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samedi 4 novembre 2017

Cantique des cantiques




Nina Paloma-Polly était déjà l'une de nos comédiennes préférées, à l'époque, lointaine, de la bande à Chantal. Mais voilà qu'elle adapte, avec le collectif Rosa, le Cantique des cantiques. Autrement dit : notre curiosité se trouve forcément gravement piquée.

lundi 19 janvier 2015

Le Shakespeare polymorphe de Pouchkine

François Louis en Falstaff, 
encadré d'Ariane Lacquement et de Sandrine Baumajs, 
extraordinaires interprètes du
Comme le temps passe... 


« Les personnages créés par Shakespeare ne sont pas, comme ceux de Molière, les types de telle ou telle passion, de tel ou tel vice, mais des êtres vivants, pleins de passions multiples, de vices variés ; ce sont les circonstances qui développent devant le spectateur les formes diverses et les nombreux aspects de leur caractère. Chez Molière, l'Avare est avare, et rien de plus ; chez Shakespeare, Shylock est avare, débrouillard, vindicatif, bon père de famille, spirituel. Chez Molière, l'Hypocrite fait hypocritement la cour à la femme de son bienfaiteur, prend hypocritement son bien sous sa garde, demande hypocritement un verre d'eau. Chez Shakespeare, l'hypocrite prononce une sentence de justice avec une vaniteuse rigueur, mais selon la justice ; il justifie sa cruauté par le raisonnement profondément pensé d'un homme d'État ; il séduit l'innocence par de puissants, d'attrayants sophismes, non par un ridicule mélange de dévotion et de libertinage. Angelo [dans Mesure pour mesure] est hypocrite en ce que ses actes publics contredisent ses passions secrètes : et quelle profondeur dans ce caractère !
Mais nulle part peut-être le génie si varié de Shakespeare ne s'est reflété avec autant de diversité que dans Falstaff, dont les vices, reliés l'un à l'autre, forment une amusante et difforme chaîne, rappelant la bacchanale antique. Si l'on analyse le caractère de Falstaff, on voit que le trait principal en est la luxure ; jeune, il est probable qu'une grossière galanterie à bon marché a été le premier de ses soucis, mais le voici déjà quinquagénaire, ventripotent, décati ; la gloutonnerie et le vin ont nettement pris le pas sur Vénus. En second lieu, il est poltron, mais, fréquentant constamment de jeunes hurluberlus, sans cesse exposé à leurs railleries et à leurs farces, il dissimule sa poltronnerie sous une insolence évasive et railleuse. Il est vantard par habitude et par calcul. Falstaff n'est nullement sot, bien au contraire. Il a aussi certains plis de l'homme qui a de temps en temps connu la bonne société. De principes, il n'en a aucun. Il est faible comme une vieille femme. Il lui faut fort vin d'Espagne (the sack), copieux repas et de l'argent pour ses maîtresses : pour avoir cela, il est prêt à tout, hormis seulement un danger manifeste.
Dans ma jeunesse le hasard m'a rapproché d'un homme en qui la nature, comme si elle avait voulu imiter Shakespeare, avait reproduit la géniale création de l'écrivain. **** était un second Falstaff : luxurieux, poltron, vantard, point sot, amusant, dépourvu de principes, larmoyant et gras. Une seule circonstance lui donnait un charme original : il était marié. Shakespeare n'a pas eu le temps de marier son vieux garçon. Falstaff est mort auprès de ses belles amies sans avoir été ni mari cornard, ni père de famille : que de scènes perdues pour le pinceau de Shakespeare !
Voici un trait de la vie domestique de mon honorable ami. Son fils, un bambin de quatre ans, tout le portrait de son père, un petit Falstaff III, répétait un jour pour lui-même, en l'absence de son père : " Ce qu'il est blave, mon papa ! Ce que l'Empeleul l'aime, mon papa ! " Quelqu'un entendit le bambin et s'écria : " Qui est-ce qui t'a dit cela, Volodia ? — C'est mon papa ", répondit Volodia. »

(Alexandre Pouchkine, extrait de Table Talk, vers 1836).

vendredi 4 juillet 2014

Pour en finir avec le travail et avec IGNATIUS : 3 questions à Mathilde Papin...


Mathilde Papin est comédienne dans la troupe du Théâtre du Voyageur. Elle interprétait jusqu'au 15 juin dernier, chez Ariane Mnouchkine, divers rôles d'un très réjouissant IGNATIUS, mis en scène par Chantal Mélior et inspiré de Kennedy Toole.

 

LE MOINE BLEU :  Les représentations d'IGNATIUS à la Cartoucherie ont pris fin, voilà venu (peut-être) le temps des bilans. La pièce t'a-t-elle semblé avoir touché son public ? À moins qu'elle n'en ait touché un autre ?

MATHILDE PAPIN : C’est difficile de savoir «de l’intérieur» dans quel état d’esprit sont les gens auxquels on fait face. Il y a des soirs où c’est plus facile de le cerner que d’autres. On en discute en coulisse, plus souvent quand les réactions sont ténues… On se rassure quand il y a moins de rires ; «oui mais ils écoutent, ils écoutent…» ! C’est difficile d’apprivoiser le silence. On se méfie aussi des inconditionnels du Théâtre du Voyageur dont certains rires nous semblent des pancartes de chauffeurs de salle à l’attention des novices, des nouveaux venus… Quand on sent que le public est conquis, ravi, on en cause moins, ça nous concentre ; ces soirs-là sont souvent pleins de trouvailles de jeu, on s’ose plus, on s’aventure à multiplier les clins d’oeil généreux à cette foule assise dans l’obscurité. Enfin, je dis foule… En réalité, les premières semaines de ce mois et demie de représentations à la Cartoucherie, nous avons joué pour des gradins vides parsemés de silhouettes amies. Certains découvraient le travail de Chantal [Mélior], beaucoup avaient vu déjà les deux versions précédentes. Petit à petit, mais un peu trop tard, on a eu des «vraies salles», des salles remplies d’inconnus qui ne comparent pas notre visage aujourd’hui grimé avec celui du dernier repas partagé ensemble… Dans ces dernières semaines, à force de la jouer, la pièce commençait à avoir sa vie propre, à être donnée comme un ensemble, elle offrait différentes stratégies à ses pantins pour pimenter son rythme. On commençait, je crois, à être satisfait de la manière dont on l’avait défendue devant son auditoire… Alors oui, on lui avait fait passer la rampe et on la voyait, elle, applaudie, avec chaleur parfois.
Et puis, il y a les «retours», les congratulations parfois toutes mécaniques, une certaine façon très commune de dire «Bravo», qu’on pense être la moindre des choses et qui ne va pas plus loin. Les applaudissements eux-mêmes nous disent-ils si les gens ont été «touchés»? Le théâtre est truffé de conventions, scène et fosse confondues.
Probablement, la pièce en a touché certains, elle se rappellera à leur «bon souvenir» quelque jours, quelque mois, pour d’autres, elle aura été fatigante ou irritante. Elle peut devenir objet de réflexion sur ce qu’on attend du théâtre ou objet de contentement qu’une parole nous est parue proche. Certains ont trouvé ce qu’ils avaient besoin d’entendre, certains l’avaient déjà trop entendu, l’auraient voulu mieux dit. Certains iront au travail l’esprit plus aiguisé, plus amusé, plus malicieux, d’autres peut-être n’y allaient déjà plus…?!

