre 2023

Communiqué n°6


Serge a été grièvement blessé le 25 mars 2023 à Sainte Soline. Six mois après les faits, voici où nous en sommes. 

Passé le soulagement après le temps de l’incertitude du réveil, de nouveaux champs d’incertitudes sont apparus, sur ce que notre camarade allait pouvoir récupérer, comment, en combien de temps etc. Nous avons eu la joie de le retrouver, lui et ses souvenirs, ses convictions et sa détermination. 

Pourtant, chaque jour, l’étendue des dommages s‘est révélée à petits bruits. Le choc cérébral, qui a a entrainé le retrait d’une partie de sa boîte crânienne pour maîtriser un œdème qui lui aurait été fatal, a laissé des traces importantes. Le traumatisme crânien a causé une paralysie faciale et des difficultés de mobilité des membres, des troubles importants de la vision qui fragilisent sa capacité à se déplacer seul sans risquer l’accident, des difficultés de concentration et une fatigue chronique. La grenade qui l’a percuté a détruit une oreille interne, mettant à mal son équilibre et provoquant une surdité définitive de l’oreille impactée ainsi qu’une baisse de vision. Nous ne sommes pas en mesure de dresser un constat définitif. Il a fait des progrès notables grâce à la rééducation et nous espérons qu’il parviendra à récupérer ce qui n’est pas définitivement perdu.
Il a récemment subi une opération visant à reconstituer sa boite crânienne (pose d’une prothèse appelée volet), une opération cruciale pour estomper tout risque de dommage cérébral supplémentaire. Malheureusement, cette opération a échoué.  En effet, après un mois d’infection, de fièvre, de galères de cicatrisation, d’antibiotiques, d’entraves dues à des cathéters et d’ennui, le volet a dû lui être retiré. Il est aujourd’hui encore gardé sous surveillance et nous espérons qu’il pourra sortir rapidement pour reprendre le travail de rééducation. Il devra subir à nouveau cette opération chirurgicale dans quelques mois, sans garantie de réussite. 
En définitive, depuis sa sortie du coma, Serge n’aura connu que 3 semaines hors de l’institution hospitalière. Nous y avons donc passé suffisamment de temps pour constater à quel point ici comme ailleurs le capitalisme poursuit son écrasement en quête de marge financière et les patients comme les travailleuses et travailleurs du soin en sont la variable d’ajustement. Malgré la bienveillance du personnel hospitalier, l’hospitalisation reste une situation d’enfermement, avec son lot de dépossession, d’entrave et d’isolement, qui s’ajoute au traumatisme de la blessure initiale. Y faire face n’est pas toujours facile et le soutien est une ressource primordiale.
Nous tenons à remercier toutes les personnes qui se sont mobilisées et se mobilisent encore : concerts de soutien, visites quotidiennes à l’hopital, compils de soutien, tags, banderoles, actions, les logements prêtés, les affiches, les collectes de thunes, les dons, qui permettent notamment d‘assumer sereinement les frais médicaux (hospitalisation, prothèses auditives) et les aménagements nécessaires à la vie quotidienne, mais aussi d‘amortir l’impact financier pour Serge et ses proches. 
Merci aussi à toutes celles et ceux qui, 2 fois par jour depuis 5 mois, préparent des repas pour Serge et lui apportent à l’hosto. Merci à ceux qui l’ont accompagné marcher, à tous ceux qui ont été présents pour le soutien moral. Merci à ses collègues, qui lui envoient quotidiennement des photos, lui rappelant une partie de sa vie d’avant. Merci pour les messages de soutien, les chansons, les vidéos, qui donnent de la force.  Cette solidarité est exemplaire. Nous avons conscience d’être bien lotis, comparés à toutes celles et ceux qui subissent seuls la répression, à l’ombre des chaumières, sans force collective pour contrecarrer toutes les misères qu’elle charrie. Parce que nous pensons qu’il est primordial de prendre collectivement en charge la répression qui s’abat sur les mouvements révolutionnaires, nous proposerons bientôt un retour sur notre expérience propre autour de la blessure de Serge. Nous y présenterons les différentes questions logistiques et politiques auxquelles nous avons été confrontés et comment nous avons su ou non y répondre. Ce bilan n’est qu’un bilan d’étape, dans la mesure où nous sommes bien loin d’en avoir fini et où aucun retour à la normale ne se pointe à l’horizon. Et ce n’est certainement pas le règlement judiciaire de l’affaire, quelle que soit l’issue de la plainte qui vise l’action de l’Etat à Sainte Soline, qui y mettra un terme.

