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vendredi 23 avril 2021

Comme une bête

«Je perçois que des phénomènes se succèdent, c'est-à-dire qu'il y a à un certain moment un état des choses dont le contraire se présentait dans l'état précédent. Je relie donc proprement  deux perceptions dans le temps. Or, une telle liaison n'est pas l'ouvrage du simple sens et de l'intuition, mais elle est ici le produit d'un pouvoir synthétique de l'imagination, laquelle détermine le sens interne relativement au rapport chronologique».

    (Emmanuel Kant, Critique de la raison pure
«deuxième analogie de l'expérience») 

jeudi 25 février 2021

Des cannibalo-sceptiques (une histoire de climat idéologique)


À la mémoire de Joseph Ponthus


«Le cannibale n'est absolument pas l'autre. Le cannibale c'est moi comme individu culturel. Ainsi l'anthropocannibalisme fait partie de notre histoire culturelle. Nous sommes tous des êtes culturels. Nous sommes tous des cannibales». C'est sur ces mots que se clôt le petit livre, souvent très intéressant, de Ian Gonzalez Alaña, intitulé Cadavres exquis (Fage éditions, 2020). 

Le fait suivant, rappelé dans l'ouvrage en question, apparaît étonnant : il n'existait aucune preuve suffisante et définitive au plan scientifique de l'existence de pratiques cannibales humaines avant les années 2000. Autrement dit, ce que des siècles de témoignages directs et de travaux anthropologiques en tout genre avaient, semble-t-il, établi de manière certaine (soit pour stigmatiser la «barbarie» de sauvages tout nus qu'un monothéisme conquérant eût tôt fait de civiliser, soit comme pratique culturelle finalement pas plus absurde ou critiquable qu'une autre au plan éthique : on pense ici, bien entendu, au Montaigne des Essais, I, 31, et à ses suiveurs divers), tout cela n'avait donc pas valeur, jusqu'à très récemment, de vérité apodictique. Il semble même qu'il ne fallait pas, aux yeux de certains, que le cannibalisme existât pour de vrai, que le cannibale étant toujours l'autre, l'homme nié comme homme : le sous-homme, conséquemment, le cannibale ne pouvait être qu'une invention, une pure recréation, une construction. À déconstruire, évidemment. Car il en va ainsi (la chose est entendue) des constructions historiques et sociales qu'on se doit de les déconstruire aussitôt que possible, afin de les mieux laisser en place, d'une part, et de ne surtout pas passer pour un con, d'autre part, le con étant défini comme quelqu'un n'ayant rien de nouveau à dire ou à écrire, au plan universitaire s'entend. C'est ainsi, rappelle Ian Gonzalez Alaña, qu'en 1979, un très éminent universitaire du nom de William Arens publie son célèbre ouvrage, intitulé Le mythe du mangeur d'homme, où se voit ouverte «une terrible brèche dans les certitudes anthropologiques au sujet de l'anthropocannibalisme. Faisant endosser à cette pratique le statut de mythe, [Arens] arrache avec force toutes les pages du grimoire de l'anthropologie portant sur l'existence de la consommation de l'humain par l'humain. En pleine fronde contre les origines impérialistes [sic], il semble logique que traiter les autochtones d'anthropocannibales ne fasse qu'appuyer les thèses impérialistes. Ne passant en revue que des témoignages ethnologiques, il conclut que les sources du cannibalisme humain ne sont que des sources de seconde, voire de troisième main, sans véritable preuve et donc incapables de rendre une image objective de la pratique» (op. cit., p. 63). D'autres, plus prudents, certes, en viennent néanmoins à une mise en question comparable du fait cannibale lui-même. Clastres, par exemple, reprend cette idée d'une altérité radicale que l'on s'imposerait par ce biais symbolique et polémique, d'ennemi à ennemi : «Ces affirmations [suivant lesquelles le peuple dont il est question : les Aché ou Guayaki, étaient cannibales] n'étaient pas dignes de crédit car, dans l'un et l'autre cas, on parlait des ennemis, c'est-à-dire de gens que l'on se plaît à charger de tous les opprobres : ils sont toujours laids, lâches, stupides, ne savent pas parler et, par-dessus tout, ils sont des mangeurs d'hommes. Aché Kyravwa : mangeurs de graisse humaine. Comment ajouter foi à des discours aussi véhéments, comment les vérifier ? Le cannibale, c'est toujours l'autre» (id., p. 64). Chez les Konso, peuple du sud-ouest éthiopien (et de semblables exemples doivent être fort nombreux) c'est ainsi le terrible «Homme blanc» qui est réputé anthropophage, c'est lui dont les mères usent comme d'une menace rituelle terrifiante à l'égard de l'enfant indiscipliné. Notons, cependant que, même chez un Claude d'Abbéville, l'un des grands témoins historiques classiques (dont l'authenticité des dires se voit à juste titre souvent questionnée), la même utilité psycho-stratégique, parfaitement aperçue, de la réputation de cannibale n'empêche en rien l'établissement de la pratique elle-même. Ce n'est pas, note ainsi d'Abbéville dans son grand récit de voyage au Brésil de 1614, «qu'ils [les consommateurs de chair humaine] trouvent tant de délice à manger cette chair humaine que leur appétit sensuel qui les porte à tels mets. Car, il me souvient d'avoir entendu d'eux-mêmes, qu'après l'avoir mangée, ils sont quelquefois contraints de la vomir, leur estomac n'étant pas capables de la digérer» (id., p. 66). Et Alaña de préciser ici le sens de cet «appétit sensuel», ou amour de la vie : «D'Abbéville touche ici à une thématique récurrente dans la controverse cannibale, celle de l'utilisation de l'image du supposé cannibale non par envie, mais par besoin de survie. Staden [Marin allemand resté captif, durant deux années, de ces fameux Tupinamba amazoniens sur lesquels brodera Montaigne, Hans Staden dut se trouver particulièrement bien placé, de fait, pour nourrir quelques inquiétudes sur le sort qui lui était explicitement promis par ses «hôtes», et qui lui inspira son best-seller de l'époque Nus, Féroces et Anthropophages (1557)] va en partie dans ce sens quand il affirme que les Tupinamba ne mangent pas de la chair humaine car ils ont faim, mais pour faire peur à l'ennemi "par hostilité, par grande haine". Brandir la menace cannibale serait donc, aux yeux de certains, une vraie arme dissuasive pour éviter que les ennemis ne reviennent» (id. p. 67). Cela étant dit et accepté, il en faut beaucoup plus, néanmoins, pour ôter l'idée au même Alaña, d'une cuisine, voire d'une «gastronomie» cannibale. Car c'est une chose de terrifier l'ennemi, une autre d'accommoder au moins la viande porteuse d'une telle stratégie guerrière, et de faire en sorte qu'elle soit a minima réputée comestible et donc, par extension, réputée cuisinée. En dernière analyse, en effet, le mangé l'était bel et bien (mangé), et qu'il l'eût été suite à une razzia ou un rituel funéraire concernant les membres déjà décédés de son propre clan n'y change pas grand-chose. Une troisième hypothèse, d'ailleurs, tant qu'on en parle, est évoquée par Ian Gonzalez Alaña, avec beaucoup de réserves, certes : la théorie de Michael Harner, auteur du célèbre article «The Ecological Basis for Aztec  Sacrifice», selon laquelle les sacrifices aztèques et leur consommation postérieure de chair humaine auraient revêtu, en réalité, une signification «malthusienne» avant la lettre, le but étant, en période de sécheresse et de disette généralisée, d'amener «les gens à se sacrifier entre eux pour faire baisser la pression démographique, et aussi disposer d'un stock de protéines conséquent» (id. p. 63). Gonzalez Alaña évacue cette théorie, déjà en cours chez les conquérants hispaniques, à l'aune de la relative pauvreté de la chair humaine en protéines, celle-ci n'ayant donc pu suffire à combler quelque pénurie que ce fût : «Bernard Ortiz de Montellano (...), en analysant les besoins d'un peuple comme celui de México-Tenochtitlán, est arrivé à la conclusion que les besoins en viande d'une telle population ne seraient satisfaits, dans le cadre de la consommation anthropocannibale, qu'à hauteur de 6, 5 %» (id., p. 60). Il n'empêche, cependant ! À supposer, pour mettre les choses au présent, que la viande de préfet de police, entre autres exemples de carne répugnante, n'entrât, sous couvert de la plus extrême nécessité, que pour 1% de nos propres besoins en protéines journaliers, serait-ce là une raison valable de ne point s'intéresser du tout aux diverses manières possibles de cuisiner ce type de ressource disponible, après une partie de chasse somme toute réussie, en compagnie des siens, au coin du feu ? C'est bien, au reste, un tel esprit à la fois empirique et pragmatique qui dut avoir cours chez les diverses populations anthropocannibales étudiées dans l'ouvrage de M. Gonzalez Alaña. Essayons ! Cuisinons ! Goûtons ! Nous verrons bien, alors, si (et comment) la barbaque profite. 

