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jeudi 14 décembre 2017

L'enfant

L'enfant au hibou
(William Degouve de Nuncques, 1892)

vendredi 7 novembre 2014

lundi 23 décembre 2013

Pour les fêtes : l'explosion finale !

Plus que deux jours, amis, camarades. Deux malheureux jours, quarante-huit pitoyables petites heures avant cette révélation, ce retour sur soi toujours féconds, cette perpétuelle redécouverte du miracle de Noël.
Or, donc, toujours pas de cadeaux : plus grave, encore, toujours pas d’idées-cadeaux ?
C’est la fin des haricots.
C’est aussi, du coup, amis, camarades, la fin des spécialistes que vous propose aujourd’hui le Moine Bleu, afin de remédier à ce triste état de fait.
Après, on abandonne.
Plus rien à faire, ni rien à espérer.

The Face, by Neville Brody
Les heideggeriens, les cadres, les wagnériens ayant déjà été servis, il apparaissait bien légitime, à ce stade de notre progression phénoménologique, que les punks le fussent aussi. Mais qu’est-ce qu’un punk, au juste ? Un complexe historique, sans doute, ramifié après son apparition – au mitan des années 1970 – en de personnelles trajectoires, plus ou moins rattachées à de grandes familles, sommaires, de pensées et de pratiques.
À des spécialités, en somme.
Chacun son punk.
Ceux qu’excite ainsi, par exemple, la pure postérité artistique, graphique et design du punk pourront (après une visite émue de certaine exposition archéologique à la Cité de la musique) apprécier le retour nostalgique opéré là-dessus par Gilles Sebhan dans son roman London WC2 (Les Impressions Nouvelles). Le narrateur, un jeune pré-adolescent à l’homosexualité naissante, quoique déjà impérieuse, découvre, suite à l’exil de sa grande sœur (dont il est fou amoureux) à Londres durant les années 1970/80, un milieu punk culturalo-arty s’apparentant déjà fortement à un simple marché (fringues, musiques, objets trouvés-travaillés-chinés), cela quoique les protagonistes y vivent souvent dans des squats, et vaguement en marge. C’est de l’un d’eux, le London WC2, celui où loge la sœurette exilée à Covent Garden, qu’il est surtout question, ces deux dernières lettres – « WC » – troublant immédiatement, à ce qu’il en raconte, le narrateur : « Je ne pouvais m’empêcher d’associer ce sigle à des choses un peu honteuses et malodorantes (…) Je me demande si cette adresse a pu m’influencer au point de faire naître en moi le tic, ce tic au sexe qui m’obligeait à me retenir, qui semblait vouloir m’indiquer que je voulais ne pas oublier ce que j’avais entre les jambes, ou bien qui me punissait en permanence de l’avoir, une espèce de bégaiement du bas, comme certains gosses en ont pour le haut. Un tic qui se serait porté sur la parole de mon sexe, en somme ».
Le livre n’est pas désagréable en tant que roman d’apprentissage. Il est même traversé de doux moments d’onirisme, d’intéressantes phases de tension fantasmatique marquées par des descriptions sensorielles, efficaces, des lieux-types où s’éveille le désir du jeune narrateur, en particulier – donc – les chiottes anglaises, qu’elles soient publiques ou privées, auxquelles London WC2 semble tout entier dédié, tel un long chant d’amour (Sebhan a consacré à Genet un essai, publié chez Denoël) : « De ma place, je pouvais observer les portes des toilettes et les gens qui y entraient. Ces portes saloon avec leur double emblème, ladies and gentlemen, me tournaient la tête, m’obsédaient, claquaient en permanence dans mon esprit. J’avais l’impression qu’elles me dérobaient des visions d’enfer et j’aurais tout donné pour être damné. À deux ou trois reprises au cours de la soirée, il fallait donc que je me rende, ensorcelé et les yeux papillonnant de fatigue, dans ce lieu le plus souvent vide et pourtant empli de présences, de toutes les présences de tous les hommes qui au-dehors étaient si boutonnés et qui ici avaient laissé dans trois urinoirs alignés et luisants quelques traces de leur intimité, poils bouclés, crachats et cendres, peluches provenant sans doute de slips en coton bon marché sur lesquels je dirigeais voluptueusement mon jet ». Andrew – c’est le prénom, et le double rêvé de l’auteur – éprouve ainsi les émotions particulières déjà décrites dans les années 1960 par l’écrivain Joe Orton notant « sarcastiquement » au sujet des pissotières du Swinging London que « certains types finissent par confondre le plaisir de l’amour avec l’odeur de la pisse, sous prétexte que leur vie se passe à forniquer dans des sous-sols de gare et des arrière-salles de café, dans la poésie verdâtre d’urinoirs entartrés ».  
Cela constitue indubitablement l’aspect le plus intéressant de l’ouvrage. Le reste, soit l’évolution du plan de carrière du célébrissime designer Neville Brody (le petit ami de la sœur d’Andrew), issu du punk et bientôt collaborateur au « mythique » journal « fournisseur de tendances » The Face, bref l’évolution du plan de carrière du mouvement punk lui-même, est plus trivialement désespérant. Sebhan-Andrew, issu d’une famille juive de gauche en perçoit d’ailleurs parfaitement la nature, même s’il ne s’y attarde guère : « En peu de temps, The Face était devenu la référence culturelle qui irradiait  sur toute l’Angleterre et au-delà. C’était, sur les ruines du punk, l’invention des années 80 et c’était pour une large part le travail de Brody qui en avait fait le symbole de l’ère nouvelle ». Le thatchérisme déboule et triomphe. Et quant au squat ayant vu et permis l’essor originel d’artistes tels que Neville Brody, « l’idéal de vie en communauté pour ma sœur venait de faire long feu. En théorie la communauté, ce devait être le partage des tâches et une entraide au quotidien, dans la réalité tout le monde se méfiait de tout le monde, il fallait fermer sa porte ou au moins son armoire avec un lot de cadenas, sinon vous preniez le risque d’être délogé de votre chambre, de votre lit, de votre étagère, par un autre squatter arrivé pendant que vous avaliez votre pinte au pub du coin. Le squat avait réinventé la propriété en deux temps trois mouvements, et cela avait signé pour ma sœur la fin de l’idylle kibboutzienne, le glas de l’illusion marxiste-léniniste, elle qui partageait avec mon père des convictions communistes qui ont fini par s’effondrer comme la plupart de nos rêves le font quand le temps et la réalité ont trop pesé sur eux ».
Ce ne serait certes pas aujourd’hui, dieu merci ! que de tels agissements en viendraient à miner le quotidien des squats d’artistes, à Londres, Paris ou ailleurs. La simple alternative ici présentée, néanmoins, entre artisme et marxisme-léninisme a de quoi laisser songeur. Pour ce qui est à la fois des punks et des squats, certains seraient sans doute d’un avis légèrement différent. 