Depuis que l’Etat existe, sa police mate, fracasse, tue, en un mot terrorise. Un seuil a probablement été franchi en France au moment où les blindés des forces spéciales ont tenté de prendre le contrôle de la rue sans hésiter à tirer sur la foule au petit malheur la chance pour éteindre la révolte déclenchée par le meurtre de Nahel. Ainsi, depuis les émeutes de 2005, combien d’yeux crevés, de membres fracassés, de cas de surdité, d’assassinats plus ou moins légaux, de viols, de vies réduites en miettes au nom du maintien, coûte que coûte, d’un monde d’exploitation ? Combien de séquelles et d’années de rééducation reste-t-il une fois que les médias ont fait leurs choux gras ? La solidarité doit se poursuivre pour que les blessés et enfermés de nos luttes se relèvent de la meilleure des manières et pour que nos morts ne se soient pas fait tuer pour rien. Les capitalistes n’ont qu’un objectif : faire du fric en nous abîmant, en nous détruisant et en détruisant tout ce qui est viable sur le globe. Plus que jamais, la lutte des prolétaires du monde entier est vitale pour trouver le chemin de ce foutu monde meilleur. 

Les camarades du S

dimanche 3 septembre 2023

Indigenus sempiternus

Le colonisé doit cesser de se définir 
par les catégories colonisatrices.
(Albert Memmi)

mercredi 30 août 2023

dimanche 27 août 2023

J'aime ma boîte !

                         
Ils m'ont dit : 
« on se retrouve au centième étage !»
J'ai monté les escaliers, 
parce que 
j'en voulais plus...
Et puis ils m'ont donné la clé, 
et j'ai passé la porte,
Et là...
je me suis retrouvée...
perchée comme jamais !

Change ! – si tu veux – 
Ou ne change rien... 
Après tout, quelle différence ?
Si triste de te voir jouer ce jeu !
Chaque dollar de plus te fait jouir...

Ici, où le soleil brille si magnifiquement, 
Pour mettre en lumière les esprits pervers américains,
La main blanche du luxe : si cool, si raffinée...
(Aucune trace des crève-la-faim, dehors).

Change ! – si tu veux – 
Ou ne change rien... 
Après tout, quelle différence ?
Si triste de te voir jouer ce jeu !
Chaque dollar de plus te fait jouir...

Une déchirure à la couture,
De la saleté sur ta manche,
La façade décrépite d’un rêve de cols blancs,
Sans patrie, ni cause,
Paumés dans le brouillard,
Ta peau, tellement resserrée sur toi,
que tu ne peux plus bouger... 

Change ! – si tu veux – 
Ou ne change rien... 
Après tout, quelle différence ?
Si triste de te voir jouer ce jeu !
Chaque dollar de plus te fait jouir...

(Automatic, Skyscraper, 2022) 

samedi 26 août 2023

Tête de Janus (ou : ce dont on ne peut pas parler, c'est cela, précisément, qu'il s'agirait de dire)

 
(Ingeborg Bachmann)

«CRITIQUE– Permettez-moi de demander : Quel accent a le mystique chez Wittgenstein  ? Cette proposition ne rappelle-t-elle pas, et de manière inquiétante, la question de Heidegger – question assurément «dépourvue de sens» du strict point de vue de Wittgenstein : «Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas rien ?» ? Est-ce que la perte du langage qui est celle de Heidegger face à l'être, n'est pas aussi celle de Wittgenstein  ? Le positiviste et le philosophe de l'être ne tombent-t-il pas dans la même aporie ?