C'est, en tout cas, et de quelque manière que les choses aient pu se passer au juste, précisément l'existence d'une telle gastronomie cannibale qui amena, enfin, les preuves historiques du fait cannibale lui-même. 
1°) Preuve pimentée, d'abord, selon Alaña, qui procède en trois temps et commence, donc, par l'étude de cas suivante (convoquée pour confirmer ou infirmer l'hypothèse d'une cuisson cannibale, dont les règles de l'art se trouvent exposées dans certains récits d'explorateurs occidentaux classiques ─ celui de Hans Staden, captif des Tupinamba, en particulier) : «Existe-t-il des traces d'une cuisine cannibale ? Le site Maya de Tlatelcomila, daté du Préclassique récent autour de 700-500 AEC, a peut-être une réponse à nous donner. Le site en question a livré une série de restes osseux humains portant des traces de coloration très prononcées et à couleur variable, parfois rouge, parfois jaune. (...) les premières hypothèses se sont tournées vers des différences de température de cuisson des os. Or la présence de taches jaunes et rouges ne pouvait pas correspondre à une question de température puisqu'elles étaient présentes tant sur des os bouillis que grillés. La cause des colorations ne pouvait être qu'exogène, ce qui a motivé une étude chimique, publiée en 2015. Cette dernière s'est avérée pleine de surprises, puisque c'est la présence d'axiote, de pipián, et de chili ─ des condiments ─ qui ont donné de la couleur aux os. La coloration provenait ainsi de la préparation servant à cuire les os, constituant par là même une trace rare des recettes de cuisine mésoaméricaine» (id., p. 57). Ingrédients pour ingrédients, et recette pour recette, l'auteur note d'ailleurs la persistance étonnante d'une spécialité gastronomique, propre à la zone caraïbe «française», nommée migant. Cette sorte de «plat en purée ou en bouillie» aurait pour origine une préparation anthropocannibale typique, déjà évoquée par le décidément très précieux témoignage du marin allemand Staden, qui la présente en ces termes : «Les femmes prennent les entrailles, les font cuire, et en préparent une espèce de bouillon, nommée mingau, qu'elles partagent avec les enfants» (id., p. 54).  
2°) Il semble à première vue difficile, à l'examen même approfondi de restes humains osseux, de décider si les marques, entailles, brisures, traces diverses portées par lesdits restes peuvent réellement être attribuées à des actes de boucherie, c'est-à-dire des actes de préparation et de mise en forme pré-culinaires. C'est le rôle de la taphonomie (science issue à la base de la géologie et étudiant tous les phénomènes se déroulant au niveau du sol, de la mort à la fossilisation du vivant) de trancher, si l'on peut dire, entre ce qui participerait davantage de la dévoration des insectes, des atteintes dégradantes annexes du milieu naturel et d'une préparation «bouchère» humaine. Or, si cette discrimination restait traditionnellement ardue (et donc l'hypothèse cannibale, impossible à valider formellement), tout change avec la mise au jour d'un phénomène mixte, très caractéristique, d'abrasion et de cuisson connu sous le nom de «pot polish» et que Alaña présente ainsi : «Il y a un cas particulier de trace archéologique liée à la cuisson qui admet peu de débat au sein des différents spécialistes de l'anthropocannibalisme. Certains sites archéologiques (...) ont livré des restes osseux qui présentaient clairement sur certains de leurs bords des traces de polissage. Après avoir mis de côté l'hypothèse d'une cause taphonomique, certains ont conclu à une utilisation de ces os comme des outils, ce qui expliquerait parfaitement le polissage. Cependant, un autre chercheur, Tim White, a lui trouvé une toute autre origine à cette altération si caractéristique. Pour lui, le pot polish devait être le résultat d'un frottement de certaines parties osseuses contre la paroi d'un contenant servant à les faire bouillir. L'action mécanique de l'eau et le frottement des parties saillantes des os crée ce phénomène de polissage. Il a ainsi réussi à obtenir ces mêmes résultats en réalisant des expériences de réplication, montrant ainsi le pot polish comme une des traces directes les plus irréfutables de la pratique anthropocannibales» (id., p. 74).
3°) La découverte de ce pot polish date de 1992. Mais la «preuve en or» restait à venir. Or, l'or, ainsi que Freud l'a parfaitement exposé, ce n'est autre que de la merde. Vérité troublante à laquelle le cannibalisme, en tant que simple modalité alimentaire, n'aura pas échappé. Voilà comment Alaña restitue, avec intensité, toute la généalogie de cette polémique «cannibalo-sceptique» (ou «canniba-sceptique», comme il le dit lui-même) et comment, selon lui, cette polémique trouva sa conclusion définitive : «Paul Bahn écrit, en 1990, dans la prestigieuse revue Nature, un article portant un titre édifiant : "Eating People is wrong" [Manger des gens c'est mal]. À la fin de celui-ci, il écrit une phrase qui tout en semblant ironiquement mettre le doute sur la preuve absolue de l'anthropocannibalisme (...) en deviendra presque prophétique (la traduction est de nous) : "Curieusement, la seule preuve tangible de cannibalisme ─ la présence de restes humains dans des coprolithes humains [des excréments fossilisés] n'a jamais été retrouvée où que ce soit." Cette affirmation sur la présence de preuves tangibles au niveau archéologique, c'est-à-dire suffisantes à elles seules pour parler de consommation humaine de restes humains, va être démontrée deux ans plus tard, en 1992, par White et la découverte du phénomène du pot polish que nous venons de décrire. Mais ce n'est que bien plus tard et grâce aux avancées en termes de technique de fouilles mais aussi en termes de finesse des analyses que la preuve la plus irréfutable d'anthropocannibalisme sera mise à jour. Comble de l'ironie, c'est dans cette même revue, Nature, que cette preuve sera apportée, sous la forme d'un bref article de Richard Marlar ["Biochemical evidence of cannibalism at a prehistoric Puebloan site in southwestern Colorado", Nature 407, 2000, p. 74-78]. Dans cet article, Marlar fait état de la découverte, sur le site de Cowboy Wash, près de Mesa Verde dans le Colorado, de deux éléments d'une importance capitale. D'un côté, la fouille de trois puits a permis de retrouver, parmi des ossements humains portant des traces de boucherie et d'équarrissage, des poteries dans un très bon état de conservation. Les analyses biochimiques réalisées ont révélé la présence de myoglobine humaine à l'intérieur de ces dernières. La myoglobine est une protéine présente dans dans le cœur et dans les muscles, ce qui a confirmé de façon sûre et tangible que de la viande humaine y a été cuite à l'intérieur. Encore mieux, un coprolithe humain portant lui aussi des traces de myoglobine humaine a été retrouvé dans le foyer d'une des maisons fouillées. Comme par une ironie du destin, dix ans plus tard et dans la même revue (...), la phrase de Bahn trouvera ainsi sa réponse. La preuve absolue d'anthropocannibalisme tombe tel un couperet sur le cou des "canniba-sceptiques", dégradant le Man eating myth de Arens au rang des opus dépassés par la preuve empirique» (id., pp. 75-76).
Nous vous ferons grâce, pour l'essentiel et pour ce soir (ou ce matin), des passages les plus savoureux, situés vers la toute fin du petit livre de M. Alaña, consacrés à la dégustation effréné de cervelle humaine chez certains peuples de l'actuelle Papouasie-Nouvelle Guinée, et provoquant chez ces derniers (autre utilisation féconde et auto-validante de l'hypothèse cannibale) des poussées épidémiques régulières de maladies à prions («tremblante», en particulier, dite de Creutzfeld-Jakob, au cours de laquelle une certaine «protéine PrP-c [ingérée avec le cerveau humain du porteur consommé] prend une forme repliée sur elle-même, notée PrP-sc, qui par accumulation rend le cerveau [du consommateur actuel] totalement ramolli, d'où l'appellation "spongiforme" [on parle en effet d'encéphalopathie spongiforme, chez les humains comme chez les bovins : les malheureuses "vaches folles"]» (id., p. 84). Nous nous en tiendrons à cette simple interrogation finale, de béotien, concernant le goût possible que pourrait posséder la viande humaine, certaines hypothèses anthropologiques associant, par exemple, la proscription religieuse transcendantale de consommation de viande de porc et une proximité naturelle, génétique, morphologique existant entre cet animal et l'être humain. Alors, en définitive, «l'homme a-t-il le goût du porc, du bœuf ou du cheval ?» demande Alaña (id., p. 58). Il semble que ledit goût varie (on pouvait s'y attendre) en fonction des préparations, bref : que le goût cannibale relève bel et bien d'une question de culture, impliquant l'acceptation préliminaire de la fameuse dichotomie lévi-straussienne du crû et du cuit (le sauvage absolu étant justement désigné par moult des diverses ethnies cannibales ici mentionnées comme le mangeur de viande crue, sanguinolente, non-préparée et non-cuite). L'homme aurait donc, suivant les techniques de cuisson employées (et les organes concernés) goût de «tortue», de «chimpanzé», de «poulet» ou de «cheval dans certains endroits» (id., p. 59). Néanmoins, soupçonne l'auteur, il devrait plutôt s'agir «d'un goût proche du gibier, [cette viande] serait plutôt à mettre du côté des viandes fortes en goût, à fort caractère, ce qui peut aussi inclure certains goûts mentionnant le porc ou le bœuf qui, dans beaucoup de cultures étaient semi-sauvages» (id., p. 60). 
Du porc ou du bœuf à demi-sauvage, donc. Plutôt que du simple poulet domestique rôti. Hum. Tout ceci demande de plus amples et empiriques vérifications. C'est ainsi que fleurissent sans fin Science et Progrès, depuis l'aube de la civilisation.

