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mardi 25 février 2025

Plot against America (done)

≪Avec Le Complot contre l’Amérique, l’écrivain américain Philip Roth met en lumière, à contre-courant des idées reçues, les virtualités fascistes de son pays. Il imagine ce qui se serait passé si les Etats-Unis, en 1940, s’étaient ralliés à Hitler. Son nouveau roman est beaucoup plus qu’un livre de politique-fiction : une exploration de ce qui ronge la démocratie américaine. "On ne réécrit pas l’histoire": l’adage, d’évidence, vaut pour tout le monde, sauf pour les romanciers, à qui rien n’interdit d’imaginer ce qui aurait pu se passer. Et lorsqu’il s’agit d’un écrivain comme Philip Roth, cela nous vaut le roman sans doute le plus éblouissant (mais aussi le plus dérangeant, le plus propre à ébranler nos préjugés) que nous puissions lire aujourd’hui. Roth, donc, imagine que, en juin 1940, Franklin Delano Roosevelt, le président démocrate qui postulait pour un troisième mandat, est battu ; et que c’est Charles Lindbergh, l’aviateur, le héros des foules, mais aussi l’antisémite notoire, le sympathisant du régime nazi, qui reçoit l’investiture du parti républicain et qui, soutenu par le puissant courant isolationniste, visant à tenir les Etats-Unis à l’écart de la guerre en Europe, finit par l’emporter. Le sujet du roman est donc la chronique de cette année (fictive) où le président, dès son arrivée à la Maison Blanche, s’empresse de signer un pacte de non-agression avec Hitler, puis avec le Japon, avant d’entamer, sous de fallacieux prétextes, une politique de discrimination envers la communauté juive. Jusqu’au moment où Lindbergh sera victime d’un accident d’avion, où Roosevelt reviendra sur la scène publique – et où l’histoire, telle que nous la connaissons, reprendra son cours… S’agit-il, comme la présentation du livre l’affirme, d’un récit de « politique-fiction » ? Pas exactement : car la politique-fiction, le plus généralement, consiste surtout à projeter dans le futur une sorte d’anti-utopie, à valeur critique quant à notre présent (...). Roth, quant à lui, se voue plutôt à réinventer un passé virtuel.≫

(Guy Scarpetta, Le Monde diplomatique, journal alter-stalinien français, juillet 2006)

(Virtuel, mon cul ! ou Le triomphe réel de Vladimir PoutineUSA, 2025) 

mercredi 17 juillet 2024

Des idées vulgaires

 (Aleksandr Kosnichyov, Moine, 2006)

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≪Je vous raconterai, messieurs, une autre anecdote sur Ivan Fiodorovitch lui-même, une anecdote des plus intéressantes et des plus caractéristiques. Voilà cinq jours, pas plus, dans une société de notre ville, essentiellement féminine, il a déclaré solennellement dans un débat qu'il n'y avait absolument rien sur la terre entière qui puisse obliger les gens à s'aimer les uns les autres, que cette loi de la nature selon laquelle l'homme devait aimer l'humanité n'existait pas, et que, si l'amour avait existé sur terre jusqu'à présent, ce n'était pas suite à une loi naturelle, mais uniquement parce que les gens croyaient en leur immortalité. Ivan Fiodorovitch ajoutait à cela entre parenthèses que toute la loi naturelle consistait en ceci qu'il suffisait d'anéantir en l'homme sa foi en son immortalité pour que s'effacent en lui immédiatement non seulement l'amour, mais toute force vitale pour continuer la vie dans le monde. Bien plus : à ce moment-là, il n'y aura plus rien d'immoral, tout sera permis, même l'anthropophagie. Mais, plus encore, il concluait en affirmant que, pour tout individu comme, par exemple, vous et moi, qui ne croit pas en Dieu, ni en son immortalité, la loi morale de la nature devait immédiatement se transformer dans le contraire absolu de la loi précédente, la loi religieuse, et que l'égoïsme et même le crime non seulement devraient être permis, mais être même reconnus comme nécessaires, comme la solution la plus raisonnable, pour ne pas dire la plus noble, de tous les problèmes de l'homme. ≫

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≪Toute sa théorie, c'est de la crapulerie ! L'humanité se trouvera des forces toute seule pour vivre pour la vertu, même sans croire à l'immortalité de l'âme ! Dans l'amour de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, elle la trouvera...
Rakitine s'était échauffé, il n'arrivait presque pas à se contrôler. Mais, brusquement, comme s'il se souvenait de quelque chose, il s'arrêta.
─ Bon, ça suffit, reprit-il, avec un sourire encore plus torve qu'avant. Pourquoi tu ris ? Tu penses que j'ai des idées vulgaires ? ≫

(Dostoïevski, Les Frères Karamazov, I, 6, 
traduction : André Markowicz)

mardi 9 juillet 2024

La Picardie n'est jamais finie !