Bière sociale, ton univers impitoyable...
Il n’est qu’à citer, par exemple, celui des divers membres des groupes musicaux Bière sociale et Kamioners du Suicide, dont on trouvera une interview édifiante (« Il faut se garder d’être édifiant » disait Hegel) dans le n°29 du magazine Rotten eggs smell terrible. Voilà des gens pour qui la punkitude limitée à un look, un travail graphique et musical, une position politique, même, proclamée à longueur de morceaux mais démentie par la mesquinerie, l’arrivisme, le mercantilisme ordinaires de ses sujets, ne demeurerait autre chose, précisément, qu’une attitude de plus, spectaculaire et insupportable. Au reste, l’expression « adverse » de « street punk » qu’on serait tenté de leur accoler (par opposition à un punk propret, niaisement artistico-bourgeois, mais tout aussi imaginaire) révèlerait, elle aussi, rapidement son ineptie, renvoyant simplement à une attitude annexe. De fait, après avoir noté que « le punk, mouvement tellement vaste » gagnerait à être « redéfini » et qu’il ne voyait, pour sa part « pas trop de différence entre le milieu punk et anar », le chanteur « punk » de Bière sociale, questionné sur ce sujet du « punk de rue », pose franchement les choses : « Pour moi, les gens qui sont dans la rue ils font du rap. Les gens qui font du punk ont peut-être un rapport à la rue qui passe par leur vécu… après : « street punk »… quand tu vois les mecs, ça me fait rigoler, t’en as un qui tient un magasin de tatouages, l’autre un magasin bio rue de la roquette, le rue s’en passe, des « streets » comme ça… nous, la rue, on la respecte, on s’y retrouve mais on traîne pas dans la rue et la zique qu’on fait c’est du punk-rock avec une conscience de classe… »
Le (gros) mot est lâché. Conscience de classe. Pourquoi pas « anarchie » ou « communisme », tant qu’on y est. Un communisme, d’ailleurs, dont Bière Sociale (en tout cas son chanteur) ne fait pas mystère, passant justement chez eux par une curiosité, une attention à ce qui aura nourri universellement leur « idée du punk », que ce soit dans le domaine de la théorie et des pratiques, « de quelque chose qui se suit entre les paroles et les actes », de l’Histoire, des arts, etc : « Nous, on ouvrait des squats, et dedans, il y avait des concerts punks, mais aussi plein d’autres choses (…) en une semaine, tu pouvais aller quatre fois dans un squat parce qu’il y avait une projection de film, un restau, un concert, une discussion… les gens se voyaient, se retrouvaient, se confrontaient et punk ou pas punk… squatteur ou autre… ça brassait très large ».
Le communisme bien compris procède toujours, chez les non-propriétaires, d’une volonté instinctive de comprendre un peu les choses, notamment quant à sa propre situation, dans le but (intéressé) d’arrêter de se faire défoncer par l’ennemi de classe. Par là même, ce communisme est curiosité permanente envers son époque et tout ce qui fait progresser celle-ci, en bien ou en mal, à savoir ses marges. D’où l’intérêt, par exemple, de notre chanteur de Bière sociale pour le milieu punk et skinhead des années 1980, où les ambiguïtés, les positionnements et même les affrontements politiques extrêmement violents n’empêchaient pas, cependant, le sentiment confus d’appartenance à une même nécessité historique, une nécessité orpheline de nom : « Je pense que les gens qui ont bien fait le lien entre ces cultures de rue, c’est la souris déglinguée quand ils ont fait en 90 leur concert à Paris. Leur première partie c’était NTM qui étaient pas du tout connus à l’époque, ils ont dit voilà il y a des groupes qui arrivent derrière nous, qui ne font plus de la zique binaire pas du rock’n’roll qui cause de la rue et de la jeunesse… et la souris qu’on a traité de fafs et tout ça c’est pour moi le groupe qui représente la jeunesse, toutes les contradictions et merde qu’impliquait la rue à l’époque. Les concerts keupons avaient lieu dans les squats avec la bande des skins de Luxembourg ou evil skins craignos qui se pointaient avec la bande à bérus, plein de gens qui se mélangeaient et se tapaient sur la gueule… ça faisait des mecs un peu chelous qui avaient des potes dans plusieurs bandes et qui savaient pas trop… »
Cette racine commune définissant le « punk » entendu comme tel est évidemment malaisée à définir. On peut décider d’en rester à ce mystérieux Parti de la Jeunesse de LSD, aussi riche que diffus. Mais, à célébrer ainsi la perpétuelle jeunesse, le pouvoir a priori incontestable des « jeunes cons » de toutes époques, on risque de mépriser par principe les vieux, la mémoire, donc l’Histoire et l’avenir. On doit alors s’attendre à se retrouver bientôt dans une position inconfortable d’ancien chasseur devenu proie (comme dans la nouvelle Chasse aux vieux, de Buzzati) : la proie d’un jeunisme ambiant dont l’esprit libéral, avide de décerveler, et d’installer tout le monde dans un présent éternel, sans références et sans issue, fait chaque seconde l’apologie nécessaire.
On peut préférer l’appeler aventure, au sens où détruire, tout au moins combattre, nuire d’une quelconque manière à ce monde proscrivant l’aventure, constitue bien ici-bas la dernière aventure possible. OTH qualifiait autrefois le rock’n’roll, après bien d’autres, de « dernière aventure du monde civilisé ». Bière sociale et ceux qui leur ressemblent auront donc été à la fois plus précis et moins fétichistes. Il appartenait à des punks de ce genre (qu’on les appelle communistes, anarchistes, autonomes, quoi que ce soit d’autre…), du fait d’une capacité dialectique certainement un poil supérieure non seulement aux autres punks, mais aux millions de citoyens normalisés promenant leur charrette journalière parmi cette époque répugnante, d’accepter de se fondre dans l’Histoire avec ce dernier bout de spécialité (la « punkitude ») les ayant éveillés à la révolte, à la lutte, à la vie.
L’intégralité, en tous cas, de cette interview de Bière sociale (reprise, et précieusement transcrite, de l’émission de radio Konstroy) est à retrouver dans la revue que nous avons citée plus haut : Rotten eggs smell terrible. On y lira également, devant la cheminée, au pied du Michel Sapin, un entretien avec les Kamioners du suicide, ainsi que le grand voyageur d’Asie, Fred « Le Râleur », fondateur très célinien de toute une série de fanzines célèbres (L’amiral Bragueton, Fort-Gono, etc) témoignant de cette même fringale « punk » de nouveautés et découvertes subversives.
Last but not least, la revue propose à ses lecteurs une cassette regroupant divers morceaux des deux groupes musicaux susmentionnés. Tout cela est trouvable en infokiosk et autres librairies gauchistes, ou commandable à la rigueur (5 euros, frais de port compris) à l’adresse suivante : mundodrama@wanadoo.fr