(«S'ils s'obstinent, ces cannibales...»)

mardi 10 mai 2016

Montaigne, philosophe de merde (une approche psychanalytique)



 Tout livre est stercoraire.
 Toujours. Toujours. Toujours.

(Un punk, in Quoique n°1)



Pour Han Victor Lu

La geste philosophique cartésienne entérinant l'émergence de la conscience comme critère définitionnel du sujet psychique - par ailleurs reconnu, vis-à-vis du monde objectif, comme fondamentalement actif et constitutif - aura été préparée, dans les décennies précédant le Discours de la méthode [1], par une maturation des conceptions « disciplinaires » de l'esprit, dont les Essais de Montaigne constituent un moment privilégié quoique problématique
La contradiction, en effet, marquant le projet cartésien est déjà présente chez Montaigne, savoir : celle qui, d'un côté, postule une conscience désignant le pouvoir humain par excellence d'imposer un socle d'ordre incontestable au chaos des phénomènes, et de l'autre le caractère sauvage - à réprimer - d'une imagination source d'erreurs dans l'esprit, liée cependant à une part irréductiblement naturelle de l'homme. Outre, donc, l'impossibilité probable d'une semblable répression, ladite naturalité humaine irréductible, radicalement étrangère aux légalités logiques ou mathématiques, développerait aussi, paradoxalement, ses propres lois, des lois échappant largement au pouvoir sus-mentionné de la conscience et de la raison, mais susceptibles aussi de l'installer dans une forme de dignité, ne serait-ce qu'en tant qu'objet d'étude.
En sorte que, chez Montaigne, déjà, la conscience apparaît directement comme une instance embarrassée de coercition, ou du moins de contrôle de cet élément naturel «sauvage» de l'imagination. Montaigne emploie, pour désigner l'influence redoutable de ce dernier sur l'esprit, l'expression célèbre de «cheval échappé» (Essais, I, 8). Le cheval échappé, cette folie quasi-structurelle de l'esprit soumis à la puissance fougueuse et anarchique des passions et de l'instinct, devrait formellement faire l'objet du dressage le plus rigoureux possible, sous peine de le voir réduire à néant les ambitions spécifiquement nobles de l'esprit humain, visant à dicter sa loi prométhéenne au désordre naturel.
La conscience surgit donc sur la scène historique comme l'ordre de mission disciplinaire - et contradictoire - que se donnerait à elle-même la nature : c'est, en effet, de la nature, sur son chaos empirique que la conscience s'étaye en premier lieu, avant de choisir soudain de se présenter vis-à-vis d'elle comme sa très pure négation, sa mise en forme nécessaire. C'est ainsi que l'attention légendaire de Montaigne au réel, à l'empirie, au singulier, au minuscule, au mouvant de la vie, se heurte chez lui à cette nécessité formelle de contrôle et de mise en forme disciplinaire de l'imagination. La contradiction impliquée par une telle répression de l'élément « désordonné » de la pensée tient sans doute d'abord au continuisme psycho-somatique que Montaigne hérite, via la scolastique, du De Anima d'Aristote. L'âme, assénait ce dernier, jamais ne pense sans phantasmes (autrement dit : sans images, et donc sans faculté d'imagination). Réprimer l'imagination - la « fantaisie » - équivaudrait à se priver du socle empirique de toute connaissance, abstraite, par définition, de l'expérience.
Reste à savoir si d'une telle répression, on ne saurait tirer, de manière plus ou moins honnêtement assumée, quelque gain de plaisir consacrant lui-même, négativement - ou dialectiquement - la victoire même de ce principe sensible qu'il convenait de refouler. L'ambivalence de Montaigne, de fait, entre son devoir méthodique et la séduction étrange qu'opèrent sur son esprit les charmes de la fantaisie (lesquels confluent largement, chez lui, dans une forme d'hyper-esthésie du Soi, de narcissisme lui-même conçu comme « méthode » originale de savoir), n'est pas sans évoquer certaines recherches psychologiques ultérieures sur cette question des conflits de l'âme, et du refoulement qu'ils occasionnent. L'oeuvre freudienne, en particulier, on le sait, s'érige largement sur ce genre de considérations, dans son analyse de la répression de contenus psychiques non-conscients (ou disons, pour revenir un instant à Montaigne : pré-conscients) devant se voir semblablement refoulés hors du domaine rationnel (ou conscient), au nom de normes sociales humanistes imposant leurs notions adéquates de dignité, d'autonomie, de qualités humaines, etc.
Ce sera notre but, ici, que de relever - au gré de cette forme de «promenade» à laquelle Montaigne attachait tellement d'importance philosophique - quelques occurrences significatives (dans les Essais) de ce lien conflictuel existant entre esprit et imagination, ainsi que de l'action - intuitivement aperçue - de ce fameux pré-conscient, souterrain de l'âme, auquel Montaigne consacre bien trop d'intérêt, de curiosité, voire d'amusement, pour le traiter en véritable ennemi. Le fameux «cheval échappé» de l'esprit, mouvement de défi irrationnel, certes, jeté au pouvoir humain suprême d'imposer des règles à l'univers, doit néanmoins être susceptible, du fait même qu'il est mouvement, de quelque connaissance digne d'intérêt aux yeux de Montaigne. Tout mouvement nous découvre, lit-on chez lui.
Vous en doutiez encore ?

1 - Montaigne en promenade.