≪Le voyageur intelligent a-t-il sur son chemin de la porte de Calais à la gare d'Amiens distingué quoi que ce fût au bord de la mer ou dans l'intérieur des terres qui paraisse particulièrement favorable à un projet artistique ou à une entreprise commerciale ? Il a vu lieue par lieue se dérouler des dunes sablonneuses. Nous aussi, nous avons nos sables de la Severn, de la Lune, de Solway. Il a vu des plaines de tourbe utile et non sans parfum, un article dont ne sont pas privées non plus nos industries écossaises et irlandaises. Il a vu se dresser des falaises du plus pur calcaire, mais sur la rive opposée la perfide Albion ne luit-elle pas moins blanche au-delà du bleu. Il a vu des eaux pures sourdre du rocher neigeux, mais les nôtres sont-elles moins brillantes à Croydon, à Guildford et à Winchester ? (...). 
Qu'y a-t-il donc dans l'air ou le sol de ce pays, dans la lumière de ses étoiles ou de son soleil qui ait pu mettre cette flamme dans les yeux de la petite Amiénoise en cape blanche au point de la rendre capable de rivaliser elle-même avec Pénélope ? 

L'intelligent voyageur anglais n'a pas, bien entendu, de temps à perdre à aucune de ces questions mais, s'il a acheté son sandwich au jambon et s'il est prêt pour le «En voiture Messieurs !» peut-être pourra t-il condescendre à écouter pour un instant un flâneur qui ne gaspille ni ne compte son temps et qui pourra lui indiquer ce qui vaut la peine d'être regardé tandis que le train s'éloigne lentement de la gare. Il verra d'abord, et sans aucun doute avec l'admiration respectueuse qu'un Anglais est obligé d'accorder à de tels spectacles, les hangars à charbons et les remises pour les wagons de la station elle-même, s'étendant dans leurs cendreuses et huileuses splendeurs pendant à peu près un quart de mille hors de la cité ; et puis, juste au moment où le train reprend toute sa vitesse, sous une cheminée en forme de tour dont il ne peut guère voir que le sommet, mais par l'ombre épaisse de la fumée de laquelle il sera enveloppé, il pourra voir, s'il veut risquer sa tête intelligente hors de la portière et regarder en arrière, cinquante ou cinquante et une (je ne suis pas sûr de mon compte à une unité près) cheminées semblables, toutes fumant de même, toutes pourvues des mêmes ouvrages oblongs, de murs en briques brunes avec d'innombrables embrasures de fenêtres noires et carrées mais, au milieu de ces cinquante choses élevées qui fument, il en verra une un peu plus élevée que toutes, et plus délicate, qui ne fume pas ; et au milieu de ces cinquante amas de murs nus enfermant des «travaux» et sans doute des travaux profitables et honorables pour la France et pour le monde, il verra un amas de murs non pas nus mais étrangement travaillés par les mains d'hommes insensés d'il y a bien longtemps dans le but d'enfermer ou de produire non pas un travail profitable en quoi que ce soit mais un : «Là et l'œuvre de Dieu ; afin que vous croyiez en Celui qu'Il a envoyé»

Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son vœu de pèlerinage à Paris ─ ou n'importe où un autre Dieu peut l'envoyer  je supposerai que un ou deux intelligents garçons d'Eton, ou une jeune Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir à ce que l'édifice inutilitaire, ─ dirons-nous aussi inutile ?  et son minaret sans fumée peuvent peut-être signifier. 
Je l'ai appelé minaret, faute d'un meilleur mot anglais. Flèche ─ arrow ─ est son nom exact ; s'évanouissant dans l'air vous ne savez à quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme, elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle flèche ; sans panache, sans poison et sans barbillons ; sans but, dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés ? Elle et l'édifice d'où elle s'élève, qu'ont-ils signifié un jour ? Quelle signification gardent-ils encore en eux-mêmes pour vous ou pour les habitants d'alentour qui ne lèvent jamais les yeux sur eux, quand ils passent auprès ? ≫
(John Ruskin, La Bible d'Amiens, 1884 
─ 1906 pour la traduction de Marcel Proust)

jeudi 18 mai 2023

dimanche 22 janvier 2023

Jünger par Müller


Heiner Müller : J'avais déjà lu Jünger avant la guerre. Mon père m'avait donné Sur les falaises de marbre, et me l'avait présenté comme un livre secret de résistance. J'avais 13 ou 14 ans. Je ne dirais pas aujourd'hui que Sur les falaises... fait partie des meilleurs textes de Jünger, mais l'allégorie marmoréenne était tout à fait transparente à cette période-là. Le Grand Forestier, avec sa cabane de torture dans la forêt, pour nous, c'était Hitler. Dès 1933, en Saxe, on appelait Hitler le Grand Forestier. Plus tard, le nom a été donné à Göring. On parlait aussi d'Hitler comme du caporal bohémien. Après la guerre, j'ai lu Feuilles et pierres, un recueil d'essais qui comprenait entre autres : "La mobilisation totale", "Sur la douleur", "Lettre sicilienne à un habitant de la Lune", et "Éloge des voyelles". Les textes de Jünger et de Nietzsche ont été la première chose que j'ai lue après la guerre. 