Les âmes d'Atala sur l'Achéron, en plein taf.
Voici donc qu’avec les punks, les spécialistes explosent, volent en éclats subtils.
Et ce n’est pas fini, lectrices, Lecter, Hannibal, puisque il nous faut vous parler, à présent, d’un homme ayant jadis uni ces qualités diverses d’homosexuel, d’artiste, d’anarchiste-voyoucrate et bien d’autres encore, un punk autrement dit, des temps jadis, un punk belge, qui plus est (ce qui, de notre point de vue, évidemment, ne gâte rien) : le très « rauque », finiséculaire et flamand Georges Eekhoud (1854-1927).
« Il meurt, amer, en 1927 », écrit Mirande Lucien, introduisant le beau recueil de nouvelles que nos amis des Âmes d’Atala consacrent ces temps derniers au personnage, et intitulé Une mauvaise rencontre. Relevons, d’entrée de jeu, sous ces mots, la malice évoquant la « mort » récente (et suggérant, peut-être, d’ailleurs, une renaissance possible) d’AMER, l’indispensable revue littéraire et ultra, éditée par ces mêmes précieuses et lilloises Âmes d’Atala, dont c’est peu dire que Georges Eekhoud avait tout ce qu’il fallait, où il fallait, pour s’attirer leur sympathie profonde.
Né petit-bourgeois à Anvers, le bougre, devenu orphelin, se voit envoyé en Suisse, dans un pensionnat d’élite, par les soins de l’oncle pété de thunes auquel il est confié (cet épisode suisse est brièvement évoqué dans son roman wagnérien Escal-Vigor, seul de ses ouvrages dont nous eussions connaissance, avant cette Mauvaise rencontre). Très tôt, Eekhoud découvre son attirance pour les garçons, et sa répugnance symétrique pour les valeurs globales de la société pourrie lui interdisant une telle préférence. Le procès et le sort carcéral fait à Oscar Wilde (à qui l’une des nouvelles du recueil fut dédié, et dont Wilde prit d’ailleurs une connaissance admirative), ayant ému une grande part de l’opinion littéraire de l’époque, sont antérieurs, d’une poignée d’années, aux propres déboires judiciaires d’Eekhoud, traîné pour homosexualité (ou, plus précisément : « outrage aux bonnes mœurs ») devant les tribunaux de Bruges, après la publication (1899) de cet Escal-Vigor susmentionné, premier roman francophone célébrant l’amour masculin. Pour cette raison même, Eekhoud s’engage très vite « politiquement » aux côtés des anarchistes, la Belgique comme la France offrant alors la caractéristique d’une alliance unissant les milieux littéraires et politiques d’avant-garde. C’est ce qui pousse Eekhoud, membre fondateur, et collaborateur au long cours, de la revue réputée La Jeune Belgique, à quitter finalement celle-ci, jugée trop conservatrice, en 1895, pour fonder Le Coq rouge, au ton franchement anarchisant, regroupant Maeterlinck, Verhaeren et d’autres de ses amis. Sa participation au Coq rouge n’empêche pas Eekhoud d’écrire ailleurs pour gagner sa vie, dans des journaux « normaux », populaires et/ou conservateurs, pas plus que sa sympathie pour l’Anarchie anti-électoraliste ne lui interdit de se rapprocher à l’occasion des socialistes du Parti Ouvrier Belge. C’est qu’Eekhoud fonctionne à l’affectif, comme on dit chez les cadres, à la (mauvaise) rencontre, et ses amitiés, particulières, sont très souvent rien moins que politiques (encore faudrait-il s’entendre sur ce dernier terme). Nous voulons dire qu’il aime les voyous, les prolétaires concrets de sa région d’Anvers, les pauvres de Flandre tenant toujours vivantes, au fond de leur calbute, des traditions médiévales païennes de jouissance, et d’insoumission aux valeurs chrétiennes dominantes. Il aime leurs corps, qu’il décrit à merveille, jusque dans le trouble qu’ils provoquent, autant que leurs combines et leur fausseté de petites gouapes arnaqueuses. Le recueil Une mauvaise rencontre (dont les nouvelles qu’il contient datent des années 1895-96) célèbre, un demi-siècle avant Genet, le bonheur sensuel mixte de céder autant à la force brute qu’à la douceur, à la fragilité, en l’occurrence celle  des pauvres. Les saynètes qui s’y succèdent montrent ces deux visages de la séduction masculine : virilité des voyous organisés, fondus dans un corps collectif auquel leur corps propre empruntera ses caractéristiques de morgue, de vantardise nonchalante, et l’enfance maintenue, dans la pureté des intentions, dans l’honnêteté invincible de ces prolétaires flamands soumis à l’ignoble exploitation bourgeoise. Burch Mitsu, par exemple, dépeint la vie misérable de pêcheurs ostendais saignés par une litanie de parasites et intermédiaires capitalistes maritimes les contraignant à affronter la mer à perte, sans pouvoir se nourrir ni nourrir leur famille, cependant que des concurrents – britanniques – travailleurs « détachés » cassant encore les prix, se voient « favorisés », déclenchant une révolte finale, au cours de laquelle le héros (dont le narrateur, et à travers lui, Eekhoud, est amoureux) est tué par les gendarmes. Le marin de Burch Mitsu n’est pas un voyou, c’est un travailleur. Mais Eekhoud l’aime autant que les taulards peuplant cette merveille de conte qu’est Le Tribunal au Chauffoir (sans doute, avec le titre éponyme, le plus poignant d’une Mauvaise rencontre) et dont l’hétérogénéité de classe ne contredit pas, à ses yeux, l’unicité désirable. Le rapport à l’enfance, et à l’adolescence, est ici fondamental. L’homme empêché, dans la réalisation de ses désirs, qu’ils soient homosexuels et/ou illégalistes, est maintenu, pour Eekhoud, sous les coups de la Loi, en situation de minorité. L’innocence, la fraîcheur, alors, de la révolte qui s’y oppose symbolisera, dans la beauté même des corps qui la portent, le surgissement du possible. Telle est l’anarchie d’Eekhoud, hors tout programme et tout dogme. Elle apparaît, vis-à-vis d’une société croulante et verrouillée, comme l’admiration de ce surgissement nouveau, érogène, vital. « Vital » est d’ailleurs le nom du héros d’un autre conte, tiré de ce recueil : celui d’un jeune idéaliste passé par les horreurs du service militaire, et révoqué pour avoir, selon ses moyens, contrevenu aux ordres iniques qui lui étaient donnés (faire condamner un troufion au bénéfice d’une crapule de sous-off, faire tirer sur une foule de grévistes…) et qui finira, désespérant de rien pouvoir changer à cette société lamentable, par balancer une bombe au beau milieu de la Chambre des députés.
Le vitalisme d’Eekhoud, saluant la vigueur des corps ouvriers autant que leur malice, leur capacité de dissimulation face aux brutalités de l’adversaire, est ailleurs présenté comme un problème, une énigme, une aporie bouleversante, dans la nouvelle ouvrant Une mauvaise rencontre. Un jeune aristocrate décadent – sorte de Des Esseintes (libertaire) saisi juste avant les consomption et décomposition finales, écrasé par le spleen et la détestation de son milieu rupin d’origine, se perd sciemment dans quelque bouge malfamé de banlieue, paré de tous ses bijoux et signes extérieurs de richesse, en cherchant l’agression, le braquage et finalement la mort, en manière de suicide par procuration. Il croise toute une bande de mauvais garçons auxquels il paie tournée sur tournée, sachant, devinant, et jouissant par avance des regards concupiscents prometteurs que les voyous lui jettent, en s’en cachant à peine. Sitôt le bal fini, et le café vidé, ils le dépouilleront et le tueront ou plutôt chargeront, ce soir-là, de la besogne, un jeune affranchi chargé de faire ses preuves. Cela tombe bien, si l’on peut dire. La petite gouape en question est précisément le mignon que le narrateur a repéré depuis le début, et qui l’émeut fortement, synthèse eekhoudienne parfaite – ou imparfaite – d’innocence enfantine et (vernis qui la recouvre, l’absorbe superficiellement) de rouerie insolente, de crâneuse morgue pré-délinquante. Les voilà mis en présence, seuls à seuls. Le narrateur attend, longtemps, de son apprenti bourreau, tout en lui ouvrant son cœur et lui révélant l’étendue de son admiration, de son désir admiratif, un coup de couteau qui ne viendra jamais. Gagné à ses convictions anarchistes, de justice et de beauté universelles, que l’aristo lui a joliment prêchées, le jeune voyou se refuse à le détrousser, et à l’occire. À l’issue de trop brefs élans amoureux, les deux hommes, tombés en pleurs dans les bras l’un de l’autre, doivent hélas ! se séparer, suite à un inopiné passage de flics, au désespoir du narrateur, qui recherchera partout, ensuite, durant des mois, son jeune amant. En vain. Le coup de couteau auquel il aura échappé sera en définitive administré au jeune homme, enfin retrouvé, mais juste au moment de mourir, au pied même de la guillotine l’attendant pour expier quelque attentat commis cette fois au nom de l’Anarchie. La leçon aura porté, c’est sûr. Mais c’est pour Eekhoud, et son narrateur amoureux, le déchirement qu’on imagine, l’occasion de cette réflexion, de cette ambivalence : contrarier le vice des voyous, les éduquer, à l’anarchiste ou à la bourgeoise, ne serait-ce aussi risquer de les fragiliser, de ronger au profit des riches cette carapace très sûre qui les protégeait ? « En apercevant Mauxgraves, le visage déjà marmoréen de Daniel s’illumina, se rosit d’émotion, d’un orgueil candide, ses yeux enthousiastes et fervents semblant dire à l’initiateur : « Es-tu content de ton œuvre ? ». Cette expression de félicité et de triomphe déchira le prince au lieu de le consoler (…) C’était l’effet même de ses paroles d’autrefois que le prince lisait dans les grands yeux de l’adolescent, mais à cette exaltation de martyr et d’illuminé se mêlait une ombre de reproche, très doux – oh si caressant ! – au maître qui lui survivrait après l’avoir poussé vers l’échafaud. »
Une mauvaise rencontre, donc. Assurément. Mais pour qui, au juste ? Quand la révolution éclatera, et qu’elle sera, sans nul doute possible, émaillée d’atrocités, d’injustices envers des bourgeois ayant auparavant, contrairement au troupeau de leurs semblables, fait preuve d’humanité, d’amour envers les parias, comment faudra-t-il réagir ? Eekoud confesse ailleurs, là-dessus, préférer le martyre inconnu au danger de laisser échapper, à la suprême saignée finale, le moindre cochon bourgeois : « Les meilleurs, les plus jeunes d’entre les bourgeois sont inaptes aux récoltes des jours prochains (…). Trop de bonheurs et de privilèges nous entachent et nous dégénèrent pour que nous soyons dignes de communier dans la mort avec les doux et sublimes parias ! Résignons-nous, au jour des représailles et des cataclysmes, à tomber confondus avec les mauvais riches. C’est pour donner aux aimés la plus intense preuve de notre tendresse que nous devons consentir à cette méconnaissance, à cette méprise. Il nous faut accepter toute la cruauté de ce sort, et cela sans espérer que jamais nos justiciers nous pleurent ; au contraire, avec le désir que jamais – pour qu’ils n’en éprouvent d’oiseux et inutiles remords – ils sachent à quelle extrémité, à quel paroxysme nous les chérissons ! Il faut, afin que rien ne trouble leur œuvre sereine et régénératrice, qu’ils continuent de nous croire coupables. »
 