LE MOINE BLEU : Refus du travail salarié, pertinence des marges, pas de côté... Comme à l'accoutumée, Chantal Mélior a ici procédé par collages, sutures et juxtapositions de textes critiques et/ou poétiques. On aura retrouvé néanmoins la trame générale du roman maudit de Kennedy Toole (La conjuration des imbéciles). Quel statut Ignatius occupait-t-il, selon toi, au sein de ce réseau de «fous» et d'«idiots» ici présentés ? Constituait-t-il comme le symbole qui les ramasserait tous d'une certaine façon ? Qui les actualiserait, en dirait la modernité ? Ces idiots et ces fous te paraissent-ils, au contraire, porter chacun une innocence spécifique, que ce soit, pour ne citer qu'eux, le personnage quichottesque que tu incarnais, ou le très-pur et enfantin prince Muichkine de Dostoïevski ? Les sens proliféraient-ils allègrement ou convient-il, en clair, de chercher a postériori une certaine unité à toute cette bourrasque esthétique ?

MATHILDE PAPIN : Chantal revendique parfois le côté fellinien de ses pièces ; quand les tableaux ne se succèdent pas selon un critère uniquement narratif, mais que les textes se font écho entre eux et que les «manières» aussi font des mélanges surprenants. Il y a une certaine façon de faire honneur autant au vaudeville qu’à la tragédie. Et même peut-être, le plaisir de mettre en scène la pousse à nicher des liens entre les événements que seuls les plus patients pourront déceler. Aussi, la pièce s’est construite en essayant de trouver un équilibre entre le grave et le léger, le sens des textes compte autant pour lui-même que pour l’état d’âme qu’il va inviter chez le spectateur, on quitte des scènes tragi-comique pour des joies plus absolues ou des noirceurs plus sérieuses.
Il y a peut-être une oscillation entre une pièce qui voudrait délivrer un message et une qui se dérobe au théâtre militant ou donneur de leçon. On y laisse les directions de sens ouvertes mais en même temps une sélection a été faite dans le texte de Toole qui oriente une lecture, qui propose comme des portes de sortie à un texte dont le pessimisme est peut-être plus assumé. C’est un peu comme si le geste qui voulait soulever le poids de la fatalité de la Conjuration ne pouvait être qu’un geste tâtonnant ou multiple. Et les textes qui viennent au secours d’Ignatius perdent un peu de leurs propriétés, abandonnent leur autonomie pour se voir résonner dans l’opéra des états d’âme.
Après, les figures d’idiots et de fous que croise Ignatius rappellent à une certaine fraternité entre ceux qui se décalent - ou qui sont décalés, écartés. L’enfant Reilly sort de son isolement temporel, trouve des compagnons d’infortune. Plus spécialement peut-être, il se met dans les pas de Don Quichotte et en est la silhouette inversée, éléphantesque. Ces deux-là cultivent le grandiose et tombent sur le ridicule, ils portent leur vision immense et butent sur des embûches sans envergure. En un sens ils s’enrobent d’illusions, ils ont des oeillères à la mesure de leurs marges, ils ne dévoilent la tricherie qu’en trichant eux-mêmes. On ne sait plus bien ce qui est risible. Ils ont leur puérilité, leurs obsessions, en face, le monde a ses apparences, ses voeux pieux, son sens pratique, sa confortable crainte.
Peut-être prennent-ils sans distance les nobles mots et idées dont tout le monde se sert ; ils les prennent au pied de la lettre, absolument. Ou plutôt… ils ont tous deux choisi un langage qui leur semble pouvoir tout dire et ils s’y tiennent – les romans de chevalerie, les penseurs du moyen-âge… Pour Ignatius, j’aime ce dédain qu’il cultive contre la langue creuse de la psychologie vulgaire qui traduit si bien les ambitions et la bonne conscience bourgeoises. A moins que ce ne soit parce qu’il est à rebours de toute ambition – parce qu’il cherche la grandeur dans l’abandon de l’élargissement matériel qu’il bénéficie d’une étanchéité salvatrice aux catégories psychiatriques. Mais Toole reste toujours ambigu, comme s’il remettait toujours à l’épreuve sa confiance dans les emportements absolutistes, il campe un Ignatius qui ne peut être sincère qu’au paroxysme de la mauvaise foi.
D’ailleurs, pour cela, «l’idiot» est un peu à part, il a une autre manière, peut-être celle d’une innocence plus curieuse, il voit, écoute, comprend toujours plus que lui-même. Il prend presque le chemin inverse, il ne sort pas de la société, il la parcourt mais résiste à elle dans sa pure forme de reflet. C’est le contraire du dédain, il va vers les mondains dont il y a tout à craindre et échoue justement à s’en méfier. Il couvre tout de beau, révèle le bon et donne désinhibée sa parole qui voit. Finalement, il est presque plus proche des philosophes qui passent dans la pièce, pour déposer au bord des oreilles fines la simplicité d’un coup d’oeil.

LE MOINE BLEU : La pièce a beaucoup changé depuis sa première création. S'est-il agi, à chaque fois, de remises en cause fondamentales (de perspectives et réflexions) ou le projet originel, le grand dessein mélioresque s'est-il conservé, au travers des métamorphoses apportées à cet IGNATIUS ? Comment auras-tu vécu toutes ces modifications jusqu'à cette imposante série de représentations ?

MATHILDE PAPIN : Je n’étais pas dans la première version mais je crois que la pièce a été d’abord moins centrée sur la trame narrative de La Conjuration. Son titre était d’ailleurs Des idiots et des fous, Ignatius y était plus fugitif, Don Quichotte était plus présent et avait son Sancho, le spectateur fou de La voce della luna, ou les ouvriers nietzschéens avaient l’air de traîner dans une usine arrêtée. Petit à petit, Chantal a voulu donner une restitution plus exhaustive du roman, de plus en plus de personnages donnaient envie d’être donnés en chair.
L’envie de faire une pièce sur le travail s’est précisée assez tôt, je pense, mais les textes des ouvriers ont évolué : les récits de l’occupation des usines Lip sont devenues des extraits de La classe ouvrière va au paradis d’Elio Petri. Ces scènes ont été dans les plus difficiles à traiter, je crois. Il y a eu, surtout au début de la re-création il y a deux ans, quelques discussions sur le sens que ça avait de montrer une condition ouvrière déjà un peu surannée, on s’est demandé s’il fallait tenir compte des nouveaux formats du travail moderne. Finalement, l’époque de la Conjuration a eu raison de notre actualité.
Mais la plupart des textes sont restés les mêmes, les juxtapositions et sutures trouvées une première fois ont surtout été affirmées et affinées, laissant peut-être seulement Ignatius plus isolé au carrefour des mouvements d’idiots et de fous. C’est probablement sur les scènes composées de textes hétéroclites qu’il y a eu le plus d’essais et de ratures, la scène d’ouverture de la nef des fous, par exemple, n’a pas toujours été une partie de plaisir… C’est de lier les choses entres elles qui a pris beaucoup de temps, de construire le rythme du spectacle, c’était un peu la chasse aux textes non-nécessaires. Ce n’est pas facile de jouer dans les interstices, il y a tout un tas d’apparitions, de scènes de «transition» dans cette pièce, qu’il fallait parvenir à rendre suffisantes. Enfin, dans les scènes de la Conjuration, rien n’était gagné non plus ; la scène dans la maison roulante de Santa, avec Mme Reilly et Claude Robichaux, a beaucoup évolué cette année. Il a fallu un grand nombre de répétitions pour arriver à ce semblant de naturel un peu «à la Audiard». Et puis, il y a les moments qui n’ont jamais passé la rampe, un Agnus Dei, notamment, que l’on devait chanter après la venue de l’idiot, en marchant en file indienne dans l’obscurité.
Deux années pour faire une pièce, c’est peu commun, sans lieu de répétition, encore plus rare il y aurait à décrire les improbables rencontres des acolytes d’Ignatius avec le club chorale du dimanche à la maison des associations de la ville d’Asnières, au milieu des HLM des Courtilles… bien sûr, là-dedans, la troupe a été plus ou moins une troupe… mais à un moment la pièce est prête, on est semi-content, semi-résigné de ne plus pouvoir tout refaire à neuf, et puis elle prend ses aises à force d’être vue… Elle est devenue peut-être encore plus comique dans cette nouvelle version mais, comme si ça allait avec, elle a pu être dans les «bons jours» vraiment mêlée de tragique, douce et pinçante à la fois.

mercredi 28 mai 2014

Trois questions à Gautier Gaye


On peut rencontrer et/ou retrouver ces jours-ci 
  Gautier Gaye dans la pièce LES NOMADES, 
à la Cartoucherie de Vincennes.