- Qu'est-ce qui t'a amené à rendre visite pour la première fois à Ernst Jünger en 1988 ?

HM : J'avais toujours eu envie de le rencontrer. C'est ensuite une connaissance, Manfred Giesler, qui tenait un café dans une galerie à Berlin, qui a arrangé ça. J'ai écrit une lettre à Jünger en faisant allusion à mes premières impressions de lecture, et en particulier à Feuilles et pierres, et nous avons été invités à Wilflingen, où il habite la maison de l'ancien administrateur de biens des Stauffenberg. Jünger s'est informé ou s'est arrangé pour avoir des informations. Il a d'abord parlé de l'impression que son éditeur Klett avait eu de Alceste, le spectacle de Wilson à Stuttgart. Dans Alceste, Wilson a utilisé un texte de moi. Ensuite, nous avons parlé de Wolfgang Harisch, un ennemi commun. Il m'a montré l'édition de E.T.A Hoffmann faite par le père de Harisch, qui était pour lui un trésor, quelque chose de très important. Je l'ai trouvé peu de temps après chez un bouquiniste. Une belle édition avec de belles introductions, des commentaires. Jünger a raconté que cela l'avait particulièrement affecté que ce soit justement le fils de l'homme qu'il estimait à cause de cette édition, qui ait été le premier après la guerre à avoir polémiqué contre lui dans la revue Aufbau. C'était le premier essai d'une certaine ampleur contre Jünger, le présentant comme précurseur et compagnon de route du fascisme. Harisch citait à titre de preuve particulière de la barbarie de Jünger un aphorisme tiré de Feuilles et pierres : "Dans un mécanisme comme la bataille de la Somme, l'attaque était quelque chose comme un ressaisissement, un acte de sociabilité." C'est une phrase qui, déjà à l'époque, m'avait paru tout à fait évidente ; Jünger décrit une expérience de la bataille de matériel que l'on ne peut pas comprendre en partant du pacifisme, d'une position morale. La bataille de la Somme a été la première des grandes batailles d'armement. 

- Quel effet produisait-il sur toi en tant que personne ?

HM : Jünger est un vieil homme très gracile. Il se déplace avec beaucoup de légèreté. Il a bu énormément de champagne. Je ne supporte pas le champagne. C'était très difficile pour moi de tenir le rythme, verre après verre. Il y avait un petit déjeuner avec. Les places étaient désignées par des papiers ; Giesler passait pour mon chauffeur. Mais il pouvait aussi se présenter comme un connaisseur de Jünger parce qu'il venait de vivre quelque chose de désagréable aux frontières allemande et italienne. Il avait Approches, drogues et ivresse de Jünger à côté de lui dans la voiture. Le douanier italien l'a vu et a dit : "Vous lisez Jünger, intéressant." Le douanier allemand a vu le livre et a dit : "Ouvrez votre coffre et videz vos sacs." Jünger était ravi de l'histoire. Ça lui procurait une joie très juvénile, presque enfantine, d'être un mauvais garçon. Il a raconté que - après la parution du livre - il a reçu une lettre d'un député chrétien-démocrate au Bundestag. Cet homme l'avait informé qu'après cette oeuvre qui corrompait la jeunesse, il ne prendrait plus jamais en main un livre de Jünger, et interviendrait personnellement pour que Jünger ne reçoive plus jamais un prix en Allemagne fédérale. Jünger était ravi de déranger encore, d'être encore un méchant. Il m'a dit : "Savez-vous qui était assis avant vous sur cette chaise ? Mitterrand." Il avait une édition de Saint-Simon et a raconté que depuis quatre ou cinq ans, il lisait Saint Simon, quarante pages tous les soirs. Il ne lisait d'ailleurs plus que de la littérature du dix-huitième siècle, ou de la littérature antérieure au dix-huitième siècle. La période postérieure ne l'intéressait en fait plus beaucoup. Et Mitterrand, qui avait été assis sur cette chaise, avait dit quelque chose de dépréciatif sur Saint-Simon et s'était donc disqualifié. Sa femme, une archiviste de Marbach, le soignait comme un monument aimé. Et lorsqu'elle nous a amenés dans la pièce aux reliques, elle a dit : "Maintenant, nous allons voir le musée." Jünger n'a peur de rien si ce n'est des femmes. C'est l'impression que j'ai eue. Je lui ai demandé s'il n'avait pas rencontré Brecht pendant sa période berlinoise, avant 1933. Jünger a dit très vite : "Non, jamais." Puis sa femme est intervenue, elle a dit : "Mais tu as quand même raconté cette histoire avec Rudolf Schlichter." - Ah oui, environ douze fois", a-t-il dit tout aussi vite. Et puis il a raconté l'histoire : Brecht était devant le portrait de Jünger par Schichting, une huile - bien entendu ils se sont rencontrés assez souvent : Carl Schmitt, Jünger, Brecht, Bronnen, Benn aussi, je crois, dans un café à Berlin Au porcelet noir - en tout cas, Brecht était devant le tableau et a dit : "Du kitsch allemand..." C'est peut-être la raison pour laquelle Jünger, quand je lui ai parlé de Brecht, a dit très vite : "Non, jamais". 