Georges Eekhoud, aubadinier. Riche Belgique !
Ian Geay signe, de l’ouvrage, une postface, comme à son habitude, « sinueuse et toute traversée d’éclairs », en d’autres termes irréprochable. Ce qui l’intéresse, chez Eekhoud, c’est la fusion de l’homosexuel et de l’anarchiste, n’en déplaise aux militants de tout poil, et toute spécialité, avides de placer le rauque écrivain flamand dans une case plutôt qu’une autre. Il reprend, d’ailleurs, une phrase d’Hubert Juin signalant en 1976 : « libertaire pour les uns, socialiste pour les autres, il semblerait que chacun tourne autour d’une évidence que la biographie même d’Eekhoud conjure et éloigne alors même que l’œuvre tend vers l’impossible aveu, dessinant un « masque » qui en est le moteur secret. » Libre alors, pour Ian Geay, « aux curés de toutes chapelles », aux « polices politiques de tout bord d’établir leur propre vérité. » Et quant à l’uranisme d’Eekhoud, « il faut lire l’expression homosexuel et anarchiste non pas comme la proposition fermée d’une identité figée mais comme une inclusion ouverte sur l’infini des possibles », « [Eekhoud] était « homosexuel et anarchiste », car il avait l’étoffe d’un lutteur et qu’il ne frémissait que dans le contact, la préhension et l’assemblage des mots et des corps. » S’ensuivent, un peu plus loin, de très féconds développements sur la lutte – la lutte libre, l’art martial, qui passionnait Eekhoud, autant que Cladel et d’autres – comme occasion suprême (relativement à d’autres pratiques martiales, convoquées pour l’exemple) d’incarnation érotique d’une même pulsion présidant, pour Ian Geay, à la vie et à l’écriture, ceci impliquant au passage que les écrivains sérieux se trouvent également souvent être, de son point de vue, des bastonneurs impénitents, prestement mis en appétit par la « préhension » castagneuse (quoique la percussion semble en l’espèce davantage à l’œuvre. Essayez de saisir un gus à l’aide d’une canne plombée, vous galèrerez quelque peu, du moins au début). Cette opinion semble chez lui bien ancrée, comme en témoigne, entre autres multiples exemples (on relira le n°4 d’AMER, consacré tout entier au pugilat, sous toutes ses formes) un article récemment publié par le sieur Geay sur le très martial (et spécialisé) site des cannes et bâtons de combat, un article consacré aux règlements de compte musclés inter-écrivains dans l’Histoire. On écrit, pour M. Geay, comme on se bat. Et l’on vit de même. Eekhoud ruina un jour la gueule, à coups de canne plombée, suite à une chicane littéraire quelconque, au malheureux parnassien Albert Giraud, auteur des très beaux Papillons noirs et Absinthe, et ancien condisciple d’Eekhoud à la Jeune Belgique. Un événement notable, sur lequel Ian Geay ne manque pas de revenir. L’« anarchiste » Eekhoud se trouve en réalité tiraillé entre les exigences d’intensité et de libération. Son goût érotique pour la canaille populaire témoigne d’une défiance certaine envers toute positivité, fût-elle révolutionnaire. Une humanité pacifiée équivaudrait à une humanité vaincue, embourgeoisée, trivialisée, désérotisée. C’est cette tendance que Ian Geay identifie chez lui au moyen de l’expression « lutte pour la lutte », recouvrant tant ses préférences sexuelles que ses habitudes littéraires, et stylistiques. En sorte que la « lutte pour la lutte » eekhoudienne serait simplement l’autre nom possible d’une « conception homosexuelle du monde » préfigurant celle présentée, en son temps, par le FHAR dans son célèbre Rapport contre la normalité (réédité dernièrement par les pionnières éditions Questions de genre/GKC) englobant tous les aspects de la vie, conçue généralement comme combat et affrontement, ce que les gender studies, ayant remis Eekhoud, très oublié depuis sa mort, au goût du jour, n’auront manqué de souligner.

Pour le style même, justement, du rauque « poldérien », comme on le surnommait parfois, un style dont on a pu avoir ici même déjà quelques aperçus, il fut décidément conforme aux exigences posées par Anatole Baju, dans le n°28 du Décadent, c’est-à-dire « tourmenté parce que la banalité est l’épouvantail de cette fin de siècle, et nous devons rajeunir les vocables tombés en désuétude ou en créer de nouveaux pour noter l’idée dans la complexité de ses nuances les plus fugaces. » Les néologismes, donc, et substantivations, y abondent, non moins que les images et symboles évocateurs. D’une part, Eekhoud écrit en artisan, ou alchimiste et « juxtapose, accole, soude deux mots pour en former un troisième où se mélangent équivoquement leurs valeurs » (selon le mot de Fénéon relevant les divers « sexciproque », « violupté », « crucifiger » ou autre « éternullité » employés par Laforgue autour de 1890). Secondement, Eekhoud se met en quelque sorte au diapason du monde, se « borne », en dépit de son côté actif et lutteur, à en enregistrer, décrire et valider les mouvements objectifs, les correspondances. C’est le cas, en particulier, de ses descriptions marines dans sa nouvelle Burch Mitsu, sur les pêcheurs d’Ostende. « Il est plus ou moins puissant, non pas en raison de ce qu’il fait lui-même, mais en raison de ce qu’il parvient à faire exécuter par les autres, et par l’ordre mystérieux et la force occulte des choses », pour reprendre les mots de Maeterlinck, décrivant le poète moderne idéal au Jules Huret de l’Enquête sur l’évolution littéraire.
On pense, à lire Eekhoud, à quelque Huysmans encore compliqué, au Camille Mauclair du Soleil des morts, pour le tarabiscotage ordinaire des expressions (plus vivifiant, certes, et tonique chez Eekhoud) et, ailleurs – violence anarchique oblige – à Louis Dumur décrivant comme lui, dans Albert, ses tourbes contemporaines en de riches, impossibles et haineuses allégories. Comme chez Dumur et Mauclair, on relève souvent, chez Eekhoud les traces d’un antisémitisme sensible et prégnant. Ian Geay invitant, à ce sujet, à ne pas se méprendre, à ne pas commettre d’anachronisme, et rappelant la surdétermination, par le contexte particulier, finiséculaire, d’un tel antisémitisme, nous ne le suivrons pas nécessairement sur ce point. L’antisémitisme, comme expression pathologique parfaite de la confusion politique, nous semble opératoire aujourd’hui encore suivant des modes approchants. Et si nous apprécions Eekhoud, Dumur, Villiers de l’Isle-Adam ou Wagner, c’est précisément en dépit de cette pathologie chez eux très contemporaine, malgré cet antisémitisme occupant et troublant aujourd’hui encore notre oxygène, notre environnement politique immédiat. D’ailleurs, dans l’introduction du petit papillon eekhoudien diffusé (il s’agissait de la nouvelle Bernard Vital), avant Une mauvaise rencontre, par les Âmes d’Atala, on pouvait lire certain passage, auquel nous ne changerions pas une ligne, faisant état d’un temps où les figures « honnies » du juif et du capitaliste coïncidaient parfois, dans les consciences. « On peut le regretter, d’autant que rien n’a vraiment changé depuis ce temps » concluait-on, pour nous à juste titre. Rien n’a encore changé, chantaient les Poppys (et chante encore Taï-Luc, à l’occasion). Le temps d’Eekhoud, celui, aussi, de lire et d’apprécier Eekoud sans illusions, en parfaite connaissance de cause, ce temps-là est aussi le nôtre.
Un dernier sujet de désaccord éventuel – amical – concernerait le statut du kumi kata, et la mise à distance qu’impliquerait pour Ian Geay, en regard de la lutte, le port du gi dans certains arts martiaux (le judo, par exemple). 
Mais ceci est une autre histoire.
Dont nous reparlerons avec lui, avec plaisir, en cette nouvelle année 2014, laquelle s’annonce radieuse.
Longue vie aux Âmes d’Atala.