- Le Moine Bleu : Peux-tu présenter sommairement ton parcours et ta rencontre avec le Théâtre du Voyageur ? Quels sont les rôles dans lesquels tu auras pris le plus de plaisir et pourquoi ? Comment s'est effectué, avec le recul dont tu disposes déjà, le déracinement des NOMADES d'Asnières à la Cartoucherie ? Quelles sont tes premières impressions ? La Cartoucherie est-elle une bonne salle (qu'est-ce qu'une bonne salle, d'ailleurs ?)

- Gautier Gaye : J’ai une trentaine d’année et connais le Théâtre du Voyageur depuis 7 ans. Un hasard géographique et amical m’a fait rencontrer Chantal Mélior alors qu’elle jouait son spectacle Le Maître et Marguerite. Dans le petit théâtre de séraphin qu’elle et sa troupe avaient construit dans le hall désaffecté de la gare d’Asnières, un lourd parfum et d’étranges nuées m’avaient immédiatement séduit. Par la suite, j’ai intégré cette joyeuse bande bigarrée pour la création de Falstaff, pièce chorale de 5 h 30 (en 2 parties) regroupant Henri IV et Les joyeuses commères de Windsor. Suivant le parcours de ce nombril shakespearien, la pièce donnait lieux à de bons éclats de vies. Suivant l’atavique tradition des meutes, les derniers arrivés ont à faire leurs preuves, et j’ai joué alors une ribambelle de petit personnages, dont Poins (jeune aristocrate décadent et jouisseur notoire) m’amusait le plus, je crois.
Les nomades, pièce adaptée du Désert des déserts de Thessiger, a été créée en 2007 dans la gare. Je faisais alors la régie lumière ou son, suivant les besoins. Ce spectacle a été joué une cinquantaine de fois, ravissant son public. Mais il n’a pas tourné et n’a surement pas eu la vie qu’il aurait pu mener. Le théâtre est éphémère, n’est ce pas, et sans doute des alchimies secrètes sont à l’œuvre pour qu’une œuvre vive sa grande vie.
La spécificité de la gare était la dimension de la scène, parallélépipède d’environ 14m sur 20m sous 6m de plafond, sans poteaux, pour un gradin de 90 places, fait de palettes et de fauteuils velours. La taille de la scène offrait le champ libre à de grand jeux et de grandes images tout en restant très proche du public. Immersion cinématographique, cinémascope, des plans très larges succédaient aux gros plans ou l’on pouvait suivre le frémissement d’un sourcil ou le tremblement d’un sein, et inversement.
Le Théâtre du Soleil nous accueille pour 9 semaines, ce qui n’est pas rien, d’autant que nous sommes quasiment en demi-pension chez eux, et que la bouffe est très bonne. Ils nous prêtent gratuitement leur salle de répétition aux dimensions proches de notre gare. L’ensemble, un peu plus petit, garde ce même déséquilibre entre une grande scène et un petit gradin qui permet une immersion dans le réel de l’action. La Cartoucherie est un lieu très beau, très calme, trop même pour certains. L’équipe du Soleil qui nous accueille est très sympathique et fait tout son possible pour nous aider au mieux, avec tant de gentillesse non-feinte qu’une certaine fraternité corporatiste tend à s’instaurer… J'ai vu el Macbeth qui se joue depuis le 30 avril jusqu’en juillet, malgré les critiques stériles des infâmes dont c’est la profession, c’est très impressionnant, un grand voile de soie de toute beauté aussi liquide qu’embrasé se soulève et se referme sur une succession d'apparitions, sur la décomposition de Macbeth.

- Le Moine Bleu : Peux-tu présenter cette pièce : forme et fond ? Traite-t-elle de la marge ou de l'Ailleurs radical ? L'existence même d'un ailleurs GÉOGRAPHIQUE du Capital et de l'aliénation saurait-elle être autre chose qu'une illusion exotisante, dans un monde tragiquement unifié ? L'est-il définitivement, selon toi : unifié ?

- Gautier Gaye : Les nomades est un montage comme à l’accoutumée de Chantal Mélior (Thessiger/Nietzsche, Le gai savoir/Ibn Khaldun/Deleuze, espace lisse nomade/espace strié sédentaire), la structure de la pièce se base sur le récit de Thessiger qui va dans les années 50, pour le compte de la Société géographique anglaise, étudier les criquets qui dévastent les cultures en nuages bibliques. S’écartant de sa mission, charmé par le désert, notamment le Rhub al Rhali (littéralement : Le coin vide), un des plus grands déserts de la planète, il va cheminer en compagnie de bédouins dans de dangereuses méharées. Un des plus célèbres écrivains voyageurs (catégorie post-moderne de marketing éditorial) ayant marqué le regard sur l’Orient, en tout cas la fascination pour le désert. Voyageant là ou nulle expédition anthropologique ne s’était encore aventurée, c’est-à-dire là ou l’Occident n’avait pas encore cours. Né à Addis-Abeba en 1910, étudiant à Oxford, Thessiger, enfant de l’Empire anglais, a vécu une grande partie de sa vie en Orient. La pièce se propose d’être, à travers sa poésie propre, un médicament pour Homme contemporain, éloge de la lenteur, rencontre d’une altérité radicale, chant du monde et des sensations d’un vivre plus authentique, plus juste, défait de la technique et de son aliénation confortable. Je ne pense pas qu’elle cherche à comprendre l’aujourd’hui, quelque part elle s’en cogne, et pourquoi pas ? Une critique du travail affleure à certain passage, elle n’offusquera que des postures particulièrement réactionnaires tant elle est consensuelle et quelque peu surannée. Un certain fatum est rappelé sur la disparition « inévitable de ces modes de vie » contre lequel aucun recours n’est possible. Condamnation à la modernité que l’Histoire ne dément pas jusqu’à aujourd’hui mais dont il me semble que le procès n’est pas encore tout-à-fait terminé, n’en déplaise à Fukuyama. Procès de l’Histoire qui semble, dans cette interprétation, échapper aux hommes. Du moins sur lesquels des surdéterminations s’exercent avec la puissance de la fatalité.  C’est pourquoi agissant l’époque, les forces telluriques du progrès ne connaissent pas d’ennemis, et la posture ontologique présentée ici se propose d’être une forme d’antidépresseur. Ou mieux encore de stupéfiant pour calmer les douleurs de l’âme réfractaire en peine d’aliénation. L’objectif est ambivalent, éloge d’une altérité lointaine en voie de disparition pour tirer des leçons de vertus et d’humanités, sucer la substantifique moelle d’un mode de vie pour le transposer à un autre, est ce seulement possible ? Qu’en est il de la patience du courage de la beauté bédouine sur smart phaune ? 
La thèse d’un ailleurs géographique du capital et de l’aliénation n’est pas ici défendue, ouff. Bon, après, il y a une certaine fascination qui fantasme un peu, cela ne compromet pas trop à mon sens. Le fait est que dans les années 1950, le monde n’était pas encore totalement unifié, et ce territoire des confins de l’Arabie échappait encore largement au règne de la marchandise, ce qui n’est certainement plus le cas aujourd’hui. Effectivement, aucun territoire, ou seulement d’infimes coins inhospitaliers et dépeuplés, n’échappe aujourd’hui  à ce tissu, à ce filet  de la marchandise. L’unification n’a pas détruit tous les aspects de l’altérité. Mais celle-ci est fermement ancrée dans des réalités matérielles et culturelles diverses, le milieu détermine encore la nature malgré la déterritorialisation galopante. L’aliénation généralisée n’a pas encore été capable d’écraser l’irréductible.