« Je ne vois le tout de rien », confie Montaigne au chapitre 50 du livre I de ses Essais. La remarque a autant valeur programmatique - ou pratique - qu'épistémologique. Ne voir le tout de rien, c'est, en effet, d'une part, admettre la difficulté, voire l'impossibilité, de regrouper le matériau de l'expérience à l'aune du pouvoir ordonnateur d'un principe : celui de la raison capable de fournir un ordre, un sens au chaos phénoménal et, d'autre part, conséquemment, s'en tenir à une démarche de connaissance à la fois dynamique («Tout ce qui branle ne tombe pas» [2], «Tout mouvement nous découvre» [3]) et éclatée, parcellisante («Ce que je dis en cet exemple se peut dire en tous autres : chaque parcelle, chaque occupation de l'homme l'accuse et le montre également qu'une autre» [4]). Tenter d'apercevoir le tout de quelque chose revient, du moins, à essayer d'en faire le tour, à mettre en branle une envie de vérité, à déplacer, à la surface de ce tout, ne serait-ce que le seul regard chargé de désir, le seul besoin pulsionnel de curiosité (besoin de voir, de savoir), qui, dans ce décalage même (impropre qu'il se confesse, aussitôt après, à tout embrasser effectivement), constituerait le seul savoir possible. «Mes pensées, écrit Montaigne, dorment si je les assieds. Mon esprit ne va, si les jambes ne l'agitent».[5] 
La nécessaire incomplétude, le nécessaire inachèvement de ce qui se donne justement comme des Essais, ne désespère pas en pratique devant l'absurdité prétendant accéder au tout du monde, et du soi. La promenade de Montaigne, comme pratique, posséderait comme corollaire théorique cette impossibilité avouée de circonscrire le monde suivant une normativité cartographique reconnue de fait impuissante. Ce qui nous domine, en l'espèce, c'est bien un résidu perpétuel d'étrangeté du monde, et au monde (le fait, littéralement, de s'y trouver toujours étranger, quelque distance qu'on y puisse jamais parcourir) : ce résidu, ce hiatus se trouvant introjecté dans l'attitude épistémologique : à l'étrangeté au monde correspondrait l'étrangeté à soi, cette «double» multiplicité - externe et interne - procédant comme écho. Montaigne se trouve en même temps pressé de connaître, c'est-à-dire d'instiller - pour la gloire formelle de son espèce humaine rationnelle - quelque ordre dans la mouvance incessante de ses fantaisies et forcé de juger ce projet de connaissance exhaustive une aberration. Les Essais balancent de manière continue entre ces deux pôles (exigence impérieuse, quoique impossible à satisfaire, de savoir rationnel pur, et ridicule achevé de toute entreprise épistémologique alternative) [6], au point d'aboutir à cette conclusion pragmatique qu'il ne saurait être, au fond, de savoir autre que tâtonnant, mouvant, voyageur, fugace, parcellaire. De ce point de vue, la correspondance des savoirs objectif et subjectif s'avère totale et, en quelque sorte, productivement désespérée, à condition d'entendre par « désespoir » la déception toujours reconduite des ambitions de contrôle absolu sur la nature (interne et externe) qu'implique le projet rationnel. Ce contrôle, considéré comme stase définitive, de l'esprit « rassis en lui-même » (selon l'expression des Essais, I, 8), contredit l'intranquillité native de l'esprit, due au pouvoir de l'imagination, et qui invalide, aux yeux de Montaigne, toute la dichotomie classique opposant vie oisive consacrée à l'étude et vie active, affairée : « il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté, s'entretenir soi-même, et s'arrêter et rasseoir en soi : ce que j'espérais qu'il peut meshuy faire plus aisément, devenu avec le temps plus pesant et plus mûr. Mais je trouve, variam semper dant otia mentem, que "l'oisiveté toujours disperse l'esprit" ». [7] Rien de plus éloigné de Montaigne, donc, que la fameuse phrase de Flaubert : « On ne peut penser et écrire qu'assis », sévèrement taxée de «nihilisme» dans Le crépuscule des idoles, par un Nietzsche précisant, par contraste, que «seules les pensées qui vous viennent en marchant ont de la valeur»Cette valeur serait-elle liée au débusquage généalogique par Nietzsche du projet même de quête de la vérité, qu'il assimile, rappelons-le, à travers la figure de Socrate, au triomphe du principe de répression des instincts vitaux, de la grande santé simplement affirmative du Moi ? Or, à ce compte, la promenade de Montaigne est déjà promenade «de santé» se chargeant par définition (et l'assumant sans aucun problèmes) d'une foule exagérée (ou, littéralement, pour employer un terme disciplinaire et managérial bien contemporain : « ingérable ») de phénomènes, mais se distinguant par avance de l'expérience du «sublime» kantien, en cela que la promenade ne renverra précisément pas, elle, dans son impuissance à traiter l'excédent sensible, vers autre chose qu'elle, quelque chose de plus grand : une destination spirituelle, en l'occurrence, furtivement, indiciblement, négativement aperçue. La sensibilité est, chez Montaigne, par elle-même directement source de connaissance : une «connaissance sensible» (qu'on retrouvera encore chez le Schiller des Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme), différente de la connaissance par concepts mais ne lui cédant rien en dignité, l'homme individuel étant reconnu mesure et objet de cette forme de connaissance.
La «micrologie» assumée des Essais est, de fait, inséparable de son narcissisme, le narcissisme faisant, en effet, tourner le monde autour de ce Moi qui, à son tour, s'y déplace pour y retrouver son visage, colorant le monde de son image partout projetée, ainsi que, chez Freud ou le Bergson de Matière et mémoire, telle bactérie, projette vers «l'extérieur» des cils vibratiles qu'elle peut aussitôt à loisir, le cas échéant, rétracter, faire refluer vers « son intérieur» : des cils «pseudopodes» (la promenade à pied, encore !) à la fois moteurs, anticipateurs et percepteurs tactiles, identifiant le monde à l'intérêt, au plaisir ou au danger que celui-ci revêt pour elle. En sorte que la bactérie minuscule est ce monde au sein duquel elle se déplace, dont elle prend connaissance de cette façon particulière, et dont elle rapporte le moindre de ses éléments à elle-même, à son fond soi-disant le plus substantiel, le plus exclusif, le plus « intime ». Au plan de la pure mobilité de cette pulsion appétitive, et curieuse, liée aux produits sauvages de l'imagination, le continuisme psycho-somatique post-aristotélicien faisant de la fantaisie une espèce d'interface des sphères sensible (ou biologique) et théorétique, se trouve là spontanément vérifié, hors tout dualisme doctrinal trop rigide. Le paradoxe étant, une fois de plus, que la conscience apparaît donc, de Montaigne à Descartes, sur la scène de l'histoire philosophique, dans l'exposé conjoint de ses devoirs et pouvoirs immanents, d'abord, mais également de son alter ego tout aussi impérieux, savoir : le désordre naturel, nécessaire, de son assise biologique.

2 - Sommeil de la raison, rêve éveillé de l'imagination.