Les femmes auront la lourde tâche de clore cette glorieuse session « idées-cadeaux » de Noël.
À toute saigneuse, après tout, tout honneur. 
Mais quelles femmes ? Et puis, d’ailleurs, comme le demandait, voilà quelques années, un poète symboliste suisse éthéré, injustement sombré dans l’oubli : où sont les femmes ?
Si les femmes sont à gauche, et même révolutionnaires, voire même encore, comble d’extrémisme ! lectrices des excellentes productions de la maison Hazan, pourquoi alors, ô maris, ne pas leur offrir Les féministes blanches et l’Empire, délicieux et instructif pamphlet, où l’on apprend une foultitude de choses sur les ravages irréparables causés, dessus la psyché essentielle du tiers-monde, par l’impérialisme culturalo-islamophobe féministe, gay, et lesbien concentré et diffus ? Ajoutons que pour l’achat de dix exemplaires des Féministes blanches et l’Empire, un fouet de cuir en vachette durable, destiné à battre plaisamment sa coulpe ad vitam aeternam sera fourni sur simple demande à toute doctorante en sociologie présentant un titre universitaire valide.  
D’autres féministes (c’est notre cas, mais enfin, voyons la sinistre vérité en face : nous ne sommes pas des femmes) préfèreront, pour un prix comparable, le Manifeste de Morgane Merteuil, à moins qu’elles ne s’abîment, en conscience, avec l’Emeutia Erotika de notre chère Lilith Jaywalker, dans quelque charmante horreur pornographique à dominante riot-fellatrice, entomolo-sexuelle mâtinée d’ondinisme. Lilith Jaywalker écrit comme une chatte, quand Sasha Sher produit, hélas ! du pied gauche.
Sachez-le, pour Sasha.
Et à l’année prochaine !

mardi 24 septembre 2013

Riche Belgique (5) : Bruxelles et Gomorrhe

Petite finition à la vaticane (1960).

Nous vous parlions hier de Marcel Mariën à Ostende. Sachez qu'à l'instar de Dieu, le bonhomme présente ces deux qualités d'être à la fois mort et partout, puisque son film L'imitation du Cinéma, ayant causé un certain scandale international autour de 1960, est actuellement visible à Bruxelles, jusqu'au 6 octobre 2013, au Centre d'Art Contemporain installé place Sainte-Catherine. Entre deux productions en série de faux billets de cent francs belges, Marcel Mariën, auteur de la phrase immortelle Dieu a aussi inventé la merde ! avait à l'époque investi, dans la réalisation de son court-métrage, le produit financier d'une de ses ultimes escroqueries. L'histoire du film est assez obscure. Disons qu'elle tourne autour de l'expérience mystique d'un type en recherche sexuelle bien décidé à connaître, dedans sa chair, l'antique expérience de notre sauveur Jésus-Christ sur la Croix. Le type se rend donc, comme tout un chacun, jusqu'au magasin de bricolage le plus proche afin de s'y faire prendre les mesures (des bras et jambes) et commander l'instrument de contreplaqué adéquat, auprès d'une vendeuse qui se touche négligemment la chatte en recevant ses instructions. Tout cela, bien entendu, sur fond de prélude de Parsifal, ce qui  ne gâte rien. Il arrivera d'autres aventures du même tonneau - loufoque - à notre sympathique héros (Tom Gutt, qui ressemble ici à s'y méprendre à l'Anthony Perkins de Psychose). 
Il en fallait, justement, des Gutts, en 1960, pour montrer ce genre de choses. Il en faudrait davantage aujourd'hui que la police de la pensée religieuse se voit désormais sous-traitée, par des crapauds de bénitier monothéistes par ailleurs toujours actifs, auprès des flics gauchistes du NPA et autres soi-disant Indigènes de la République pourfendeurs d'athéisme.
Bien sûr, il est possible de voir l'Imitation du Cinéma ailleurs, de le visionner, par exemple, tout seul comme un con sur Youtioube. Mais pourquoi ne pas se rendre, en compagnie d'autres cons, jusqu'à notre Centre d'Art bruxellois, où vous pourrez admirer, pauvres hères et héresses, en sus de Gutt et Mariën, moult phénomènes annexes (100, pour être précis) ici rassemblés - à l'instigation de quelque vedette culturelle dont nous nous fichons bien - comme expression parfaite (dixit, en substance, le prospectus) de l'âme belge contemporaine ? Pourquoi se refuser de revoir ainsi quelques jolis crimes pâtissiers perpétrés par Noël Godin, diverses oeuvres et contributions de Christian Dotremont, Rops, Spilliaert, Masereel, Charlier, Hugo Claus, Michaux, Horta, Maeterlinck ou Patrick van Caeckenbergh ?
Ne laissez point passer l'occase. 
On est peu de chose, vous savez ! 
Même si, selon l'expression, ici opportunément rappelée, de l'étonnant faussaire Geert Van Bruaene : certes, nous ne sommes pas assez rien du tout.


lundi 23 septembre 2013

Riche Belgique (4) : Comme à Ostende

Brise d'Ostende (1900).