- Le Moine Bleu : LES NOMADES renvoient-t-ils davantage, comme pièce, à la désertion, à la révolte ? Les deux éléments pourraient-ils s'articuler victorieusement ?

- Gautier Gaye : Si les nomades renvoient plutôt à la désertion ou à la révolte, ou encore les deux ? Ni l’un ni l’autre, c’est assez clair. La révolte n’est même pas évoquée, quant à la désertion, elle ne représente pas une alternative mais une forme de vie ayant existé, ce qui est vrai. À titre d’éloge des bédouins, la pièce n’a pas à rougir. On se demandera  pourquoi les bédouins vivaient ainsi, l’avaient-ils choisi ? Avaient-ils choisi de vivre dans le désert avec leurs troupeaux ? Pour des raisons d’ordre économique ? Moral ? Politique ? Pourquoi restaient-ils dans le désert ? Dans quels rapports de forces s’épuisaient leurs existences ? Quels champs de forces les tenaient dans le désert ? Étaient-ils libres ?
Ces questions seront plus heureuses qu’un médicament pour mieux vivre le monde actuel de la marchandise.

lundi 19 mai 2014

On y sera, dame !


Nos lecteurs habituels et extraordinaires savent à quel point, et depuis combien de temps, le travail de Chantal Mélior et de sa bande nous passionne. Ce n'est pas tant que les garçons et filles composant cette bande soient toutes et tous beaux et belles et splendides comme des dieux et déesses enragées, qu'ils et elles pratiquent, bien loin de l'habituelle et décevante spécialisation comédianiste, à l'extérieur, comme on dit, toutes sortes d'activités radicales et extrêmes dont nous ne dirons rien, pas un mot, du moment que notre avocat n'est pas apparu, qu'ils et elles dégagent, chaque seconde - pour la faire courte - un magnétisme animal susceptible de nous emporter aussitôt vers quelque enfer rougeoyant pavé de bonnes vibrations, ou qu'ils et elles agrémentent, en de bien trop rares occasions, décidément, serait-ce que nous nous fissions  vieux ? certains banquets saoûlographiques d'envergure magistrale auxquels nous prenons notre part, avant d'y perdre pied (hips !), ni même encore qu'ils et elles fassent saillir à chaque nouvelle création la vérité littéraire, donc historique, de grands et magnifiques textes (ceux de Shakespeare, en particulier, mais aussi de Goethe, Boulgakov, Nietzsche et tant d'autres) ailleurs souvent trahis, utilisés sans vergogne, tordus au profit de telle grille d'interprétation dramaturgique inepte, sans compter qu'elle soit égoïste. 
Non. 
Ce qui nous a toujours séduit chez cette bande-là, c'est que, chaque fois jusqu'ici, l'imprévisibilité maximale de ses résultat aura débouché sur l'excellence finale de ceux-ci. 
Chaque fois. 
Les choses se sont trouvées ainsi.
 

Après la bagarre l'ayant opposée à Réseau Ferré de France, ridicule entreprise post-étatique qui fait rovière, et prétendait leur arracher vilement leurs locaux sis à l'intérieur même de la gare d'Asnières (un lieu délicieux où nous passâmes tant de bons moments, à nous évader de ce temps), pour les transformer en centre d'informations automatisé, la bande à Chantal a obtenu le maintien (relatif, certes, puisque restreint) dans lesdits locaux, en attendant, au même endroit, espérons-le, une reprise prochaine de leurs activités.

Mais depuis le 30 avril dernier, il est possible - ô rare fortune ! - de les apercevoir ailleurs. 
La Cartoucherie de Vincennes les accueille en effet ces temps-ci, pour un diptyque de très haute volée auquel nous vous invitons vraiment, de toutes nos misérables forces, à assister. Le grand classique mélioriano-nietzschéo-deleuzien LES NOMADES y voisinera (une semaine sur deux, comme dans les familles recomposées) avec la toute ultime version d'IGNATIUS, adaptation forcément biaisée, piégée, de cette amère Conjuration des imbéciles du très scoumouneux, et génial, John Kennedy Toole. Il s'agit là, vous l'aurez compris, d'un work in progress complet, comme on dit en Suisse alémanique lorsque on est énervé : tout change, tout peut encore changer, d'une semaine à l'autre, au gré de la fantaisie et des goûts et envies de ce charmant Théâtre du Voyageur et de ses esprits frappeurs. La seule chose qui devrait demeurer, une fois de plus, encore qu'il ne faille jurer de rien, c'est la hauteur moyenne, empyréenne, du plaisir qu'on prendra à les voir danser comme cela, devant nous. 
Alors, ne manquez pas ça.
On vous en reparle bientôt.
En attendant, tous les renseignements sur leur site : ici !

lundi 15 avril 2013

La bande à Chantal Mélior frappe encore ! (à partir du 16 avril)



 D’après La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, L’Idiot de Dostoïevski, Aurore de Nietzsche, De Natura Rerum de Lucrèce...  
Du 16 au 21 avril 2013 au Studio Théâtre d’Asnières :
Mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h, dimanche à 15h30.  
Réservations : 01 45 35 78 37 ou sur le site du Théâtre du Voyageur.





mercredi 27 juin 2012

Au Théâtre du Voyageur, Shakespeare und kein Ende...


Pourquoi au juste n’attendions-nous plus, avant de croiser le chemin de la troupe de Chantal Mélior, que si peu de chose du théâtre ? Avions-nous simplement perdu de vue ce qu’il n’avait jamais cessé d’être ? Nous n’en espérions en tout cas aucun surcroît de puissance, aucune joie régénérante dont l’effet pût ensuite se maintenir au-delà de quelques minutes, parmi la grisaille retrouvée de rues décédées, de couloirs de métro obscurs, des diverses bornes laïques scandant tristement chaque étape de notre retour -  calamiteux - à la réalité d’après le spectacle.
Que faire après le spectacle ?
Nous avions oublié jusqu’à cette définition classique du « théâtre des opérations » et avec elle comment, pour certains, cet art partageait, avec ironie, de part et d’autre d’une scène, le même mensonge exhibé dont procèdent nos vies, les masques grotesques dont celles-ci s’offusquent avec joyeuseté, les rôles variés quoique chacun indépassables que la misère spirituelle d’une société comme la nôtre impose, ou tolère, d’endosser. L’évasion était impossible. Chaque entreprise de saltimbanques tirant à soi sa couverture de style prenait aussi bien soin de nous en recouvrir l’âme, pour l’étouffer. Le moindre excès de fureur était convenu, de même que les tarifs du verre de blanc qui, chaque fois, nous attendait avant lui au bar, en dansant, comme gêné, sur un pied. Nous savions à chaque fois pour quoi exactement nous nous déplacerions, pour quoi nous ébranlerions, ce soir-là, cette pauvre enveloppe de désirs assoupis qu’était alors, pourtant, notre envie véritable : peser un peu plus, demeurer en place, reposer enfin. Là-bas, sur cette scène lointaine, il y aurait aussi un type déguisé, auquel le déguisement particulier ne siérait point, quelque controuvé ou étudié, ou même luxueux qu’il fût. Ce type, sans aucun doute, hurlerait, jusqu’à briser en deux sous son pavillon (sans parler des nôtres) la beauté majestueuse - ô douleur ! - d’un admirable texte qu’il n’aurait pas compris, pensant sûrement de la sorte restituer au mieux, chez les autres, l’émotion, la douleur véritable, peut-être, l’ayant, à l’heure de sa propre belle découverte, étreint en premier lieu. Les décors seraient minimalistes (surtout dans les établissements les plus richement dotés) ou non. De toute façon, leur foisonnement éventuel ne nous émouvrait guère. Nous savions tout cela, d’expérience. Le théâtre restait loin de nous. Il exigeait notre déracinement régulier d’un quotidien vulgaire, nous était pourtant, pour cette raison même, pénible, comme événement équivalent au reste ayant simplement lieu ailleurs. Il parlait une autre langue, morte, ses problèmes n’étaient point les nôtres à force que chaque troupe visitée tentait, de plus en plus mollement semble-t-il, au fil des décennies, de nous convaincre à coups de programmes, de flyers, de prospectus et documents annexes, de l’imparable actualité, de la terrible modernité des problèmes en question, qui venaient de nous être vendus. « Molière, c’est rock ! » dragua ainsi un jour Francis Huster, en direction d’une mystérieuse jeunesse sensible - rêvée, attendu que la vraie était, depuis bien longtemps déjà massivement passée au hip-hop. Molière, donc, c’était rap, et les gens tenaient à nous le faire savoir. Mais la vérité, c’est que la modernité elle-même, et de manière générale l’existence de ce monde dégoûtant dont la modernité représente l’unique objet ne nous semblent toujours que le seul grand problème digne d’être résolu. Voilà pourquoi nous rêvions de texte et de phrases. Nous voulions du texte qui nous causât, et donc ancien, séparé d’ici du plus grand nombre de siècles possibles. Ce n’est qu’alors, seulement, nous le savions, que nous nous retrouverions chez nous. Et en entrant, chaque nouvelle fois, dans une salle de théâtre, grande ou petite, riche ou pauvre, où que ce fût, nous savions d’avance que cette espérance, une fois de plus, se verrait piétinée.