- Qu'est ce que Jünger savait de toi ?

HM : Qu'il ait su quelque chose de moi, je ne le crois pas, non. Elle s'était informée, bien entendu, et il était au courant de la polémique de Harisch contre Macbeth. Et c'était notre point d'entente, l'ennemi commun. Il était vraiment agréable à tout moment, et il avait aussi de l'humour, il était aussi capable de se considérer lui-même avec ironie. Je lui ai posé une question sur un passage de Jardins et routes dans lequel il décrit la façon dont il file à cheval vers une bataille à la tête de sa compagnie, en France, pendant la Seconde Guerre Mondiale. On entend et on voit que c'est une bataille atroce, mais pendant tout ce temps, il ne pense absolument pas à la bataille mais à un article du Völkischer Beobachter où il y a quelque chose de négatif sur lui, une attaque. Et il enchaîne sur une remarque au sujet de la différence entre courage pendant la guerre et courage pendant une guerre civile. Le courage pendant la guerre est une question de formation, il y a peu de gens qui ne soient pas courageux pendant la guerre. Mais, dans une guerre civile, on est seul, le courage dans une guerre civile est quelque chose de rare. Son modèle était Ernst Niekisch, membre du Comité Central de la SED après la guerre, avec qui il était ami. Jünger décrit la façon dont il a commencé, après l'arrestation de Niekisch, dans son appartement à Charlottenburg, à trier tout ce qui pouvait l'accabler. Il a tout brûlé et a vidé les cendres dans une poubelle de l'arrière-cour. Je lui ai donc posé des questions sur cette histoire et il s'est tu, légèrement gêné. Sa femme a parlé pour lui : "Les jeunes gens ne savent pas sous quelle pression on était à l'époque." Cela m'a plu, qu'il n'ait rien dit là-dessus. Ensuite, sa femme nous a conduit dans le musée. Là, il y avait un buste de lui par Breker. Nous sommes passés devant, et il a dit en passant : "Un homme méconnu." Et puis nous sommes passés devant une autre étagère devant laquelle il y avait quelque chose de Carl Schmitt, et je lui ai posé une question sur Carl Schmitt. Là non plus, il n'a rien dit. Il y avait surement là un contentieux. Schmitt a écrit quelque chose d'ironique sur un texte de Jünger, une lettre sur le texte de Jünger : Passage de la ligne
Ils avaient commandé un repas dans une auberge du village et aussi une chambre pour nous, nous sommes sortis, elle est allée chercher sa Toyota au garage et a démarré brusquement, il avait donc un quart d'heure de libre, il venait avec nous. Nous lui avons demandé si nous pouvions fumer, si ça le dérangeait. Il a dit qu'il avait toujours fumé avec plaisir ses Dunhill, le matin dans le jardin, mais que sa femme disait que ce n'était pas bon pour ses bronches. Bien entendu, nous avons profité de l'occasion pour lui poser des questions sur son expérience des drogues. Sur le sujet, il était loquace, nous n'avons presque pas parlé de sujets politiques. On voyait qu'il n'était pas riche, les livres ne rapportent pas grand-chose. Il ressent  certainement aussi très fortement son isolement, le fait que les jeunes gens ne veuillent pas parler avec lui, parce qu'il est suspect pour beaucoup. Nous avons encore effleuré un sujet. Dans le Spiegel, il venait juste de paraître un scénario catastrophe, une vision sombre des catastrophes à venir. Nous avons eu un vrai contact en tant qu'amateurs de catastrophes, plus tard aussi, pendant le repas. J'ai raconté une blague, qui pour sa femme était à la limite du supportable, mais qui lui a beaucoup plu. Puis il a encore bu au minimum deux ou trois chopes de bière sans effet perceptible. 

- Que penses-tu des protestations contre Jünger, par exemple contre l'attribution du prix Goethe en 1982 ?