Ostende est une métropole regorgeant littéralement de curiosités, à caractère esthétique autant que géostratégique, parmi lesquelles il convient de citer : 1°) un centre-ville traditionnel d’où jaillit, comme partout en Flandre, l’inquiétant beffroi de rigueur, surplombant sa grand-place de demeures bourgeoises finement ouvragées, 2°) un parc Léopold, poumon vert d’une cité certes tournée, avant tout, vers les nuances grisâtres enluminées de cette mer du Nord dépressive que nous chérissons tant, sans oublier, bien entendu (faisant exactement face au bassin du mythique Mercator ayant jadis ramené du bout de l'océan, entre autres trésors, la dépouille du père Damien, béatifié par Jean-Paul II en 1995),  3°) la clandestine et mondialement célèbre base sous-marine d’attaque qu’entretient ici à grand frais depuis près de deux siècles le marquis de l’Orée, à laquelle les touristes émerveillés pourront accéder tous les jours (sauf le jeudi) de 15 heures à 15 heures 17, via une crypte éminemment profonde de la basilique Pierre-et-Paul. 
Les jours de fin de semaine, quand le temps est clément, on se baguenaude en foule le long d'immenses plages bordant la ville, on y joue dans le sable, crie, nage, s’amuse, et circule, pourquoi pas ! en voitures collectives (à pédales) sur un front de mer longeant d'étranges Galeries royales, l’esprit imbibé de nostalgie et de vapeurs de bière tripel. Les villas 1900, il est vrai ! ne sont désormais qu'un lointain souvenir, emportées au plus noir du temps par les mânes d'obscurs philistins qui les habitèrent et, tout cochons simples qu'ils aient été à leur époque bénie, riants et paillards ou catholiques tordus, n'eussent également pu se représenter combien il serait possible après eux de vivre encore plus mal, tellement plus vulgairement et laidement. Les promoteurs immobiliers ayant ici balafré Ostende l'auront assez démontré universellement. Mais nous voilà devant le grand Casino de la ville, imposant et sinistre café-restaurant-discothèque chic, jouissant d’une vue exceptionnelle sur le large, et recevant exclusivement, au plan artistique, des chanteurs morts, ou bien, à la rigueur, francophones (Carla Bruni y est attendue au mois de novembre). Ce nid de rupins mis à part et la Villa Maritza, l'autre rendez-vous de la Haute (pour lui purement gastronomique) n'ayant toujours pas réouvert, bien que sa splendide façade Art Nouveau (l'une des dernières de la promenade) soit toujours visible et admirable par tous, l’ambiance à Oostende aan Zee, le week-end, est souvent nettement populaire, voire prolétarienne. Les prolétaires, en l'occurrence, sont belges (parfois même carrément liégeois) ou français. Les Allemands, et surtout les Anglais, autrefois hools avinés en goguette scandaleuse, depuis les ports consanguins de leurs contrées chômeuses, échouent désormais davantage céans depuis les bourgs luxueux (De Haan, notamment, et ses merveilleuses langues de dunes) situés plus au nord de la Côte, le long de la ligne de tramway reliant La Panne à Knocke-Le-Zout (l'horrible). C'est ainsi qu'entre la gare d'Ostende et les premières vastes étendues de sable de la Zeeheldenplein, flanquée de sa fameuse statue cambrée à la Querelle de Brest, on remonte souvent le Visserkaai - son marché aux poissons, ses échoppes de crevettes et de roll-mops - parmi l'environnement enthousiaste de familles lilloises sans le sou, fraîchement débarquées en train par Courtrai (quinze euros le ticket), et dont le contentement pour ainsi dire familièrement dépaysé, déjà réel quoique empressé de grandir toujours plus (là-bas ! sur les plages ! au commencement bientôt entre-aperçu de la grande promenade Albert 1er) rencontre aussi le nôtre, à moins qu'il ne le suscite purement et simplement. C'est ici, en tout cas, que fond sur nous, immanquablement au gré des années, la même combinaison sentimentale d'euphorie et de mélancolie sévère requise pour apprécier les lieux. 
Les choses, au fond, n'ont guère changé depuis qu'Ensor peignait, voilà un siècle, ses gigantesques orgies balnéaires de masse, éclatantes, cependant que Spilliaert, son compatriote, choisissait, lui, d'enfermer cette même atmosphère dans un chromatisme de gris et noirs de fin du monde, de suspension du temps désignant la ville. Ensor puisait, dans Ostende, de la force et de la révolte, trouvant, dans les physionomies trognesques peuplant l'endroit, l'incarnation idéale du mensonge social (du masque) autant que la vigueur matérielle - coloriste - susceptible de le moquer et de le congédier, comme Rabelais, au terme de quelque énorme farce, sanctionnée par un rire dément, anarchisant, communicatif. Ensor, tout individualiste et désespéré qu'il fût, lia toujours son sort personnel à celui d'une certaine cohérence, d'un certain mouvement esthétique collectif (Les XX, La Libre Esthétique...). Chez Spilliaert, c'est avant tout le sentiment d'échec solitaire, d'impossibilité subjective de réussir qui importe et domine. De fait, malgré sa participation formelle à divers groupes en vue (et quelques succès d'exposition), malgré le soutien d'Edmond Deman, libraire bruxellois influent qui remua ciel et terre pour le faire connaître, ou l'amitié de Verhaeren, dont il se rapprocha en France grâce au précédent, rien pour lui ne bougea jamais. Jamais l'écho, favorable pourtant, que sa manière stupéfiante rencontre encore de nos jours n'installa autre chose, en sa faveur, qu'une sorte de gêne inquiète, d'ennui coupable, de crainte diffuse. Spilliaert, invariablement, aura rebuté l'acheteur, comme tout ce qui dégage une trop insistante et envahissante odeur de mort. De sorte que le sentiment d'étrangeté, irréductible, tourna vite chez notre malheureux artiste à l'angoisse de ne pouvoir exister, de ne pouvoir rien devenir, de ne pouvoir même physiquement fuir cet état d'impuissance radicale, lequel finit par se confondre à ses yeux avec Ostende elle-même. Toutes les tentatives, tous les projets caressés par Spilliaert en vue de s'évader de cette ville, d'une manière ou d'une autre : en devenant marin, explorateur colonial ou artiste à Paris se brisèrent ainsi sur la réalité triviale de sa mauvaise santé, de son repliement sur soi mutique, de sa faiblesse congénitale. Fils d'un parfumeur boute-en-train et d'une mère bigote renfermée, Spilliaert aura en effet hérité - de cette monstrueuse alliance - la sensibilité fine de qui se sait toujours parfaitement condamné par la tyrannique médiocrité ambiante. Ensor, qu'il poursuivait de son admiration assidue (au point, paraît-il, de faire le siège régulier de son logement, distant du sien de quelques rues, après les nuits d'errance dont Spilliaert était coutumier le long des boulevards glacés, et sur la digue, face à la mer) ne l'aimait point. Permeke non plus, à ce qu'il paraît, dont une légende raconte qu'il aurait même mis en pièces, avec rage, son propre portrait que l'autre lui aurait offert. Sans doute Spilliaert l'énervait-il, à force de lui coller le bourdon. Pensez ! Un bourgeois comme lui, et qui plus est même pas mystique. Athée. Livresque. Nietzschéen. Un pauvre petit-bourgeois se campant devant lui, et puis devant eux tous, les artistes, comme une sorte d'infini reproche qu'on leur aurait lancé, gémissant et incompréhensible. Ne crevant point de faim, ce type, et pourtant tellement malheureux de s'estimer, comme cela, coincé et emprisonné. Tourné et retourné sans repos, dans le vent houspilleur d'Ostende. Et Spilliaert, toute sa vie, resta seul. Il offrit, au cours de son existence, ce spectacle pénible de l'homme incarcéré au fond d'un sort social. Le bouquet, si l'on osait ce terme, c'est qu'à la longue, cet homme, cet artiste nécessaire autant qu'impossible se trouva peu à peu touché et gagné, les années passant - très lentement - par une vague forme de contentement, et même, tenez-vous bien ! de bonheur proprement conjugal. Il s'éloigna résolument, alors, de tous ses noirs, et de ses gris, et de ses sombres paysages de Mer du Nord noyée dans l'attente mystérieuse, qui font son premier intérêt sordide. Il choisit la couleur, l'espoir. Il choisit la vie. Et dans ce choix ultime-là, enfin, il perdit absolument tout. Fin de la belle histoire de Léon Spilliaert (1881-1946).
 