SPEAKER II– L'expérience qui est au fondement de la mystique heideggérienne de l’être pourrait être semblable à celle qui permet à Wittgenstein de parler du mystique. Pourtant, il serait impossible pour Wittgenstein de poser la question heideggérienne puisqu’il nie ce que Heidegger présuppose, à savoir que l'être vient au langage dans la pensée. Heidegger commence à philosopher précisément là où Wittgenstein cesse de philosopher. Car, comme le dit la dernière proposition du Tractatus Logico-philosophicus :

WITTGENSTEIN – «Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.»

SPEAKER II – Selon les thèses de Wittgenstein, parler du «sens» de l'être est impossible car il n'y a pas de sens dans un monde qui est seulement représentable, descriptible, mais non explicable. Pour pouvoir expliquer le monde, il faudrait que nous puissions nous placer hors du monde, il faudrait, pour emprunter à Wittgenstein, «pouvoir énoncer des propositions sur les propositions du monde», comme croient pouvoir le faire les métaphysiciens. À côté des propositions qui prononcent sur des faits, ils ont des propositions de second ordre qui prononcent sur des propositions factuelles. Ils accomplissent une donation de sens. Wittgenstein récuse fermement ces essais. S'il y avait du sens dans le monde, ce sens n'aurait aucun sens sans quoi il appartiendrait aux faits, à ce qui est représentable parmi d'autres choses représentables. Il serait du même ordre que les faits : un objet de savoir parmi d'autres objets et, par conséquent, dépourvu de valeur. En effet : 

WITTGENSTEIN – «Comment est le monde voilà qui est absolument indifférent. [...] Le sens du monde doit se montrer en dehors du monde. Dans le monde toutes choses sont comme elles sont et se produisent comme elles se produisent».

CRITIQUE – S'il n'y a pas de réponse à cette question sur le sens de l'être, question que nous sommes habitués à adresser à la philosophie, si cette question ne fait que nous renvoyer à nous-mêmes parce que la pensée et le langage se refusent à nous, comment les questions de l'éthique, qui lui sont étroitement associées, trouveront-elles une réponse ? En effet, les normes éthiques, les propositions liées au «devoir» et les valeurs à partir desquelles nous nous orientons sont, elles aussi, des propositions de second ordre, ancrées dans la métaphysique. Mais si une réalité de second ordre, dans laquelle sont logées la donation du sens et celle de la loi morale, propres à notre vie, se trouvait contestée, c'est toute l'éthique qui serait abolie dans cette philosophie néopositiviste, et on atteindrait effectivement le degré zéro de la pensée occidentale, la réalisation d'un nihilisme absolu, que Nietzsche lui-même, ce destructeur des systèmes des valeurs de la tradition occidentale, n'a pas été capable de concevoir. 

SPEAKER II – La philosophie de Wittgenstein est naturellement une philosophie négative. Wittgenstein aurait pu nommer son Tractacus de la même manière que Nicolas de Cues, De docta ignorantia. Car ce dont nous pouvons parler ne vaut rien et ce dans quoi réside la valeur, nous ne pouvons pas en parler. Par conséquent, conclut Wittgenstein, nous ne pouvons formuler aucune proposition d'éthique qui soit vraie et démontrable.

WITTGENSTEIN – «L'éthique est transcendantale.»

SPEAKER II – Wittgenstein entend par là que la forme éthique, qui n'appartient pas au fait du monde, est analogue à la forme logique. Elle ne peut plus être présentée, mais elle se montre. Comme la forme logique, avec l'aide de laquelle nous représentons le monde, elle est la limite du monde, que nous ne pouvons pas transgresser. Et il poursuit : 

WITTGENSTEIN – «La solution de l'énigme de la vie dans l'espace et le temps se trouve hors de l'espace et du temps.»