Chantal Mélior. Le diable, probablement.

Puis vint Chantal Mélior.
Elle vint, d’ailleurs, en train. Le Théâtre du Voyageur, qu’elle dirige, est installé dans une gare : sur le quai B, pour être plus précis, de la gare d’Asnières-sur-Seine. Chantal Mélior vint donc en train, et puis aussi, tout de même un peu, en tapis (ou en manteau) volant, accompagnant la première fois que nous la vîmes (éblouis) à la diable un Faust incomparable, s’étant entourée de quelques sorcières gracieuses (divine Ariane Lacquement !) dont le trot, les rires, les envols de cette nuit magnifique persistent aujourd’hui à plier en nous certaine corde, sensible. Nous comprîmes aussitôt que quelque chose venait de changer, que, suivant les termes imprimés voilà longtemps sur l’affiche d’un film d’horreur célèbre, « quelque chose avait survécu… »

Chantal Mélior est une femme-orchestre. Cette expression ne signifie pas qu’un des bras de Chantal Mélior, le droit par exemple, accuserait l’aspect de quelque trombone ou tuba, dans lequel il serait loisible de souffler, et de produire de cette façon des sons, lesquels se règleraient ensuite harmonieusement sur d’autres, qu’aurait rendus, de son côté, un tapotement régulier (amical) exercé droit sur son tibia (le gauche).
Non.
Ce nom de femme-orchestre désigne adéquatement chez elle un faisceau de talents (formation au jeu, direction d’acteurs, mise en scène, ainsi - il faut bien le reconnaître - que conversation drolatique et humour) dont le moindre pouvoir n’est pas d’extraire le meilleur des membres de sa troupe. Lesdits membres (qui sont, en effet, une dizaine) surgirent d’horizons fort divers, parfois d’ailleurs en plein été et si tant est qu’on puisse vraiment surgir de l’horizon. Ils et elles furent autrefois - et pour certain(e)s le restent - artistes-peintres, électriciens ou machinistes, footballeurs semi-professionnels, danseurs équestres ou pianistes, et bien d’autres choses encore. Nous en connaissions quelques-uns, de sorte que notre première fréquentation du Théâtre du Voyageur coïncida presque avec leur propre intégration au sein de cette étonnante communauté. Au bout de quelques années passées entre les mains de cette inquiétante Circé qu’est Chantal Melchior (pardon : Mélior), les voilà non seulement acteurs et actrices de grand talent, mais encore, donc, les seuls (et cela, certes, que leur importe !) capables de nous émouvoir à coup sûr au plus haut point.
Pour nuancer les choses, il convient de rappeler ici que le répertoire du Théâtre du Voyageur est essentiellement shakespearien. Certes, la bande à Chantal aura également servi Goethe, Deleuze ou Boulgakov (et nous ne nous désolerons jamais assez d’avoir autrefois manqué leur adaptation du Maître et Marguerite), mais enfin quand nous pénétrons là-bas, au cœur sauvage des provinces asniéroises, dans leur fief hélas ! provisoire (comme on le verra plus loin), c’est avant tout quelque forêt verdoyante et mystérieuse, quelque taverne falstaffienne dépravée que nous brûlons d’investir. Or, au beau milieu de ce désintérêt général pour le théâtre, évoqué à l’orée de ce billet, il faut dire que Shakespeare, seul, et de toute origine, nous semblait épargné des interprétations que nous rencontrions. Nous vîmes un bel Hamlet, bavant comme il se doit, postillonnant et crachant sur sa mère comme cette vicieuse lubrique le méritait voilà quelques années au Théâtre du Nord-Ouest (elle le mérite toujours, d’après nos dernières informations), ainsi qu’un extraordinaire Iago en la personne de Christophe Brault, du Centre Dramatique Régional de Tours, exerçant les ressources de son nihilisme au sein d’un bâtiment pittoresque ayant jadis servi, selon certains témoignages autorisés, de cartoucherie, en banlieue, et puis d’autres séances encore, ailleurs, tout aussi acceptables. Mais ces pièces (Hamlet, Othello...) constituaient autant d’évidences débordant Shakespeare, autant de questions volontiers universalisées. La capacité de tels morceaux de choix à présenter simplement le climat intérieur du dramaturge s'effaçait devant d’autres exigences. La distance demeurait. Il fallait qu’il y eût autre chose. Et ce ne fut que très récemment que Shakespeare lui-même nous fut offert, dans toute sa cruauté comme dirait l’autre, en ses traces et rémanences vigoureusement fondues et actives, pour de bon, au creux de nos consciences, par ce maudit Théâtre du Voyageur.
Quant à ces quelques pièces, donc, « mineures » de Shakespeare, mineures ou en tous cas dites « à problèmes » par l’exégèse, car l’exégèse ne sut jamais trop quoi en penser, et choisies par Chantal Mélior, celle-ci, ô repos ! semble avoir exclu dès le départ, à leur sujet, toute lecture thétique, hypothétique, sans parler d’herméneutique, menaçant de se faire trop envahissante. Ce que certains critiques, par ailleurs bienveillants, lui reprochent d’ailleurs à l’occasion (ainsi lisons-nous ce phénomène) tient justement à l’indépendance, à la liberté souvent complète, puriste, qu’elle choisit en général de garder au texte même. Diable ! c’est là ce que nous désespérions de trouver un jour dans un théâtre, après notre habituel verre de blanc. La beauté nue de la littérature, élevée par la grâce d’une voix seule, au tréfonds de l’air.