La Rafale (1904).
« Quant au jeune dessinateur Spilliaert, il expose des choses impressionnantes et comme hallucinées : femmes de plaisir aux mines hagardes, intoxiquées d'absinthe et d'amour, rampe à peine éclairée donnant sur la mer infinie, grands cierges se consumant dans un édifice mystérieux.»
(Emma Lambotte, Le Méphisto, journal anversois du 13/08/1908). 

Autoportrait au miroir (1908).
« Jusqu'à présent, ma vie s'est passée, seule et triste, avec un immense froid autour de moi.» 
(Lettre de Spilliaert à Jean De Mot, 6 février 1909).

***

Il ne faut pas trop se fier à ce que vous lirez ces jours-ci sur le site internet du Musée des Beaux-Arts d'Ostende (MuZEE) : du fonds Spilliaert dont l'établissement est dépositaire, peu d'oeuvres sont en réalité actuellement exposées. Reconnaissons néanmoins qu'elles comptent parmi les plus saisissantes, telles le duo présenté ci-dessus, ainsi que le célèbre Vertige, La coupe bleue ou encore l'autre Autoportrait (sans miroir) de 1908.
 
Le Musée des Beaux-Arts propose également, jusqu'au 17 novembre prochain, une rétrospective pas dénuée d'intérêt intitulée L'alphabet d'étoiles d'E.L.T Mesens (1903-1971), consacrée à cette cheville ouvrière relativement méconnue du surréalisme en Belgique (et ailleurs), galeriste, collectionneur, musicien, poète, collagiste, ami de Satie, Breton, Tzara et de tant d'autres. Certes, la vie des galeristes et mécènes ne nous passionne guère en général. Et il faut bien avouer que certains aspects un tantinet épiciers de l'existence de ce Mesens ici développés en long, en large et en travers, n'échappent pas à la règle. Une tendance, très actuelle, à la réécriture systématique de l'histoire des avant-gardes européennes à l'aune du pouvoir de l'argent de bon goût, du choix judicieux de capitaines d'industrie éclairés, bref de l'établissement artistique aux commandes spirituelles, tend désormais à évacuer, à Ostende et partout, ce qui, partout, fonda l'intérêt proprement politique et subversif des mouvements en question (nous en parlions d'ailleurs récemment ici même à propos de Tamara de Lempicka). Tout se trouve souvent présenté comme si, au fond, sans l'intervention des riches sponsors en question, à célébrer jusqu'à plus soif : véritables héros chevaleresques pieusement désireux de promouvoir sans contrepartie la modernité de leur époque, une telle modernité n'eût pu jaillir du néant, et se faire connaître de l'Univers de par sa seule légitimité historique. Le catalogue de l'exposition Mesens nous explique, par exemple, au sujet de la rencontre entre le dénommé Mesens et Paul-Gustave Van Hecke, publiciste influent en compagnie duquel le premier ouvrira bientôt une galerie, avant de se lancer dans une foultitude d'activités industrieuses artistiques, que : « Mesens trouve en Van Hecke - "Tatave" pour les intimes - un alter ego. Leurs points communs : l'esprit d'entreprise, le cosmopolitisme, le dandysme, le rejet de la discipline et le flair artistique. » Variante finale, dans les couloirs du musée : «... le dandysme, le rejet de la discipline et ont tous deux le nez fin en matière d'art. »
Grand bien leur fasse. Il s'agit donc toujours d'une question d'odeur. 
Le gentil commissaire d'exposition pédagogique évacue d'ailleurs là-dessus, un peu plus loin, sans scrupules excessifs, le fait que Mesens ait choisi de publier dans son London Bulletin (seule revue britannique alors consacrée au surréalisme), en 1938, le Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant, de Breton, Rivera et Trotski. Les sinuosités entreprenariales suivies par tel ou tel, faut dire ! sont autrement motivantes, et passionnantes, que les palabres théoriques susceptibles de plomber l'ambiance.
Reste que l'occasion nous est là offerte d'apprendre des choses (parfois) intéressantes sur le surréalisme en Angleterre (Mesens ayant dirigé à Londres la galerie-tête de pont de ce mouvement dans la perfide Albion, du mitan des années 30 au début des années 50, la question restant, une fois de plus, de comprendre pourquoi le surréalisme, hors le feu de paille de ce type de projet commercial, n'y rencontra point davantage de succès) ou en Belgique (le recensement érudit des rencontres, et des revues auxquelles collabora le touche-à-tout Mesens pourra séduire les spécialistes-archéologues). Certaines créations, disséminées, reconnaissons-le, valent franchement le détour : Le noeud, entre autres, oeuvre fort étrange et charmante de Rachel Baes (figurant une petite fille aux prises avec un gigantesque coquillage, derrière une grande fenêtre ouverte sur la mer, et la nuit), le Pêle-Mêle de Louis Scutenaire, plaisant amalgame (Freud, la bande à Bonnot, etc) des admirés de l'auteur, ou Court-Circuit, poème isolateur, du très précieux Marcel Mariën, mort il y a tout juste vingt ans. Le roi de la fête n'est pas en reste : E.L.T Mesens étant l'homme qui aura révélé Magritte (ma foi, il faut bien révéler quelque chose dans la vie), l'un de ses compagnons les plus anciens, divers témoignages de leur longue collaboration sont ici visibles. Tirés de la revue MaRiE, Journal bimensuel pour la belle jeunesse, organe dadaïsto-surréaliste belge fondé notamment par les deux compères, et ayant eu deux numéros, deux poings américains (1925) impressionnent, placés en vis-à-vis : le premier (Comme ils l'entendent) plat et régulier, l'autre (Comme nous l'entendons) hérissé de piques offensives. Précisons que suite à la faillite de la galerie bruxelloise Le Centaure, en 1932, Mesens racheta, pour un prix dérisoire, plus d'une centaine de toiles de Magritte afin, officiellement, que celles-ci ne se perdissent point. Elles ne se perdirent point, rassurez-vous. À telle enseigne, tout de même, qu'une certaine inimitié naquit entre eux de ce fait, Mesens étant devenu là le propriétaire d'un stock dont la valeur marchande ne cesserait de grimper, Magritte en prenant ombrage. La brouille irréparable n'interviendra cependant qu'à la fin des années 1950, tandis que le very successful Mesens continuera d'organiser au casino de Knocke ou à La Réserve, l'hôtel de luxe fondé par Van Hecke, une série de rétrospectives paraît-il impressionnantes (Ernst, Picasso ou lui-même). Dernières pépites appréciables, en tous les cas, à Ostende, de Mesens, encore : un étonnant Masque servant à injurier les esthètes, un très beau Fritz Van den Berghe pas vraiment dans la manière habituelle de l'auteur : Idolen (1928-29), une scène de bordel stimulante, par De Smet  (Het goede huis, 1926) et, pour revenir au surréalisme - qui plus est anglais - The junction, de Roland Penrose (co-organisateur de la triomphale International Surrealist Exhibition de juin 1936 à Londres et gestionnaire, avec Mesens, de la très orthodoxe London Gallery), évoquant furieusement certaine scène de La petite boutique des horreurs. Mais c'est incontestablement le travail de Paul Nougé, sa subversion des images, qui nous fit le plus d'effet. Il consiste en une suite (photographiée) d'exercices imposés sur les objets les plus usuels, les plus anodins du monde, afin de les rendre étrangers, et inquiétants, précisément à force qu'on les fréquente. Une action déterminée est exercée sur un objet, ou une certaine attention, exorbitante, se voit spectaculairement concentrée sur lui, par des humains, et l'on photographie la scène. Puis, l'on supprime l'objet, qu'on le remplace ou non par un autre, et l'on photographie à nouveau, en observant l'effet psychologique du procédé : deux hommes trinquent à présent sans verre ni bouteille, des individus semblent captivés, ensemble, par un néant complet qui se trouvait être, voilà une minute, un mur, etc. On peut aussi détourner de sa fonction inoffensive une simple ficelle, par exemple, et la soumettre à une femme à qui cet objet inspire, en apparence, une visible terreur, l'exercice consistant ici à étudier en nous la palette de réactions possibles à la terreur de cette femme, depuis la sympathie compréhensive jusqu'à la moquerie incrédule et impitoyable. Tout cela est extrêmement classique, et néanmoins d'une irrésistible drôlerie.
Entre deux hoquets, justement, ce jour-là, ayant jeté un coup d'oeil rapide à notre montre, nous décidâmes que c'en était trop. 
Trop de joie, trop de gaieté. Il fallait faire quelque chose. 
Il nous restait dix minutes.
Nous retournâmes donc voir une dernière fois, à l'autre étage, la poignée de toiles de notre cher Léon Spilliaert, histoire de sortir triste, ainsi qu'il convînt, du Musée des Beaux-Arts d'Ostende. 
Sur le chemin, dans l'escalier, nous parvinrent alors de l'extérieur, depuis la longue artère Alfons Pieterslaan, toute proche, les premières rumeurs triviales - fonflonnantes -  de quelque harmonie municipale de concours. L'intensité des cris de la foule, des zim-boum-bam de grosses caisses, la puissance des coups de sifflets et des applaudissements grossirent, progressivement, jusqu'à atteindre leur plénitude au moment même où nous fixions derechef - désormais complètement désemparés - nos regards sur les douloureuses visions solitaires de l'inénarrable incompris d'Ostende. Et ces créatures, ces objets abandonnés semblaient, eux aussi, du même coup, nous prendre à témoin, une dernière fois. Ta-taratata-taratata-taratata ! fit soudain la fanfare. Bravo ! hurla quelqu'un. 
Alors, nous mîmes les voiles. 
Mais en partant, une dernière chose attira notre attention, une dernière série de toiles, demeurées jusqu'ici inaperçues. Il était là. L'autoportrait au chapeau fleuri. Dans un recoin, juste attenant au domaine - réduit - de ce pauvre Léon. 
Et il ricanait, en ce jour de grande braderie, à Ostende, en face de son infortuné concitoyen. 
Une dernière fois, sous nos yeux désolés, le baron Ensor choisit de se foutre bien correctement de sa gueule.