Pour moi, Jünger n'a jamais été un héros, je n'ai donc pas considéré les protestations contre lui lors de l'attribution du prix Goethe à Francfort comme une humiliation du héros, je les ai simplement trouvé superflues. Ce qui m'intéressait, c'était son oeuvre littéraire. Je ne suis pas capable de lire moralement, tout aussi peu que je suis capable d'écrire moralement. Il y a d'autres problèmes, chaque chose a son prix : quand il veut écrire qu'il est allé en vélo au village voisin, pour acheter des graines de plantes, il y a chez lui : "Pour des trajets de cette espèce, je recours à l'utilisation de la bicyclette". Je connais le problème, mais comme je laisse tout simplement tomber l'achat de graines, je ne suis pas embêté. Il y a une autre différence, qui est simplement que j'écris à la machine à écrire, et Jünger à la plume. Je ne peux plus écrire à la main. Sauf des notes. Cela se répercute bien entendu sur la forme, sur la façon d'écrire, la technologie.
Le problème de Jünger est un problème de ce siècle. Avant que les femmes aient pu être une expérience pour lui, ç'a été la guerre.≫

(Heiner Müller, Guerre sans bataille, vie sous deux dictatures)

mardi 6 décembre 2022

≪Telle est la question que pose la philosophie≫

≪ Quand elle sentit que le bourreau lui courbait la nuque sous le couperet et la poussait à coups de pied, tandis que les gens criaient autour d'elle, elle se mit à hurler : "Encore un moment, Monsieur le bourreau ! Encore un moment !" Eh bien ! c'est peut-être pour ce moment-là que Dieu lui pardonnera, car on ne peut pas imaginer, pour l'âme humaine, une plus grande misère que celle-là. Sais-tu ce que veut dire le mot "misère" ? Il désigne précisément ce moment-là. Quand j'ai lu le passage où est relaté ce cri de la comtesse suppliant qu'on lui fasse grâce d'un moment, j'ai eu le cœur serré comme entre des tenailles. Que t'importe, vermisseau, qu'en me couchant, j'aie eu dans mes prières une pensée pour cette grande pécheresse ? Si je l'ai eu, c'est peut-être parce que personne ne s'est avisé, jusqu'à ce jour, de prier ou même de faire un signe de croix pour elle. Il lui sera sans doute agréable, dans l'autre monde, de sentir qu'il s'est trouvé ici-bas un pécheur comme elle pour prier, ne serait-ce qu'une fois, pour son âme. Pourquoi ricanes-tu ? Tu ne le crois pas, athée que tu es ? Et qu'en sais-tu ?≫ 

(Dostoïevski, L'Idiot)
                
                    ***

Si Dieu n'existe pas, je n'ai nul besoin de rien prendre au sérieux, argumente le théologien. L'acte de terreur que j'accomplis, la souffrance que je tolère, ne continuent à vivre, par-delà l'instant où ils se produisent, que dans la conscience de l'être humain qui se souvient, et ils s'effacent avec elle. Prétendre qu'ensuite ils sont encore vrais n'a aucun sens. Ils ne sont plus, ils ne sont plus vrais : cela revient au même. À moins qu'ils ne se conservent — en Dieu. Peut-on l'admettre et cependant mener sérieusement une vie athée ? Telle est la question que pose la philosophie≫. 
(...)
Rendre aux morts un service, faire une quelconque action qui ne soit pas simplement pragmatique, est au sens propre insensé. C'est ce que Kant dit en déclarant que toute liaison des représentations, toute "synthèse", proviendrait de l'entendement, dont les catégories seraient seulement bonnes à ordonner le matériau, à établir des "phénomènes". Que nos pensées puissent donner une efficience aux morts, à l'au-delà, est d'après cela pur non-sens, pure démence. Les morts sont de l'engrais.

               (Max Horkheimer, respectivement La  question de la philosophie et Vain deuil, vers 1950) 

jeudi 4 août 2022

Nique sa mère l'objet !


≪S'il portait, traversant la pièce, une pile de vaisselle ou de livres, dès ses premiers pas le livre ou la vaisselle du dessus se mettait aussitôt à le quitter...
Une chose dégringole, il fait un mouvement tardif, inutile, pour la retenir, et déjà, ce faisant, deux autres suivent la première. Il regarde alors, la bouche ouverte d'étonnement, les objets tombés, au lieu de songer à ceux qui lui restent encore sur les bras, ce qui a pour résultat de mettre son plateau de travers, et, ce plateau une fois de travers, les objets ne se gênent plus, ils profitent de l'occasion et tombent les uns après les autres : si bien que, quand il parvient à l'autre bout de la pièce, il ne tient plus qu'un verre ou une assiette, à moins toutefois que, maugréant et jurant, il ne les ait, eux aussi, déjà lâchés.
En passant, il accroche, tantôt du pied, tantôt du coude, soit une table, soit une chaise. Et comme il vise mal le battant de la porte, il s'y cogne l'épaule. Il insulte alors les deux battants à la fois, et aussi le menuisier qui les a faits tels qu'ils sont, sans oublier le propriétaire. 
Dans le cabinet d'Oblomov, la plupart des objets étaient fêlés ou brisés, et tous ces dégâts étaient l'œuvre de Zakhar. Il possédait au plus haut point la capacité de ne faire aucune distinction entre les objets, de procéder envers tous de la même manière≫.