Shakespeare représente à nos yeux l’artiste suprême de la déviance, des instincts libres, de l’obscénité, et de leur histoire phénoménologique, autrement dit de la façon dont tout cela naît, se développe, résiste et finit en regard de la civilisation. « Un sauvage ivre » disait de lui Voltaire, sublime porte-étendard du petit-commerce universel, ce qui est, en l’occurrence, fort bien vu. La peinture correcte et privilégiée, par Shakespeare, de la voyoucratie constitue à ce titre l’une de ses glorieuses réussites. Car il perçoit, de cette réalité, au sens littéral, tous les motifs, la dégaine bariolée du fou en constituant une sorte de sommet symbolique, d’où l’importance, par exemple, du rapport entre Jacques, outlaw mélancolique et du bouffon Pierre de Touche, qui fascine le premier dans Comme il vous plaira (et auquel François Louis, sans doute l’un des plus grands acteurs classiques que nous ayons jamais vus et entendus, l’un des plus gracieux en tous cas, des plus libres à force de contrôle, aura chez Chantal Mélior fourni toutes ses nuances). Shakespeare ne goûte ni les limites, ni les spécialités. Il entend la figure du voyou dans son éternité, aussi dans son évanescence. Il comprend toujours la marge moins comme une catégorie sociale distincte que comme une étape décisive sur le chemin de la conscience cultivée : étape historique, souvent, certes, mais au vrai nécessaire à la constitution, partout, de cette humanité raffinée dont ses héros procèdent. La voyoucratie peut bien être définie par le sens commun, à l’aune de ses modalités de structuration, de ses tendances à la décomposition ou à l’éclatement autonome, comme un état social, rival, par excellence, du politique, et c’est ainsi que la dépeignirent une foule d’observateurs (marxistes entre autres) ne développant par ailleurs à son encontre, du moins le prétendaient-ils, aucune espèce de prévention morale. Mais la question du trépied (ou de l’entrave) nécessaire qu’elle constituerait à l’établissement, hors la norme légale ou « civilisée », du pouvoir conquérant d’outsiders brisant, dans leur poussée, l’ordre ancien vermoulu, ne saurait être chez Shakespeare une question seulement politique. À parler strictement, l’alliance de la voyoucratie avec tout projet politique soucieux de conserver vis-à-vis d’elle sa pureté virginale - d’elle restant parfaitement impénétré - avec le projet de la Noblesse réactionnaire, par exemple (cette alliance qui devait tant, comme on le sait, faire fantasmer l’Action Française et son petit monde) se trouve simplement irréalisable parce que le voyou, à suivre Shakespeare, est davantage un moment logique de toute humanité. Or, c’est dans la confusion que ce moment finira par céder la place, de manière, chez chacun de ses sujets, presque insensible, quand la Noblesse (pour reprendre ce cas de figure) constitue, elle, le type de la strate définie et, comme toutes les autres, condamnée à mort du fait de la froide exactitude de l’évolution des rapports sociaux. 
« Cela vous coucherait raide mort plus sûr qu'une note salée, dans un bouge de bas étage.» Shakespeare, évoquant cruellement dans As you like it ! la mort de Marlowe, lors d'une contestation d'addition.

Un aspect central de l’œuvre de Shakespeare, à notre avis merveilleusement célébré par la bande à Chantal, est cette compréhension profonde des modes d’apparaître et de déclin (troubles) de la pulsion marginale, suprêmement exigeante et même, croirait-on, indestructible lorsqu’elle s’invite en la conscience et dans les corps. Shakespeare sait le voyou rudement fondé, et aussi tellement fragile, sa cruauté bâtisseuse d’Empires (ce sont les marges soldatesques et mercenaires - exploitées - qui, partout, édifient ceux-ci, au prix de leurs souffrances et de celles de leurs victimes civiles) autant que son dénuement soudain face au souffle du Temps, dont on échouerait pourtant - loin du mode historique et de ses sérénités - à dater ici de manière précise l’influence délétère finale. Le Temps, grand révélateur, pourvoira le voyou, sans qu’il s’en rende compte (qu’il accepte ou non, en conscience, de rien abdiquer de cette identité aux contours flous pourtant reconnue par lui essentielle) de cette médiocrité, de ce contentement rampant finissant par s’étendre - inexorables - et recouvrir tout projet de vie, fût-il des plus rigoureux. La dérive du braqueur aventureux lentement métamorphosé en propriétaire de bar-tabac, sombre et taciturne et qui s’encroûte, soumis comme les autres au massacre du temps au point, par exemple, d’accuser le voyou contemporain de contrevenir à d’impossibles règles anciennes sacrées, de regretter l’impossible âge d’or, celui de sa propre jeunesse, n’est pas le pur produit du génie d’Albert Simonin, ni de l’un de ses quelconques épigones. Shakespeare en montre déjà l’effectivité chez toutes sortes d’anciens combattants ressassant, et recomposant bien sûr à leur profit, toutes sortes de vieilles batailles. Il raille sur le même mode toute prétention hypostatique. L’aristocratie, là-dessus, ne lui échappe jamais. Falstaff est un seigneur que l’on ne pourrait juger, sauf de manière superficielle, n’avoir été déchu que par l’histoire (tel serait un exemple de point de vue romantique réactionnaire) et ses contingences méprisables. À ce compte-là, certes, le figurer en truand, public et privé, ne poserait pas de problèmes. Le seigneur exilerait en lui, ainsi qu’un bandit corse ou mexicain menacé par le Progrès, un guerrier japonais poursuivant seul la guerre, etc, l’honneur sanctifié, splendide, et individualisé d’une aristocratie de valeurs à rebours du monde et du Temps. Or, c’est au contraire la lâcheté toute laïque, triviale et « moderne » de Falstaff qui tranche, sa couardise avérée dans l'engagement belliqueux (comme celle de tant d’autres chez Shakespeare) déposant toute possibilité réelle de supériorité de caste, faisant juste de Falstaff l’incarnation de moments également incontournables (d’où sa légendaire corpulence) vécu par chaque conscience, c’est-à-dire toute la société : identité de départ, donnée (famille, classe, culture), impulsion et rébellion là contre, finalement dépérissement d’un corps, rien de plus, outre ce dévoilement de l’illusion commune prétendant voir en ceci plutôt que cela la véritable identité - solide - de ce qui sera resté un parcours, en général, qui plus est, extrêmement réduit.
Et quand la bande à Chantal nous montra les débris du gang d’Henry V d’Angleterre assistant réunis, désabusés, impuissants, au triomphe de leur ancien complice, les doigts crispés ensemble sur une même infâme (et géniale) grille portative, maintenus, à présent que sonne l’heure de gloire, à bonne distance, à distance raisonnable, des célébrations officielles, superbement ignorés puis insultés (pour ce qui concerne Falstaff) par ce prochain souverain qui, naguère, buvait le coup sans façons avec lui, alors toute la brutalité de ce mécanisme implacable, de la rupture de ce lien fantasmatique naissant régulièrement dans l’esprit de certains entre outlaws formant un obscur et éphémère parti de la jeunesse du monde, et tout pouvoir, toute civilisation concrétisée, se joua soudain devant nous, en pleine lumière, frappé d’une puissance d’émotion extrêmement élevée.
«  Je ne te connais point, dit l’ancien voyou - et nouveau monarque - à son compagnon. Vieil homme, mets-toi en prières. 
Que tête blanche sied mal à un fol, un bouffon !
J’ai longtemps vu en rêve un homme de cette sorte,
Aussi enflé d’excès, vieux, et mal embouché ;
Mais étant réveillé, je méprise mon rêve. »
Et plus loin :
« Ne crois pas que je sois l’être que j’ai été,
Car Dieu sait, comme le monde va s’en apercevoir,
Que j’ai chassé celui que je fus autrefois ;
Ainsi ferai-je de ceux que j’eus pour compagnons. »
À dire vrai, à bien y réfléchir, en ce registre disons de l’ingratitude éclatante, de la trahison inimaginable, sidérante, seules en littérature la scène d’enterrement de Goriot, père d’aristocrates richissimes, par deux étudiants, et au cinéma, peut-être, celle terminant My Own private Idaho (un démarquage moderne, soit dit en passant, de ce même Henry IV) nous auront causé si notable impression.
Au centre, entouré d'Ariane Lacquement, de Sandrine Baumajs (Madame Vabontrain) et Tom Sandrin, l'impérial Sir John Falstaff (François Louis)