L'ambivalence, on le voit, est chez Montaigne maximale. La conscience, si elle est reconnue - avec l'assise biologique et empirique nécessaire de l'animal rationnel - pourvoyeuse suprême de savoir (et, peut-être, du seul savoir réellement valable : celui du «Je» narcissiquement et micrologiquement borné), constate aussi l'engendrement (du fait de l'exercice déréglé de ses propres instruments de base) de monstres [8], de chimères, dont Montaigne s'assigne pour tâche individuelle essentielle d'observer l'étrangeté. Ce programme est défini en I, 8 (De l'oisiveté) : «(...)pour en contempler à mon aise l'ineptie et l'étrangeté [desdites chimères de l'esprit], j'ai commencé de les mettre en rôle, espérant avec le temps lui en faire honte à lui-même» [9]. Une telle «observation», certes, ne saurait être neutre. Les monstres de l'imagination sont bel et bien des monstres, dont l'irrégularité doit se voir conjurée. La force, néanmoins, des remarques de Montaigne en la matière touchent à cette idée implicite qu'il serait impossible (sans même parler de le souhaiter) de s'en débarrasser complètement, d'éradiquer cette monstruosité au pur profit d'une « mise en rôle » conceptuelle de l'esprit. La logique disciplinaire trouve ici ses limites, semble-t-il aussitôt même qu'elle s'assigne son ennemi adéquat.
Ce sur quoi insiste le passage des Essais ci-dessus immédiatement cité (un passage terminant, d'ailleurs, preuve de son importance, le chapitre 8 du livre premier), c'est, donc, le « plaisir » («à mon aise»dit Montaigne) et la « honte » pris, ensemble, à ces désordres de l'imagination. Ces deux aspects mêlés - plaisir et honte - sont précisément ceux évoqués par Freud dans son étude sur Le créateur littéraire et la fantaisie (1908) : « L'adolescent cesse donc de jouer, il renonce apparemment au gain de plaisir qu'il tirait du jeu. Mais quiconque connaît la vie psychique de l'homme, sait que presque rien ne lui est aussi difficile que de renoncer à un plaisir qu'il a une fois connu (...) l'adolescent, quand il cesse de jouer, n'abandonne rien d'autre que l'étayage sur des objets réels ; au lieu de jouer, maintenant il se livre à sa fantaisie (...) La fantaisie des hommes est moins facile à observer que le jeu des enfants. L'enfant, il est vrai, joue aussi tout seul, ou bien il constitue avec d'autres enfants un système psychique clos à des fins ludiques, mais même s'il ne joue rien pour les adultes, il ne leur cache pas pour autant son jeu. En revanche, l'adulte a honte de ses fantaisies et les dissimule aux autres, il les cultive comme sa vie intime la plus personnelle ; en règle générale, il préférerait confesser ses manquements plutôt que de communiquer ses fantaisies. Il peut arriver que pour cette raison, il se croie le seul à forger de telles fantaisies, et qu'il ne pressente rien de la diffusion universelle de créations tout à fait analogues» [10]. Une remarque de Montaigne, dans les Essais, rend un écho étonnant à cette considération freudienne, dans l'amalgame semblable qu'elle assume du jeu et du plaisir imaginatif adulte : « si quelqu'un me dit que c'est avilir les muses de s'en servir seulement de jouet et de passe-temps, il ne sait pas, comme moi, combien vaut le plaisir, le jeu et le passe-temps. À peine que je ne die toute autre fin être ridicule [souligné par nous]» [11]. Le plaisir imaginatif adulte est, par ailleurs, présenté par les deux penseurs comme nécessairement solitaire : la honte en serait exclue à raison de cette solitude même. Chez Freud - Montaigne vérifiant, en l'occurrence, cette hypothèse - il n'y a jamais, du point de vue de l'inconscient, de réalité autre que la sienne : aucune logique (absence du principe de contradiction), aucun écoulement déterminé et édifiant de temps (d'expérience), aucun principe de morale ou même d'auto-conservation imposant la prudence élémentaire, ne sauraient venir contrarier ce solipsisme majestueux. Le monde entier, soit tout ce qui excède la simple mesure individuelle du plaisir peut bien virtuellement s'effondrer : ce qui provoque - par intermittence - la réaction culturelle courroucée de l'esprit disciplinaire et social, dont le sentiment de honte constitue alors le bras armé. Le partage, chez Montaigne, entre honte et plaisir, esprit et imagination, s'avère ainsi douloureux et difficile. Il donne lieu à une dissociation du Moi en :
1°) un esprit à qui faire « honte » de ses propres chimères et monstruosités, au spectacle débridé desquelles :
2°) une autre instance du Moi (ici, baptisée simplement Je) [12] prendra, elle, un plaisir moqueur et répressif, apparaissant autant comme une réalité de fait qu'un but, comme le retournement actif d'une situation d'abord essentiellement subie. L'ambivalence des Essais quant à ce pouvoir irréductible de la fantaisie serait, de fait, la traduction d'une forme de culpabilité face à cette nécessité perpétuelle - plaisante - des chimères imaginatives, se travestissant alors, pour donner bonne figure, en liberté complète vis-à-vis de celles-ci. Ce qui ne rabaisserait, évidemment, par ailleurs, en rien l'audace consciente d'un tel projet. Ce qui est notable, comme déjà suggéré, c'est que la honte faite à l'esprit n'apparaît pas ici comme sociale, ainsi que chez Freud : si Montaigne peut être reconnu avoir « honte » - et là réside sa remarquable honnêteté - c'est uniquement de lui-même devant lui-même, en ayant intériorisé la partition de son esprit et le besoin, dialectiquement conséquent, de réunification de celui-ci : un besoin de maîtrise abstrait, de forme plutôt que de contenu honteux particulier. Il défend ainsi « publiquement » (du moins, auprès de son lectorat), tout au long des Essais, la validité (certes problématique, comme nous l'avons vu dans notre première partie [13]) de son projet introspectif d'exploration de soi-même. Il socialise l'intime, assure souvent qu'il ne s'est jamais trouvé épistémologiquement de meilleur sujet d'étude que lui-même [14], fustige cette vergogne sociale normative fondant, ultérieurement, tout le contexte surmoïque freudien. Ce qui compte, pour lui, touche moins à tel ou tel contenu scandaleux déterminé dans le fantasme (comme ce sera le cas des contenus sexuels ou morbides de l'époque bourgeoise à laquelle Freud s'intéresse) qu'au fait même de la dépossession, de la perte de maîtrise de l'esprit sur lui-même en général. Symétriquement, le plaisir pris par Montaigne aux délires de l'imagination évoque celui - par delà bien et mal - d'une curiosité purement empirique, quasiment naturaliste et/ou infantile, rappelant, par exemple, la pratique célèbre d'un Spinoza provoquant, puis observant parfois, au fond de son atelier, le combat à mort de deux araignées (pour voir ! comme disent les enfants, inconscients et inaccessibles, pour l'heure, au caractère cruel - donc socialement honteux et réprimable - de telles occupations).
On sait, d'un autre côté, comment, chez Freud, la « névrose de contrainte » satisfait au fond, d'une manière clandestine et détournée, ce désir même qu'on entend consciemment obsessionnellement réprimer. Montaigne hésite entre innocence revendiquée, honnêteté publique, et prétention réformatrice de l'entendement, par domination des passions (« nous ne dirons jamais assez d'injures au dérèglement de notre esprit ») [15].
Le plaisir explicitement pris par lui (en I, 8) à l'humiliation de son esprit, devant le désordre exhibé - soi-disant adverse - de ses productions chimériques, révélerait ici de manière assez limpide une transfiguration répressive et dominatrice du plaisir fantaisiste. De même qu'il montre assez à quel point Montaigne se sera approché de l'intuition d'une économie, d'une topique, d'une dynamique fondamentalement duales de l'esprit humain, chacun des secteurs (entendement et imagination) auxquels il s'intéresse développant presque son propre régime de fonctionnement. Mais il demeure qu'en réalité, la tension est toujours chez lui maintenue entre une légalité - vague - de l'imagination, et sa considération soit comme défaut pathologique de l'esprit, soit - paradoxalement - comme sa source la plus nécessaire et productive. Que Montaigne estime les associations d'idées, par exemple, des pathologies vectrices de confusion, comme chez Locke, ou les conditions fondamentales du savoir, comme chez Hume, quoi qu'il en soit, le lien entre les divers niveaux de l'esprit n'est jamais rompu. «Ni sans ni avec l'imagination», pourrait-on dire en l'espèce. Le clivage des Moi [16] renvoie ici à une circonscription problématique des tâches et territoires de l'âme, puisque si, certes, «entre les fonctions de l'âme il en est de basses», malgré tout : «qui ne la voit encore par là , n'achève pas de la connaître». [17] Les passions de l'âme, en d'autres termes, qui contrarient la sagesse, n'empêche pourtant pas l'âme, elle-même, de fournir à ladite sagesse un objet d'étude digne, valable, et unique.
L' «imagination» ou le «fantastiquer»  - définie par Freud, d'ailleurs également sous cette forme verbale, active (das Phantasieren) comme « rêverie diurne » - signalerait ici un débordement ponctuel de l'organique, de la nature sauvage (non-raffinée en légalité conceptuelle) hors de son domaine, celui du « vague champ des imaginations » (Essais, I, 8). Mais, comme plus tard chez Goya, par exemple, pour qui cette confusion des domaines, «le rêve de la raison», «engendre des monstres» (titre d'une de ses gravures dites «disparates» des années 1820) cette production monstrueuse, procédant, chez Montaigne, d'accouplements «fantasques», d'émissions de forme de vie tératologiques avortées, semble posséder, certes de manière étrange, sa propre légitimité d'expansion dans le monde de l'esprit.[18]
En sorte que cette introspection que Montaigne préconise pourrait ne pas être tellement éloignée d'une forme de soulagement proto-thérapeutique [19], par décongestion jouissive, en quelque sorte, ou libération d'énergie supplétive et envahissante, ayant aussi valeur pédagogique. En d'autres termes, ces monstruosités ne présentent pas encore le statut de scandale intolérable, et donc de «nids à névrose», qu'elles acquerront plus tard. Elles fournissent même, pour l'heure, à Montaigne, certaines occasions réitérées d'amusement [20] incrédule, sidéré, presque enfantin.