SPEAKER II– Et nous revenons ainsi à la proposition décisive :

WITTGENSTEIN– «Comment est le monde, voilà qui est absolument indifférent pour ce qui est plus élevé. Dieu ne se révèle pas dans le monde 

SPEAKER II – C’est la proposition la plus amère du Tractatus, elle fait écho à un vers de Hölderlin : «Eux dans le Ciel sont si peu attentifs à nos vies !». Mais ce qui est visé, c'est surtout que Dieu reste le Dieu caché, le deus absconditus, qui ne se montre pas dans ce monde, que nous pouvons représenter par un schéma formel. Que le monde soit dicible – donc représentable –, que le dicible soit possible, cela ne tient sa possibilité que de l'indicible, du mystique, de la limite, ou de quelque nom par lequel on voudra l’appeler.»


(...)

SPEAKER I– Comme le Tractatus, les Investigations philosophiques mûrissent un résultat très remarquable. Elles veulent mettre fin à ce que nous avons pratiqué au titre de la philosophie pendant des millénaires et sous les formes les plus diverses. Et elles le font en accordant au positivisme le droit de donner une description valide du monde mais elles le jettent à la ferraille en tant que vision du monde et philosophie capable d'expliquer le monde ainsi que toutes les autres philosophies qui interrogent l'être et l'existence. Mais il me semble qu'il y a là un point névralgique, qui tient au fait qu'après cette élimination ou suspension des problèmes – qui sont aujourd'hui volontiers désignés comme un «besoin existentiel» –, ceux-ci persistent malgré tout parce qu'il est dans la nature de l'homme de questionner et de voir dans la réalité davantage que la positivité et le rationnel dont Wittgenstein pense, en outre, qu'ils ne constituent pas la totalité de la réalité. Et très nombreux seront ceux parmi nous qui ne sont pas satisfaits par cette détermination certes incontestable de ce qu'on peut savoir et ne peut pas savoir, de la science positive et des limites, qui font leur entrée comme forme logique et éthique dans le sujet métaphysique, mais dont on ne peut plus parler [...]. Que Wittgenstein n'ait pas fait la profession de foi attendue en faveur du christianisme ne doit pas nous induire en erreur à propos des limites qui ne sont pas seulement des limites, mais aussi des lieux d'effraction de ce qui se montre, de ce qui peut faire l'objet d'expérience sur un mode mystique ou par la foi, et qui agit sur nos faits et gestes. Il n'y a simplement pas de place dans son œuvre pour une confession dans la mesure où celle-ci ne se laisse pas dire ; dite, elle quitterait déjà l'œuvre. Et Wittgenstein voulait aussi, avec autant de passion que Spinoza, libérer Dieu du défaut que constitue la possibilité qu'on s'adresse à lui. 

SPEAKER II – Nous devons chercher la raison de son attitude dans la situation historique ou il se trouvait. Son silence est entièrement à comprendre comme une protestation contre l'anti-rationalisme spécifique de l'époque, contre la pensée occidentale contaminée par la métaphysique – surtout la pensée allemande, qui se complaît dans des lamentations sur la perte du sens, dans des appels à la réflexion, dans des pronostics de déclin, de transition et de réveil de l'Occident, autant de courants d'une pensée hostile à la raison, mobilisée contre les «dangereuses» sciences positives, le «déchaînement» de la technique, et cherchant à maintenir l'humanité dans un état primitif de la pensée. Le silence de Wittgenstein est aussi à comprendre comme une protestation contre les tendances de l'époque qui croient à la science et au progrès, contre l'ignorance relative à la «totalité du réel», ignorance toujours plus répandue aussi bien dans l'école néopositiviste qui a pris son essor dans son œuvre que parmi les scientifiques proches de cette école. Wittgenstein fut un jour qualifié de «tête de Janus» par un philosophe viennois. C'est lui, et personne d'autre, qui reconnut, affronta dans son œuvre, et surmonta les dangers inhérents aux antagonismes toujours plus durs de la pensée de son siècle : l'irrationalisme et le rationalisme. »

(Ingeborg Bachmann, Le dicible et l’indicible)