                     

samedi 9 mars 2013

Riche Belgique (3) : Les femmes sont-elles plus folles que les hommes ?


Voir l'épisode précédent ICI !


Comme tous les 9 mars, au lendemain de cette sinistre abomination que représente la Journée de la Femme, nous reprenons nos esprits, au souffle de quelque grande interrogation féministe de l’Histoire soigneusement occultée par le féminisme contemporain, c’est-à-dire celui des chefs d’entreprise en quête d’égalité. 
Nous vous parlions, l’an dernier, de la lutte des ouvrières de Herstal. 
En 2013, nous tenions à vous parler des folles. Des folles, oui. Des hystériques, des tarées, des qui bavent. Des qui, pour ces raisons, à force d’inquiéter ou de déranger, se voient toujours, en toute logique, copieusement enfermées par la norme des hommes, laquelle testera sur elles, dans ses asiles douillets, toutes sortes d’hypothèses et de thérapies cohérentes.
« Les femmes sont-elles plus folles que les hommes ? »
Ainsi pourrait-on présenter la problématique – que seul(e)s les plus délicat(e)s des trois sexes oseront juger outrancière – poursuivie depuis des mois par deux établissements méritant l’intérêt du côté de Namur, dans notre chère Belgique. L’admirable Musée Félicien Rops de la rue Fumal, d’abord, ouvrit le bal le 22 septembre dernier avec son exposition Pulsion[s] Hystériques ! que nous avons hélas manquée, attendu qu’elle se tenait jusqu’au 6 janvier 2013 (l’occasion, d’ailleurs, de reconnaître, avec amertume, qu’il s’agit là du deuxième événement important raté par nous au même endroit, après l’exceptionnelle rétrospective consacrée par ledit Musée Rops, au début de l’année passée, à Degouve de Nuncques, assurément l’un de nos peintres préférés). Bref, voilà comment étaient alors présentées les choses :  

« L’hystérie connaît autour de 1900 une véritable heure de gloire : ce mal mystérieux préoccupe plusieurs médecins dont le plus connu est Jean-Martin Charcot, neurologue à l’hôpital parisien de la Salpêtrière dès 1862. Le dessin et la photographie sont mis au service de la science pour documenter les symptômes spectaculaires de ces corps qui perdent le contrôle dans l’hypnose ou l’extase, libérés des contraintes de la raison. Pulsion[s] Hystériques ! présente conjointement iconographie médicale et arts plastiques pour montrer leur influence réciproque. »

Et le Musée Rops de citer, à l’appui de tout cela, quelques noms éveillant forcément la curiosité, tels que ceux de Delville, Kubin, Rops (of course), Bourgeois, Duchenne de Boulogne, Schiele, Spilliaert, etc. Tout cela devait être passionnant.Or, tout cela, c’est du passé.  
Rien n’est perdu, cependant. 
Demeurez sur la brèche. 
Car deux autres expositions, arborant des thèmes extrêmement voisins, restent visibles dans le secteur. La première – le croirez-vous ? – se tient au Musée Rops, de Namur. Pas possible, encore lui ! Elle s’intitule Loss of Control II, et fermera en principe ses portes le 5 mai 2013. Poursuivant son exploration de « la folie en art », Loss of Control deuxième du nom s’intéresse spécialement à la figure et au corps des femmes, hissés notamment par le surréalisme au rang de support principal d’une perte de contrôle planifiée, et systématique. De Dubuffet, et son questionnement sur l’art des malades mentaux, à la Nadja de Breton (qui finira internée), le regard y sera ainsi confronté au terrain d’élection, lieu de naissance, patrie originelle de pans entiers de la folie créatrice moderne : le corps féminin, plus précisément les corps féminins : « transformés, transfigurés, morcelés, déguisés. » 
La ville de Gand accueille quant à elle jusqu’au 26 mai 2013 l’exposition Femmes névrosées : deux siècles d’histoire entre des femmes et leurs psychiatres. Le Musée du Docteur Guislain – qui l’organise – avant de célébrer les artistes enfermait plutôt folles et fous, puisqu’il s’agit d’un ancien asile d’aliénés, dont la mansuétude et la bienveillance strictement scientifiques s’exercèrent conjointement au dix-neuvième siècle. Ci-dessous, sa description officielle : 

« Les femmes sont depuis toujours considérées comme plus névrosées que les hommes : elles souffraient plus souvent d’instabilité et de maladie mentale, elles étaient plus souvent tourmentées par des esprits et autres démons. En fait, sont-elles plus enclines aux « maladies de l’esprit » ? L’exposition présente sept « couples » patiente-psychiatre : un tableau remarquable de l’évolution de la société et de la psychiatrie, montrant comment certaines maladies mentales comme l’hystérie ont été liées à une époque, comment la nôtre  suscite et supporte de nouvelles formes de comportements perturbés. »

On notera l’étrangeté liminaire, presque comique, du balancement entre présent et imparfait, ainsi que la référence – non moins comique – à ces nouveaux « comportements perturbés » dont nous nous régalons, par avance, de l’exhibition glorieuse. C’est que les gantois sont de grands humoristes, de nature. Question de climat, sans doute. Charles Quint, entre autres rigolos, était gantois, non moins que George Minne ou Maurice Maeterlinck. Ce qui vous permettra, au sortir de la terrible cathédrale Saint-Bavon (comme une folle, justement !) d’enrichir le propos du célèbre chansonnier belge postulant autrefois cette oscillation typique, dans l’âme flamande, du « fusil au missel ». 
Une alternative bien réductrice.
Il est possible d’osciller, à Gand, entre missel et Asile. 
Nous croyons l’avoir démontré. 
Un joyeux 9 mars.