3 - Dialectique de l'intériorité

On connaît le rapprochement, opéré par Deleuze, entre la haute création littéraire et la symptomatologie [21]. Montaigne, dans sa quête d'exposition du fonctionnement de l'imagination, semble bien, à sa manière, faire oeuvre thérapeutique. L'ambivalence de plaisir et de honte qu'il reconnaît dégager de l'exposition en pleine lumière de ses profondeurs obscures apparaît tout sauf isolée. Son époque ne rechigne pas, de manière générale, à la fréquentation poussée des désordres de l'esprit. Qu'on songe, avant lui, à l'Éloge de la folie d'Érasme [22], à l'art de Jérome Bosch et de tant d'autres de ces autoproclamés «peintres sots» (Zotte Schilders) des Flandres du XVIème siècle, dont les toiles, représentant les excès passionnels prenant le pas, en de certaines occasions festives (d'ailleurs explicitement ménagées par les autorités comme des soupapes : carnavals, charivaris, sarabandes, délires et beuveries bachiques, etc), sur la raison des hommes, étaient extrêmement prisées de la riche classe bourgeoise montante, avide - sitôt rendue à la sobriété responsable - de poursuivre sa «mise en rôle» quantitative et instrumentale tous azimuts de la Nature maîtrisable. Les paillardises, les monstruosités imprégnant ces oeuvres «sottes» avaient, certes, une valeur formellement normative : celle d'éviter autant que possible à leurs heureux propriétaires de prendre exemple sur ces débauches de laisser-aller, de vice paresseux d'un esprit lâchant la bride à l'imagination, n'exerçant plus sur elle son juste pouvoir de gouvernement. Mais le plaisir esthétique y avait néanmoins toute sa place, ainsi que tout plaisir pris à la répression des instincts demeure lui-même, sous une autre forme, irréductiblement instinctuel. Montaigne perçoit, semble-t-il, la dialectique autonome capable, sinon de raffiner l'imagination au point de la tourner en esprit, du moins de faire communiquer et/ou influer l'un sur l'autre ces deux domaines de l'esprit humain. On trouve parfois, sous sa plume, pour présenter une telle dialectique, des métaphores et images renvoyant à certaines polarisations-types : intérieur et extérieur, obscurité et lumière, centre et circonférence. Autant de dispositifs stylistiques servant sa compréhension (toujours narcissique) d'une organisation à étages - superstructurelle - de l'esprit, faisant écho à celle du monde. 
Centre et circonférence, d'abord. Prenons, par exemple, la description de sa bibliothèque dans les Essais, en III, 3 (Des trois commerces) : « La figure en est ronde (...) et vient m'offrant en se courbant, d'une vue, tous mes livres, rangés à cinq degrés tout à l'environ ». Montaigne est au centre, les livres tournent autour de lui, formant circonférence. Certes, en cette disposition, le règne narcissique de l'esprit semble assuré, et la volonté de contrôle même, ayant ainsi installé de manière panoptique, immédiatement disponible, cette ressource de maîtrise de l'univers (autrement : chaotique) sous les yeux du sujet, semble avoir atteint son but : « C'est là mon siège. J'essaie à m'en rendre la domination pure [soulignés par nous]. » Mais que ce but soit «purement», une fois de plus, d'exigence solitaire (Montaigne entendant, précise-t-il, « soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et civile ») nous renseigne assez sur le noyau impur de plaisir qui le fonde, et la frustration, l'échec relatifs, nécessaires, d'un tel projet de maîtrise : le retour du refoulé sensible obère in fine l'ambition intellectuelle. C'est bien en vérité un plaisir sensible, un plaisir corporel qui a d'abord poussé Montaigne à se retrancher ainsi, entouré de livres fournissant le fantasme d'une domination immobile, rationnelle, sur tout l'univers circulaire. Or, ce plaisir se rappelle, à présent, à lui, comme l'imagination et le sensible finissent toujours se rappeler, immanquablement, au «pouvoir» autarcique de l'esprit : « Les livres ont beaucoup de qualités agréables, à ceux qui les savent choisir ; mais aucun bien sans peine : c'est un plaisir qui n'est pas net et pur, non plus que les autres ; il a ses incommodités, et bien pesantes ; l'âme s'y exerce, mais le corps, duquel je n'ai non plus oublié le soin, demeure sans action, s'atterre et s'attriste. Je ne sache excès plus dommageable pour moi (...) » [23]. Ce déplaisir final n'est pas sans évoquer, par anticipation, les fameuses « blessures narcissiques » freudiennes éprouvées, rappelons-le, par l'homme découvrant, au gré de progrès scientifiques successifs, qu'il n'est pas plus au centre de l'univers (c'est désormais le soleil) que maître en sa propre maison (c'est, désormais, l'inconscient qui domine, en tant que folle du logis). La mélancolie de Montaigne est ainsi déjà mélancolie du savoir en sa prétention de contrôle, mélancolie de son impuissance, conscience mélancolique d'un retour nécessaire - quoique pathologique - au sein de sa suprématie, de ce sur quoi elle s'étayait tout en prétendant s'en distinguer substantiellement.
Venons-en, maintenant, à la polarité intérieur-extérieur. L'étayage de l'esprit, se fait sur et contre le corps, dans et contre le corps, en tous les cas au plus profond de lui : « ce ne sont que mouches et atomes qui promènent ma volonté », confie humblement Montaigne (Essais, III, 2). Cette mise en mouvement, cette «promenade» passive de ce qui devrait pourtant dominer se décident donc à de telles profondeurs abyssales qu'apercevoir le point d'origine de tout le processus relève presque de la gageure : « C'est une épineuse entreprise, et plus qu'il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit ; de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes » [24]. Épineuse entreprise, certes, et cependant : « amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde, oui, et des plus recommandées » [25]. Car, comme chez Hume, l'imagination constitue bien, chez Montaigne, le principe suprême (un principe de plaisir) dont découlent les facultés mentales, quelque utilisables ou inutiles que puissent par ailleurs, ensuite, s'avérer ces dernières. C'est en cela que ce processus est comparé maintes fois par lui à une genèse, un engendrement, une gestation, dans tout le sens aléatoire de la chose : l'interpénétration variable, dans la production spirituelle, de forme et de matière, de liberté et de discipline (cette dernière consistant, pour Montaigne, à «occuper les esprits à certains sujets» [26] pour éviter de les laisser dériver), pouvant occasionner, on l'a vu, des naissances monstrueuses ou plutôt l'avortement spirituel généralisé, une forme aiguë de stérilité agraire - autrement dit : économiquement improductrice - rapportée à l'esprit, ne laissant pousser que les «cent mille sorte d'herbes sauvages et inutiles» [27] de l'imagination. Ventre des femmes privées de bonne « semence », et ainsi soumises - au mieux - à de grotesques générations spontanées incapables de survivre ; terres infécondes dans lesquelles rien de stable ni d'intéressant ne saurait spontanément s'enraciner [28] : telles sont les images d'intériorité insondable mobilisées par Montaigne pour évoquer ce fond obscur et anarchique de l'inquiétante étrangeté imaginaire. L'«inquiétante étrangeté» (das Unheimliche), selon une autre traduction freudienne, peut-être plus adéquate, serait surtout, en l'occurrence, l'étrangement familier : ce qui, à la fois, nous est le plus propre et intime, et nous échappe le plus (le fameux « cheval échappé »). Autre image, peut-être la plus évocatrice, employée par Montaigne pour désigner cette intériorité de l'esprit susceptible de se voir soudain exposée, par le biais de discours ou d'écrit (les Essais, par exemple) au dehors, à l'extérieur : celle de l'excrément. Montaigne y a recours au début du neuvième chapitre du livre III : « Si ai-je vu un gentilhomme qui ne communiquait sa vie que par les opérations de son ventre ; vous voyez chez lui, en montre, un ordre de bassins de sept ou huit jours ; c'était son étude, ses discours ; tout autre propos lui puait. Ce sont ici [Montaigne évoque alors sa propre "production" : ses Essais, dont il définit le projet], un peu plus civilement, des excréments d'un vieil esprit, dur tantôt, tantôt lâche, et toujours indigeste. Et quand serai-je à bout de représenter une continuelle agitation et mutation de mes pensées, en quelque matière qu'elles tombent... ?»