Shakespeare n’est point fasciné par la marge. Il n’est d’ailleurs fasciné par personne, certainement pas par le pouvoir ni par les savants, lesquels se voient soumis, eux aussi, à leur heure, comme tout le monde, par lexigence de violence et de liberté. La pièce Les deux gentilhommes de Vérone s’achève sur une tentative de viol, incroyablement pardonnée. Le crime n’est pas ignoré, c’est presque pire : il se voit présenté tant comme l’horreur absolue que comme une simple anecdote, qui sera rapidement oubliée. Chantal Mélior, qui fit de cette scène, en termes de malaise, une parfaite réussite n’a pas livré encore, en revanche, sa vision de Prospéro, et de son île de sauvages civilisés. Gageons que celle-ci retiendra l’attention. Elle s’est en revanche intéressée, de quelle façon ! aux tavernes, aux putes, aux déglingué(e)s de Shakespeare, aux beuveries de Falstaff et à ses blagues ridicules et grossières, aux caresses louches qui se donnent, ou plutôt s’insinuent, dix fois repoussées d’une claque et d’un gros rire, dessus des cuisses charnues, au fond de bouges retournés. Ah ! ces regards tout à la fois chassieux, incandescents et de biais (il faut croire une telle chose possible) distribués, avant les susdits pelotages, du côté de ses victimes, histoire de vérifier en loucedé que celles-ci ne se méfient point tandis que l’on apprête une main vicieuse, moite et tremblante ! « À vous de décharger sur ma bonne hôtesse. – Je n’y manquerai point, Sir John : de deux balles. – Elle est à l’épreuve du pistolet, Monsieur. Vous n’avez pas la moindre chance de la mettre à mal. » (Henry IV, deuxième partie). Ah ! ces airs fourbes et fanatiques arborés là par cet incroyable truand, de Falstaff le comparse : le fameux « Pistolet », dont l’extraordinaire Mathieu Mottet nous donna, au Théâtre du Voyageur, un merveilleux soir de mars 2009, l’inoubliable vérité comique. Bref, ces tavernes asniéroises, ce Ventre de Shakespeare (titre donné par Chantal Mélior au cycle construit autour du personnage de Falstaff, amalgamant à cette fin divers textes) furent bien pour nous ce raccourci des instincts que nous guettions. Les filles y gloussaient avant d’enrouler du câble, les hommes y hurlaient, tout le monde s’y grugeait, y complotait et mentait, bref y tendait, ardemment, vers n’importe quoi pourvu que cela restât en rapport avec un désir boursouflé quelconque. Ils y sont encore à cette heure, vous pouvez en être sûrs. C’est cela que nous cherchions.

Sein und Zeit, par Mathieu Mottet (photographie : Alejandro Guerrero)

Nulle part ailleurs (au théâtre) qu’en présence de ces pièces moins connues ou prestigieuses (du Ventre de Shakespeare à Comme il vous plaira, Tout est bien qui finit bien et aux Deux gentilshommes de Vérone) dont certains, paraît-il, se trouvèrent parfois ennuyés, nous ne nous sommes autant sentis à laise. L’inventivité hystérique des comédien(ne)s fournit l’explication majeure de ce fait, avec leur ambivalence, leur souplesse tant physique qu’intellectuelle, leur sens de l’humour, toutes qualités sans nul doute liées, chez ces saltimbanques, à la consommation ordinaire (soupçonnée) d’existences hautement dissolues, pour ne pas dire lubriques, voire sataniques (précisons d’ailleurs que ces actrices et acteurs sont toutes et tous de grande beauté et grand charme). Leur talent costumier, parlons-en ! est inouï. Depuis combien d’années n’avez-vous point ri au théâtre, à gorge déployée, à la seule apparition d’un marquis poudré, et botté ? Encore faut-il qu’il soit, tel qu’au bout du quai B de la gare d’Asnières-sur-Seine, certain soir, affublé d’une coupe de cheveux rabaissant, dans la fantaisie, celle du défunt et regretté Louis II de Bavière à la banalité vulgaire d'un morne ordonnancement davidpoujadassien. Qui n’a jamais goûté l’audio-vision incroyable d’un Tom Sandrin (acteur distingué, toujours émouvant, habituellement perclus d’intérêt, en dehors de la scène, pour la vie sauvage en Amazonie, par ailleurs exquis et discret compagnon de banquet occasionnel) trépignant et arborant au moment d’occire quelque aristocrate (ou toute autre victime qui fera l’affaire, tant le gaillard semble rongé de fureur homicide) une couette ambiguë à caractère écossais (Douglas, dans le Ventre de Shakespeare), laquelle couette remue et sautille au gré des hurlements sadiques perpétrés par notre histrion, à moins qu’il ne s’agisse de gémissements de psychopates, celui-là, disons-nous, ne connaît rien de la vie et de ses énormes possibilités. 

De gauche à droite : Lilas Nagoya, Sophie Bonnet, Véronique Blasek, Tom Sandrin, Siva Nagapattinam Kasi, Ariane Lacquement, dans Tout est bien qui finit bien.

Tom Sandrin joua aussi, plus récemment, le malheureux Silvius de Comme il vous plaira, éconduit systématique, transi et proprement sublime dans l’expression de son amour impartagé, une interprétation dans laquelle, si l’on nous passe cette expression grotesque, il fit sacrément manger tous les râteliers de l’univers, ou les galériens de la galoche (comme il vous plaira !). Cet homme-là sait tout faire, par exemple déjeuner tranquillement, avec des potes mélancoliques, vêtu en hippie au beau milieu de la forêt des Ardennes, après avoir, en tant que lutteur ducal, brisé quelques membres et tordu quelque échine. Jouerait-il pas, cependant, en vérité, en dépit de cette aisance polychromatisante, toujours le même personnage ? Et nous voilà ainsi revenus à notre chère voyoucratie shakespearienne : de cet outlaw mythique dont nous parlions il y a peu, Sandrin tantôt déserte tantôt retrouve, en une seconde (la dictature de la succession prestissime des rôles au Théâtre du Voyageur l’impose) les impulsions brutales nichées au cœur d’un simple personnage, d’un lâche, d’un pourri ordinaire (son Bertrand de Roussillon, par exemple, stupéfiant d’ignominie dans Tout est bien qui finit bien). Cette mise en présence quasi-simultanée d’états affectifs, moraux ou  psychologique tellement opposés ne laisse de nous bouleverser. La violence est partout. Elle traverse, furtivement, chacun des comédiens et l’aiguillonne. Nous en sentons encore la trace sur lui au moment de le voir et de l’entendre, dans tel rôle suivant, nous déchirer le cœur de délicatesse. La folie s’emparant, chez Shakespeare, avec tant de facilité de tout discours ou comportement sérieux, cette manière de piratage ludique, de sabotage infantile et régressif du discours, est toujours pleinement sensible. L’hommage à la folie, délinquance suprême, est permanent. D’où le succès de Mathieu Mottet, dans son interprétation du bouffon de la mère de Bertrand de Roussillon, avec laquelle il fait équipe, dans Tout est bien qui finit bien : l’alliance parfaite d’une femme, d’une vieille femme, qui plus est, toujours verte et désirante, pour peu que le bouffon la pousse un peu, et de la licence absolue, qui est dabord celle de dérégler le langage. La mère de Bertrand, comme figure apaisée, quoique se remémorant (et y participant encore, certes de manière un peu formelle) toutes les luttes, toutes les identités par lesquelles elle passa, y compris celle de l’animalité des désirs, qu’elle a connue, manifestement, et connaît encore, évoque cette influence shakespearienne de la femme totale, ou définitive, que Freud étudie dans son célèbre essai dit du choix des coffrets. La femme, marchant de concert avec la déviance, la folie et le temps, constitue la puissance suprême. Quand Pierre de Touche fait ainsi jurer des demoiselles « sur leurs barbes » qu’il est un « fieffé coquin », outre une blague bien lourde destinée au public et à ses acteurs masculins incarnant des filles, justice est rendue tant à la virilité des femmes qu’au temps faisant pousser les barbes et à la pertinence du fou. En bien d’autres endroits de Comme il vous plaira, on retrouvera d’ailleurs ce triple hommage, depuis les blagues affreusement obscènes grâce auxquelles Rosalinde-Ganymède rembarre Pierre de Touche, jusqu’à ce genre de réflexions : « Depuis que l’on a fait taire les fous, les petites folies des sages se donnent en spectacle… » (Célia) ou « Nous autres les vrais amoureux nous nous laissons aller à d’étranges lubies. Mais comme tout est mortel, dans la nature, il est bien naturel que l’amour aussi soit fou à périr. – Tes mots ont plus de profondeur que tu ne peux croire. » (Rosalinde, répondant à Pierre de Touche).