(Ivan Gontcharov, Oblomov)

dimanche 23 janvier 2022

Di questo pianeta

 
≪Ah ! on s'en souviendra, 
de cette planète...≫ 

(citation de Villiers de l'Isle-Adam, 
sur la tombe de Leonardo Sciascia, Racalmuto, Sicile)

lundi 29 novembre 2021

Grosse paire de clowns

«Ce jeune baryton-décorateur aimait à se donner des airs de monsieur pas commode. Il n'était pas grand, ce qui me parut nuire à sa carrière, mais il marchait comme une terreur, c'est-à-dire avec un balancement des épaules capable de donner à sa tête un élan irrésistible. Tout son corps n'était que catapulte quand on le voyait venir au bout de la rue Saint-Vincent au rendez-vous de la bande. En réalité il était peu combatif et se contentait de disparaître quand la bagarre s'annonçait.

Ci-dessus, à l'extrême-droite : pipe scoufflaire «tradi»(détail).

Quand je l'ai connu il était lié par l'intérêt et la camaraderie de costume à un grand garçon blond et diabolique, flegmatique et spirituel, que l'on appelait P... P... pouvait fumer une pipe Scoufflair [sic] pendant près d'une heure sans la laisser s'éteindre, c'est dire à quel point il parvenait à dominer ses mouvements et ses émotions. Il se promenait avec C... et tous deux ressemblaient à une paire de clowns lâchés en liberté...»

(Pierre Mac Orlan, Villes)

jeudi 4 novembre 2021

Ce grand remplacement transcendantal : la Vie !

«Maintenant ils étaient vieux, ils étaient tout usés, "comme de vieux meubles qui ont beaucoup servi, qui ont fait leur temps et accompli leur tâche", et ils faisaient parfois (c'était leur coquetterie) une sorte de soupir sec, plein de résignation, de soulagement, qui ressemblait à un craquement.
Par les soirs doux de printemps, ils allaient se promener ensemble, "maintenant que la jeunesse était passée, maintenant que les passions étaient finies", ils allaient se promener tranquillement, "prendre un peu le frais avant d'aller se coucher", s'asseoir dans un café, passer quelques instants en bavardant.
Ils choisissaient avec beaucoup de précautions un coin bien abrité ("pas ici : c'est dans le courant d'air, ni là : juste à côté des lavabos"), ils s'asseyaient - Ah ! ces vieux os, on se fait vieux. Ah ! Ah !" - et ils faisaient entendre leur craquement.
La salle avait un éclat souillé et froid, les garçons circulaient trop vite, d'un air un peu brutal, indifférent, les glaces reflétaient durement des visages fripés et des yeux clignotants.
Mais ils ne demandaient rien de plus, c'était cela, ils le savaient, il ne fallait rien attendre, rien demander, c'était ainsi, il n'y avait rien de plus, c'était cela, "la vie".
Rien d'autre, rien de plus, ici ou là, ils le savaient maintenant.
Il ne fallait pas se révolter, rêver, attendre, faire des efforts, s'enfuir, il fallait juste choisir attentivement (le garçon attendait), serait-ce une grenadine ou un café ? crème ou nature ? en acceptant modestement de vivre - ici ou là - et de laisser passer le temps».

(Nathalie Sarraute, Tropismes)

jeudi 21 octobre 2021

L'important, c'est d'aimer !


≪Je suis un sale bonhomme. Je remarque toutefois une chose : un homme qui, le matin, n'est pas dans son assiette et, le soir, déborde de projets, de rêves et d'énergie, ça c'est un très mauvais homme ; mal fichu le matin, en pleine forme le soir : voilà qui ne trompe pas. Mais dans le cas contraire, s'il est plein d'allant et d'espoir le matin et complètement à plat le soir, là, c'est franchement un pauvre mec, un mesquin et un médiocre. Pour moi, c'est une ordure. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi je trouve que c'est une vraie ordure.
Bien sûr, il y a aussi ceux qui se plaisent autant le matin que le soir, qui sont aussi heureux quand le jour se lève que quand il se couche. Ceux-là, ce sont tout bonnement des fumiers, et ça me dégoûte rien que d'en parler. Quant à celui qui n'est jamais bien, pas plus le soir que le matin, alors là, les mots me manquent : c'est le roi des cons et le dernier des salauds.»

(Vénédict Erofeiev, Moscou-sur-Vodka)

jeudi 13 mai 2021

Il est sorti !