L'anus constituant la frontière naturelle extérieure du corps, prolongeant la bouche qui, précisément, à l'autre extrémité du dispositif digestif, incorpore et accueille, on voit ici à quel point Montaigne se sent spontanément autant étranger à lui-même (les Essais se voyant, là, de manière imagée, expulsés du corps propre) que lié, en tant qu'intellectuel, à sa part la plus organique, personnelle et exclusive. Dans la théorie psychanalytique, on sait que l'excrément serait la première «partie» du corps dont l'enfant, dans son développement, constate qu'elle est «détachable». Ne maîtrisant pas, au début, le contrôle somatique de cette production excrémentielle (autrement dit : l'usage de ses sphincters), lorsqu'il y parvient, cette coupure d'avec lui-même marque paradoxalement aussi le chemin vers l'appropriation définitive de son propre corps, au détriment de la figure maternelle qui, jusque-là, régnait entièrement sur lui, en surveillant le bon accomplissement de ces fonctions biologiques élémentaires. Comparer les Essais à une production excrémentielle reviendrait ainsi, dans une perspective psychanalytique, à insister sur la part narcissique de leurs investigations : l'écrivain prolifique disposant à son gré, comme le petit enfant de son corps, de ses «fantaisies», les manipulerait [29], les observerait, s'y complairait, au fond, dans une odeur générale d'intimité dont il serait bien le seul à ne pas se trouver indisposé. L'humour de ce passage (« tout autre propos lui puait » [30]) ne saurait donc recouvrir sa haute importance quant à la définition statutaire de l'imagination chez Montaigne : la pensée s'y trouve, pour ainsi dire, ancrée dans le programme biologique du corps humain. Et cette vérité de «passage» [31] que cherchent les Essais, c'est aussi celle de la communication des divers niveaux de réalité humaine : le corps, l'esprit via l'imagination (la phantasia d'origine aristotélicienne). Le corps exsude, excrète par nature de la pensée, c'est là tout son être, toute sa mission physiologique. La conscience philosophique, en dépit de sa position de dignité, de puissance pure et autarcique, naît du refoulement paradoxal d'une réalité organique sur laquelle elle ne peut, pourtant, éviter de s'étayer. L'ambivalence de Montaigne quant à l'imagination, fondement de la pensée, se trouve ainsi tout entière dans cette référence excrémentielle. Fondement narcissique de tout savoir autonome possible, l'imagination renvoie à la fois à l'intérieur le plus intime, et à l'abject improductif («indigeste», dit Montaigne) le plus urgemment expulsable (suivant l'étymologie parfois retenue pour le terme « ab-ject »: « ce qu'on jette »). On notera, au passage, la différence d'appréciation de l'abject signalant l'époque de Montaigne et la nôtre, par certains côtés beaucoup plus répressive quant au rapport ordinaire aux productions organiques du corps (à ce sujet, voir dans la deuxième partie de ce travail, notre étude de la «honte» caractéristique - formelle plus que de contenu - qui préoccupe Montaigne, confronté au «cheval échappé» de l'imagination).
Ce qui nous est présenté dans les Essais s'apparente, par de multiples aspects, à une proto-théorie de l'étayage. De même que les pulsions sexuelles s'étayent, chez Freud, sur le besoin primal de nourriture (par le biais de succion du sein maternel, en particulier), c'est-à-dire s'appuient sur ce premier besoin biologique pour le dépasser et se changer en autre chose - sans pour autant pouvoir éviter de faire retour, régulièrement et dialectiquement, sur cette origine purement biologique - de même le besoin intellectuel, la culture, chez Montaigne, s'étaye sur le biologique, l'espèce humaine, tout en entraînant une individualisation de plus en plus marquée du corps. La référence excrémentielle de Montaigne présente ici admirablement cette forme de « dépassement conservatoire » du premier narcissisme, dont le plaisir anal pris par le très jeune enfant (soumis à l'excitation primitive de ses muqueuses) qui en est la marque s'efface ensuite au profit d'un objet de désir distinct [32] (en premier lieu : maternel), et à la volonté de cadeau excrémentiel fait à sa mère, puis, de manière générale, aux nouveaux objets successifs de son amour (en l'espèce : le public, le lectorat de Montaigne auquel ce cadeau des Essais sera destiné). Reste que des traces subsistent à l'âge adulte - plus ou moins fortes - de ce premier érotisme narcissique-anal, des rémanences conflictuelles dont notre passage fournirait une excellente illustration. Rappelons l'attitude, régulièrement assumée par Montaigne, d'une volonté de retour à soi, de retrait narcissique dans la solitude, loin de l' «affairement civil» ou familial : cette volonté littéralement régressive fondant même tout le projet des Essais, et aboutissant (voir I, 8) à leur considération essentielle de ce pouvoir irréductible de l'imagination, ce «cheval échappé» - largement indomptable - de l'esprit !
Ce que moque Montaigne chez le gentilhomme dont il parle (dans notre extrait de III, 9) n'est probablement autre que son propre comportement, induit par une telle régression, un tel conflit de tendances archaïques : à savoir, le caractère obsessionnel (que la psychanalyse étudiera des siècles plus tard chez certains névrosés) de la volonté d'établir, de maintenir et de défendre des frontières extérieures intangibles (anales) de son intégrité personnelle, conquise de haute lutte sur le pouvoir maternel. Détenteur désormais exclusif, suggère-t-il : seul maître absolu de son pouvoir imaginatif invinciblement particulier d'écriture (d'excrétion), Montaigne se veut cependant aussi, d'un tel pouvoir personnel, explicitement généreux, voire dispendieux, ce qu'il assume avec ironie («Et quand serai-je à bout de représenter une continuelle agitation et mutation de mes pensées, en quelque matière qu'elles tombent ?»). Les Essais seront ainsi l'intérieur extériorisé, le fond de Montaigne offert au public [33].
L'enfant, de même, attache, on l'a vu, une haute valeur à ses excréments, qui constituent longtemps les premiers cadeaux précieux faits à sa mère (et dont la force symbolique pourra se transmuer ensuite en amour de l'argent, désir d'avoir à son tour un enfant, etc : bref, se sublimer en d'autres capacités d'offrande, dont la littérature ne serait pas exclue) [34]. De sorte qu'en cette image - particulièrement frappante - paraissent fluctuer nombre de contradictions attachées - outre le rapport de l'imagination et de l'esprit chez Montaigne - au statut littéraire même des Essais, projet d'une intériorité ouverte, d'un narcissisme rationnel, dont on a pu rappeler ici la part égale de doute et d'enthousiasme qu'il suscitait chez son auteur. 