Shakespeare, donc, donne acte à la sauvagerie. Il la voit passer, la sent agissante partout, y compris dans son ventre, terme anatomique vague et parfait, désignant le siège de désirs libidineux, et agressifs, complètement homogènes. Il ne la réprime jamais, conscient que ce serait une perte de temps, pour ne pas dire plus. Or, le temps est pour lui une denrée précieuse. Ses « problem plays », Shakespeare ne les a pas expédiées pour se projeter dans quelque espèce de vacances champêtres, avant de revenir se coltiner d’autres problèmes plus graves, ainsi que l’exégèse parfois le proclame. La trivialité de l’amour, des désirs et du vice constitue un sujet suprêmement important. Sans aller, comme Genet, jusqu’à choisir la crapulerie, pour ce qu’elle représenterait de rupture irrémédiable, au plan esthétique ou érotique, il pense simplement la nécessité spirituelle de la déviance, reconnaissant en quelque sorte, à chaque fois, le lotus à sa fange. À moins que ce ne soit l’inverse.

Pour finir, et puisque nous causons de fange, et de boue, et de glaire, pourquoi pas ! nos lecteurs et lectrices fidèles souffriront que l’on parle ici, un bref instant, de ce considérable échantillon de bassesse marchande et industrielle portant le doux nom de « RFF ». Cet acronyme (Erre et Fais : « fff ! »)  désigne une structure entre-eux-preux nariale, comme l’on dit chez les jeunes, dont l’objet est l’enrichissement (c’est le cas de toute structure entre-eux-preux nariale) par l’exploitation des lignes de Chemin de fer dont l’État social-démocrate de M. Jospin refusa en son temps (1997) par l’entremise du stalinien ministre Gayssot (qui vit toujours et porte donc toujours admirablement son nom) qu’elle retournât dans le giron public, tant il est vrai, selon la formule consacrée, que l’État ne peut pas tout (certes, suivant que vous vous appellerez Renault-Vilvoorde ou Julien Coupat, voire même porterez ou non un blaze d’arabe, cette appréciation pourra se voir modulée).
Le rapport entre Erre et fais : « fff !!! » et le Théâtre du Voyageur est assez simple : il est celui d’un propriétaire à un locataire, dont le départ est ordonné, au plus vite, pour des raisons absurdes et ignobles. La bande à Chantal Mélior se voit aujourd’hui menacée, au mépris d’engagements anciens, d’un soutien important de leur public et d’un calendrier extrêmement fourni (voir tout cela sur leur site), d’expulsion pure et simple d’ici la fin Août 2012, soit quelques dizaines de jours.
Les ineptes crapules de Erre et fais : « fff !!! » prétendent ainsi justifier leur iniquité : après avoir détruit cet espace que la troupe du Théâtre du Voyageur aura physiquement élaboré, durant plus de dix ans, à force de besogne aussi volumineuse qu’inspirée (et quiconque est passé par là-bas n’a pu qu’apprécier cet endroit, tellement élégant et agréable), il est question d’y développer soit (la chose n’est pas encore bien claire, ce qui l’est c’est son infâmie ridicule) un centre de traitement informatique des annonces de quai (vous aura ainsi expulsés de Shakespeare, par exemple, la nécessité modernisée : numérique ! qu’on vous brâme aux oreilles quelque chose comme : « Le train de dix-sept heureuhs quatorzeuh aura treizeuh minuteuh de reuhtard… » ou : « Nous vous prionne de nous escuzé poureuh la gèhenneuh okazionnée ») soit, deuxième hypothèse glorieuse, un autre centre, celui-là préparatoire à la « prise de parole informationnelle » en question, selon les termes incroyables, échoués et ramassés par nos soins sur quelque site Internet relayant la pensée magique de Erre et fais : « fff !!! »
Oui, malheureux, vous avez bien lu ! Il s’agit en effet de former des pauvres à la manière correcte de s’adresser à ce triste voyageur, celui de dix-sept heures quatorze, voyageur retardé, frustré et furieux, et donc poussant de rage, plus ou moins involontairement « sur les voies » (comme le dit Chantal Mélior) l’autre voyageur, le Théâtre du Voyageur, lequel décidément ne semble plus avoir grand-chose de valable à proposer à cette modernité de merde.
Embêtée, bien sûr, Chantal Mélior l’est sacrément, de se voir ainsi montrer la sortie du doigt (le majeur) par ces rustres de Erre et fais : « fff !!! » auxquels personne ne saurait là-dessus faire entendre raison, sans parler de leur botter le cul, à la shakespearienne. Nous vous rappelons que le Parti Socialiste est aujourd’hui au pouvoir, comme il l’était en 1997 lorsque MM. Jospin et Mélenchon servaient la soupe à Erre et fais : « fff !!! » et à leurs semblables. Nous vous rappelons que les socialistes au pouvoir se balancent à peu près autant de Shakespeare que s’en balançait le Nibelung qui les précédait. Et si ce n’est pas le cas, ils iront voir Shakespeare ailleurs, où ils ne le verront - d’ailleurs - pas, comme nous espérons ici lavoir amplement démontré.
L’espoir est donc bien maigre, quoique la troupe ne s’avoue, pour l’heure, nullement vaincue. Squatteuse programmée à compter du 31 Août prochain, elle vous invite avant cette échéance - la troupe - ce jeudi 28 juin, à venir la rencontrer et, en sa compagnie, chanter et discuter de la suite.

Maintenant, que les choses soient bien claires. Nous ne sommes pas des artistes. Nous refusons de défendre les artistes, ou de les aimer, de manière spécifique ou catégorielle. Il se trouve qu’au moment même où Chantal Mélior se retrouve expulsable, des camarades le sont ailleurs, dans Paris, du fait de ce même adversaire ferroviaire qui, selon toute vraisemblance, ne déraillera jamais assez.
Ce monde est le cauchemar permanent de tous les pauvres et de tout le goût.
Il attaque de la même façon toute sensibilité et toute révolte.
Ce monde, dont Erre et fais : « fff !!! » constitue la locomotive totalitaire (voir ci-dessous leur clip de propagande le plus récent, ayant, à ce qu’il paraît raflé quelque part, dans quelque bidet publicitaire et culturel, un prix artistique d’envergure) devient l’ennemi intime de tous ses occupants, dès lors que ceux-ci prennent eux-mêmes le parti de s’occuper, et de s’atteler à tout projet authentiquement étrange ou lumineux, tapageur ou discret.
Mais ce monde finira.
Pas Shakespeare.
Lui ne finira pas.
« Shakespeare, disait Goethe, und kein Ende ! »