Le nouvel AMER est sorti et disponible. Nous sommes impatients, forcément. Impatients, comme à chaque fois. Nous embrassons chaleureusement Ian Geay et les âmes-sœurs. Soutenez-les.

dimanche 14 mars 2021

La gerbe («Nous sommes en guerre !»)

«

«J'ai fessé Maurice Barrès. Nous étions trois soldats et l'un de nous avait un trou au milieu de la figure. Maurice Barrès s'est approché et nous a dit : "C'est bien !" et il a donné à chacun un petit bouquet de violettes. "Je ne sais pas où le mettre", a dit le soldat à la tête trouée. Alors Maurice Barrès a dit : "Il faut le mettre au milieu du trou que vous avez dans la tête". Le soldat a répondu : "Je vais te le mettre dans le cul". Et nous avons retourné Maurice Barrès et nous l'avons déculotté. Sous sa culotte, il avait une robe rouge de cardinal. Nous avons relevé la robe et Maurice Barrès s'est mis à crier : "Attention, j'ai des pantalons à sous-pieds". Mais nous l'avons fessé jusqu'au sang, et sur son derrière, nous avons dessiné, avec les pétales des violettes, la tête de Déroulède. 
Je me souviens trop fréquemment de mes rêves, depuis quelque temps».

(Jean-Paul Sartre, La nausée)

dimanche 14 février 2021

«En tremblant de la queue»


  «Viens, venez tous ; il n'y aura de bonheur pour vous que le jour où les grands arbres crèveront les rues, où le poids des lianes fera crouler l'obélisque et courber la tour Eiffel ; où devant les guichets du Louvre on n'entendra plus que le léger bruit des cosses mûres qui s'ouvrent et des graines sauvages qui tombent ; le jour où, des cavernes du métro, des sangliers éblouis sortiront en tremblant de la queue».
                        
(Jean Giono, Destruction de Paris)

samedi 30 janvier 2021

Après labeurs et griefs cheminements

«Or il est vrai qu'après plaintes et pleurs et gémissements angoissés, après tristesses et douleurs, fatigues et pénibles cheminements, la souffrance ouvrit mon esprit incertain, aiguisé comme une pelote, plus que tous les commentaires d'Averroès sur Aristote. »

(François Villon, Testament, édition de Jean Dufournet)

mercredi 30 décembre 2020

De l'obscénité

«L'obscénité n'apparaît que si l'esprit méprise et craint le corps, si le corps hait l'esprit et lui résiste.» 

(D.H.Lawrence, préface à L'amant de Lady Chatterley,1929)

mercredi 29 juillet 2020

Jonas, Job, Prométhée



«Ce n'est pas ici un insensé téméraire qui t'affronte. Je reconnais ta puissance sans demeure et sans voix, mais jusqu'au dernier souffle de ma vie catastrophée, je contesterai en moi ta domination absolue et universelle. Au centre de cette personnification d'une force impersonnelle, une personnalité ici se dresse. Aussi d'où que je vienne, où que j'aille, tandis que je vis ici-bas, une personnalité royale est en moi sensible à ses droits royaux».
(Herman Melville, Moby Dick)

«Jamais, sois-en certain, je n'échangerai mon sort misérable contre ton esclavage.
Car je préfère être enchaîné à ce rocher plutôt que de servir Zeus le Père en fidèle messager».
(Eschyle, Prométhée)

mardi 2 juin 2020

Front populèèère

(Ticket-Denken)

«Ici s'impose une réflexion hardie qui s'inspire des expériences de notre temps. Pour l'homme épris de lumières, le vocable et le concept de Peuple conservent toujours un peu d'un anachronisme redoutable. Il sait que lorsqu'on veut entraîner les foules à un acte réactionnaire et nuisible, il suffit de les apostropher en les appelant : Peuple. Que n'avons-nous vu se dérouler sous nos yeux – ou parfois pas exactement sous nos yeux – qui n'aurait pu s'accomplir au nom de Dieu, de l'humanité ou du droit ?»

(Thomas Mann, Le Docteur Faustus)

samedi 16 mai 2020

Aux habitués de café («puis ils émigrèrent»)



«Il faut croire cependant que cette clientèle restreinte de rêveurs ne suffit pas à faire vivre les cafés qu'ils fréquentent, car le café Caron est mort de misère et a été naturellement remplacé dans la rue des Saints-Pères par un bas zinc ; ses habitués errèrent pendant quelques jours, ne sachant plus que devenir, puis ils émigrèrent dans un lieu presque semblable, mais gâté pourtant par un élément militaire, au café d'Orsay, situé au coin de la rue du Bac et du quai ; ce café moribondait quand ils y vinrent et ils l'achevèrent ; une inéluctable faillite l'emporta ; ce fut la fin de tout. Et depuis lors l'âme des habitués se désempare.»