***

Notes

[1] Ce sont, à la vérité, davantage les Règles pour la direction de l'esprit de Descartes, qui remplissent cette fonction spécialement disciplinaire, héritée des Jésuites et de leurs divers exercices de Training spirituels. Mais le Discours de la méthode offre néanmoins ici l'occasion d'une observation féconde : on notera son caractère souvent autobiographique (comme celui d'autres textes méthodologiques fondateurs cartésiens), ce qui n'est pas sans faire écho au projet narcissique des Essais. Il ne sera, par ailleurs - puisqu'on cause de méthode - pas question, dans ce court aperçu, des différences et rapports éventuels à pointer chez les modernes entre d'anciennes méthodes (de simple exposition du savoir passé et accumulé, comme chez Ramus ou à Port-Royal) et les nouvelles méthodes d'invention (celles de Descartes ou de Bacon). Ceux et celles que la chose intéresse liront avec plaisir la passionnante étude que Philippe Hamou a consacrée à ce sujet.
[2] Montaigne, Essais, Livre de poche, 1972, III, 9, p. 220.
[3] op cit., I, 50, p. 438. On pense aussi, bien sûr, à la célèbre image de la «branloire pérenne» universelle dont il convient d'imiter soi-même, pour espérer la connaître a minima, l'attitude et la conformation mobiles : « Le monde n'est qu'une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Égypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle » (op. cit, III, 2, Du repentir, p. 25).
[4] op.cit., p. 439.
[5] op. cit., III, 3, p. 55.
[6] Montaigne juge à l'occasion « extravagant », « sot », voire «vain» son propre projet autobiographique, attendu qu'il ne saurait être question de « tenir registre de [sa] vie par [ses] actions : fortune les met trop bas » : c'est ainsi que cette autobiographie sera, purement et simplement, le registre de ses « fantaisies » (souligné par nous, Essais, op. cit., III, 9, p. 201).
[7] Essais, op. cit., I, 8, p. 62.
[8] L'esprit, dès lors qu'on ne lui serre plus la bride, est assimilé par Montaigne à un « cheval échappé », qui lui « enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres...» (Essais, op.cit., I, 8, p. 62)
[9] id.
[10] S. Freud, Le créateur littéraire et la fantaisie, in L'inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, 1985, p. 36.
[11] Montaigne, Essais, op. cit., p. 56.
[12] Nous reprenons là l'extrait déjà cité plus haut de I, 8 (De l'oisiveté).
[13] Voir ci-dessus notre note n° 6.
[14] « Il y a plusieurs années que je n'ai que moi pour visée à mes pensées, que je ne contrôle et étudie que moi ; et si j'étudie autre chose, c'est pour soudain le coucher sur moi, ou en moi, pour mieux dire. » (Essais, op. cit, II, 6, p. 537) ; « De quoi traite Socrate plus largement que de soi ? À quoi achemine-t-il plus souvent les propos de ses disciples, qu'à parler d'eux, non pas de la leçon de leur livre, mais de l'être et branle de leur âme ? » (id., p. 538).
[15] Essais, op. cit., I, 4, p. 49.
[16] Le moi authentique ne serait-il pas, déjà chez Montaigne, son autre-même ? : «Je ne me trouve pas où je me cherche» confie-t-il en I, 10 (op. cit., p. 73).
[17] Essais, op. cit., I, 50, p. 438.
[18] Le rêve s'invitant dans la réalité, comme la nuit dans le jour, en quelque sorte. Montaigne s'intéresse, à l'occasion, d'ailleurs explicitement, à ces états-limites du corps, où la confusion de l'imagination et de la raison ne signifie pas l'anéantissement de l'une ni de l'autre mais le surgissement d'une forme - vaguement aperçue - d'état intermédiaire, pré-conscient en somme, rappelant certains jeux des surréalistes : « Il nous advient aussi sur le bégaiement du sommeil, avant qu'il nous ait du tout saisis, de sentir comme en songe ce qui se fait autour de nous, et suivre les voix d'une ouïe trouble et incertaine qui semble ne donner qu'aux bords de l'âme ; et faisons des réponses, à la suite des dernières paroles qu'on nous a dites, qui ont plus de fortune que de sens. » (Essais, op. cit, II, 6, p. 534).
[19] On sait que les Pinturas negras et les Disparates (en anglais : les Follies) de Goya n'étaient destinées à aucun autre public que lui-même, le but - thérapeutique - étant là de se purger des images horribles et grotesques des cauchemars récurrents venant l'assaillir et le torturer.
[20] Voir l'extrait cité plus loin correspondant à notre note n°25.
[21] Cette comparaison, présente dans chacune de ses études littéraires (sur Proust, sur Kafka, et les auteurs schizophrènes pathologiques : Brisset, Artaud, etc) est développée pour elle-même dans son ouvrage Critique et clinique (1993).
[22] « Il faut avoir un un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise, disent et les préceptes de nos maîtres et encore plus leurs exemples », écrit Montaigne en III, 9 (Essais, op. cit., p. 263).
[23] Essais, op. cit., p. 57.
[24] op. cit., II, 6, p. 537. On voit bien ici à quel point les deux plans, celui, horizontal, de la promenade (voir notre première partie) et celui, vertical, de la plongée dans les profondeurs de l'esprit, se rejoignent. Le vagabondage de l'esprit - l'imagination - est autant potentiellement source de savoir valide que le vagabondage géographique.
[25] id.
[26] op. cit., I, 8, p. 61.
[27] id.
[28] « Comme nous voyons des terres oisives, si elles sont grasses et fertiles, foisonner en cent mille sortes d'herbes sauvages et inutiles, et que, pour les tenir en office, il les faut assujettir et employer à certaines semences, pour notre service ; et comme nous voyons que les femmes produisent bien toutes seules des amas et pièces de chair informes, mais que pour faire une génération bonne et naturelle, il les faut embesogner d'une autre semence : ainsi en est-il des esprits. Si on ne les occupe à certain sujet, qui les bride et contraigne, ils se jettent déréglés, par-ci par-là, dans le vague champ des imaginations. » (id.)
[29] « A regarder de plus près, on on en arrive à supposer que l'enfant n'est plus incapable de se tenir propre mais qu'il défend simplement son pouvoir de faire ses selles quand cela lui plaît et prétend rester strictement le maître de ce que produit son propre corps. Il montre un intérêt  frappant pour ses propres excréments, essaie de les toucher, d'en faire un jouet et même de les porter à sa bouche, si on ne l'en empêche à temps. Une fois de plus, à l'expression du visage et à l'ardeur qu'il montre à cette occupation, nous pouvons deviner facilement le mobile de cette activité. Elle procure à l'enfant un plaisir évident, une véritable volupté. » (Anna Freud, La vie instinctuelle de l'enfant, in Initiation à la psychanalyse pour éducateurs, Paris, Payot, p. 36)
[30] « Le parfum d'une fleur qui enthousiasme l'adulte laisse l'enfant indifférent, à moins qu'on ne l'ait habitué dès son plus jeune âge à dire " Ah ! " quand il sent une fleur. Mais ce qui sent mauvais pour nous, sent bon pour l'enfant. On peut, si l'on veut, compter pour une des mauvaises manières de l'enfant le fait que les mauvaises odeurs lui sont agréables. » (id.)
[31] « Je ne peins pas l'être. Je peins le passage (...). Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d'intentions. C'est un contrôle de divers et muables accidents et d'imaginations irrésolues et, quand il échoit, contraires [soulignés par nous] ». Le terme d'intention ne peut pas ne pas résonner en nous sur le mode phénoménologique contemporain, en tant que «réduction eidétique» : renvoi à une pure ouverture, un pur abandon sensible aux impressions du monde. L'ambiguité structurelle de Montaigne quant à un «contrôle» disciplinaire possible, par l'intention (cette fois, celle de la conscience réflexive, celle fournissant, plus tard, à Descartes le socle débusqué de son doute méthodique), d' «accidents»  ou d' «imaginations»  par nature «irrésolues» est par ailleurs ici, une fois encore, patente. 
[32] « La défécation fournit à l'enfant la première occasion de décider entre l'attitude narcissique et l'attitude d'amour d'objet. Ou bien il cède docilement l'excrément, il le " sacrifie " à l'amour ou bien il le retient pour la satisfaction auto-érotique et, plus tard, pour l'affirmation de sa propre volonté.» (S. Freud, Sur les transpositions des pulsions, plus particulièrement dans l'érotisme anal, in La vie sexuelle, Paris, Puf, 1969, pp 107-112.)
[33] Sur un autre plan, Montaigne n'omet jamais d'insister, dans les Essais, sur l'intérêt de s'ouvrir de soi aux autres, de s'assumer authentiquement, de manière générale, la confession ponctuelle pouvant revêtir, à ses yeux, une importance salutaire : hygiénique, pour ainsi dire (ce qui ne fait pas de lui pour autant, évidemment, ni un bavard ni un mondain ultra-sociable). Voir, par exemple, Essais, op. cit., II, 6, pp. 538-540.  
[34] Sur toutes ces questions, voir S. Freud, Sur les transpositions des pulsions.... (op. cit.). Rappelons que les Essais furent explicitement dédiés par Montaigne à ses proches et à sa famille.