
«J’ai rappelé que Giorgio [Agamben] est un vieil ami.
Je regrette de faire appel à un souvenir personnel, mais je ne quitte pas, au fond,
un registre de réflexion générale.
Il y a presque trente ans, les médecins ont jugé qu’il fallait me transplanter un cœur.
Giorgio fut un des très rares à me conseiller de ne pas les écouter.
Si j’avais suivi son avis, je serais sans doute mort assez vite. On peut se tromper.
Giorgio n’en est pas moins un esprit d’une finesse et d’une amabilité que l’on peut dire – et sans la moindre ironie – exceptionnelles».
(Jean-Luc Nancy, «Eccezione virale», Antinomie, 27-2-2020)
«Pour ce qui concerne les greffes d'organes, sur lesquelles je m'étais un peu documenté à l'époque, ce n'est pas du tout le problème de la mort qu'il faut envisager. C'est plutôt un problème qu'il faut laisser aux médecins. Il faut d'abord dissocier complètement le problème de tous les mythes, de tous les préjugés hérités de la civilisation chrétienne, des religions, etc. Par exemple, penser qu'il est sacrilège d'avoir le coeur d'un autre est une idée absurde. Dans toute greffe, la seule question est de savoir si cette greffe prendra ou ne prendra pas, si elle est efficace ou pas, quels sont les moyens que nous avons d'éviter les phénomènes de rejet... mais c'est tout ! À part cela, que vous ayez votre coeur ou le coeur de Joseph qui est mort l'année dernière, c'est absolument indifférent, tout le reste n'est que préjugés. Un coeur est un muscle qui bat et qui envoie le sang dans les artères. Donc, il faut se garder de tous les préjugés qui veulent paralyser la recherche scientifique. Tout ce qui peut prolonger la vie de l'homme doit être tenté, sans aucun égard aux préjugés religieux, qui n'ont absolument aucun fondement. Alors, quelquefois, on pose la question du mythe : mais si, dans un avenir indéterminé, on me greffe à la fois un autre coeur, celui de Pierre, l'estomac de Jacques, le foie de... - je crois que c'est presque impossible, mais enfin... - est-ce que ce sera encore moi ? Bien sûr que ce sera moi ! Un organe n'est pas un homme. Si les greffes prennent, il y aura des transformations probablement, dans le métabolisme général, qui ne sera plus le même, dans la composition du sang... mais moi, ce sera encore moi. Parce que moi, c'est autre chose. Je ne suis pas la somme de mes organes, je ne suis pas la somme de mes viscères. Simplement, la technique actuelle n'est pas assez avancée pour que l'on puisse changer tous ses organes. Mais, en tout cas, ces transformations, qui finalement influent sur mes idiosyncrasies et sur mon psychisme, et quelquefois le transforment du tout au tout, ne me transforment pas, moi. C'est toujours moi, mais différent. Il arrive quelquefois qu'un homme se transforme complètement sans aucune greffe, gardant tous ses organes. Donc, tout ceci est tellement farci de préjugés, même chez les médecins quand ils sont chrétiens, lorsqu'ils veulent éviter certaines pratiques qui leur paraissent sacrilèges. "Comment vais-je me présenter au jugement dernier, lorsque la trompette de l'archange réveillera les morts de leur tombeau, avec le foie d'un copain ?" Tout cela est ridicule ! Il ne faut pas penser qu'un homme ayant le rein d'un autre, par exemple, soit changé, ce n'est pas du tout sacrilège. Ce mot "sacrilège" est un mot à écarter. Quant au coeur, autour de lui se nouent tellement de mythes et de représentations immémoriales que l'idée du sacrilège vient tout de suite à l'esprit. Or, le coeur c'est un muscle après tout, rien d'autre ! Il agit comme une pompe ! Il y a dans tout cela énormément de mythologie, comme l'indiquent tous ces mots : tabou, sacrilège, etc».
(Vladimir Jankélévitch, Penser la mort ?)