(Joris-Karl Huysmans, Les habitués de café)

mardi 5 mars 2019

À nos amis

Amer fanzine # 2

Dans un texte célèbre publié en 1928, ironiquement intitulé Les Ouvriers et paysans ne vous comprennent pas, Maïakovski raillait ainsi ses adversaires (et néanmoins camarades soviétiques) faisant ardemment profession d'anti-intellectualisme prolétarien : 

« Je n'ai jamais vu que quelqu'un se vante de cette façon : "Comme je suis intelligent ! je ne comprends pas l'arithmétique, je ne comprends pas le français, je ne comprends pas la grammaire!". Or, la proclamation joyeuse : Je ne comprends pas les futuristes traîne depuis quinze ans, s'apaise puis retentit de nouveau avec une excitation joyeuse. Sur cette proclamation on s'est construit des carrières. Il y a une démagogie, une spéculation à l'incompréhensibilité... »

Cette sortie du poète-aux-cheveux-les-plus-courts-du-monde ne laisse pas de nous retourner la caboche, à l'heure où paraît le dernier AMER fanzine, édité par les soins de notre cher ami Ian Geay, de Lille. Voilà quelques années, déjà, que les productions de cet homme-plante (autant que celles des collaborateurs et collaboratrices contribuant régulièrement à  ce travail) se voient taxées, dans un certain milieu dit radical, d'hermétisme, d'ésotérisme, voire d'incompréhensibilité agaçante volontiers élitiste. Nous avons été les témoins empiriques, sous diverses formes au gré des années, d'une telle réaction sourdement hostile, quoique émanant souvent de camarades proclamés, comme dans le cas précédemment évoqué de Maïakovski. Le fait, là aussi, de ne rien comprendre à ce que Ian Geay et ses amies peuvent bien raconter au juste dans leurs revues et interventions annexes, devrait valoir comme nec plus ultra d'une critique politique susceptible de les atteindre. 

D'autres camarades, ou bien encore les mêmes, rencontrent parfois dans l'Art, très abstraitement conçu, un adversaire à leur mesure, déchaînant (du moins le croient-ils) leur belle passion de classe. Il nous semble que dans un cas comme dans l'autre, ils effectuent là un même très mauvais et impertinent chemin. Car non seulement, l'hermétisme philosophique, littéraire ou artistique n'est pas a priori l'ennemi des ennemis de l'existant, mais encore cet hermétisme-là semble souvent, au contraire, le garant dernier d'une forme d'intégrité humaine que tous les maquereaux contingents de l'Art (lesquels sont hélas ! bien réels et puissants) ne sauraient parvenir à refouler. La pulsion artistique ou intellectuelle forme en vérité la dernière ligne de front conjurant les marchands du monde, la borne ultime au-delà de laquelle ces immondes crapules se voient intimer, par l'impuissance objective de leur cerveau et de leur goût débile, de reculer et nous foutre un peu la paix. Un temps pour tout, disons-nous donc : pour badiner, danser, séduire, être léger, mais aussi souffrir et travailler et créer, dans le langage qu'on se sera choisi. L'Art, en tant qu'il brise par principe le principe adverse de réalité, nourrit par principe un plaisir imaginaire ne s'avouant jamais, face à ce dernier, tout à fait vaincu. L'Art est déjà en soi, par là même, notre matériau allié. Et ce n'est certes point la critique situationniste de l'Art et des Artistes qui viendrait affaiblir cette vérité implacable. Au contraire : ce qui a vieilli, seul, dans cette critique magnifique, c'est son contexte d'origine. Est-il besoin de rappeler ici à quel point, vers la fin de leur existence, tant un Debord qu'un Breton, jadis pourtant ennemis à mort des artistes comme artistes, se rapprochèrent néanmoins, devant le Néant inédit et stupéfiant de la société marchande en décomposition, d'un certain classicisme rappelant les ruines de la beauté ayant été, et qui ne reviendra plus : ce monde d'avant, déjà bien pourrifié, mais où il était simplement encore possible de vivre un tant soit peu ? 

Nous l'avons dit ailleurs, maintes fois, et le répétons ici : AMER est la meilleure revue littéraire de France, à laquelle ne manque pas ce qui fait défaut aux autres, savoir : tant un point de vue révolutionnaire sur la société que la pratique adéquate à ce point de vue, adoptée par l'essentiel de ses contributeurs, filles et garçons. Réserve faite, même, d'ailleurs, de l'existence d'une telle pratique, le point de vue en question fait déjà, selon nous, une différence épistémologique. Toute théorie est en effet critique, ou bien n'est rien.

Nous passons donc le salut à Ian Geay, et attendons avec impatience de nous plonger dès que possible dans cette nouvelle livraison de son crû. 
Car : 
« L'art soviétique, l'art prolétarien, l'art véritable doit être compréhensible pour les larges masses. Oui ou non ? Oui et non. »  

(Vladimir Maïakovski,Les Ouvriers et paysans ne vous comprennent pas)