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vendredi 28 février 2025

Un communiqué des éditions PLON !


Au beau milieu de cette actualité géopolitique troublée et inquiétante, il subsiste néanmoins quelques sérieux motifs de se réjouir. Non : tout n'est décidément pas perdu, ni au plan économique ni au plan culturel, lesquels sont par définition étroitement liés. L'édition française, en particulier, donne quotidiennement la mesure de son dynamisme et de son niveau d'exigence. Et les rodomontades de M. Trump, là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, n'y changeront rien. Certes, des taxes injustes, contraires à l'esprit même du commerce libre et non-faussé, risquent bientôt de s'abattre, par exemple, sur les lecteurices francophones et universitaire locales du dernier ouvrage de Mme Rokhaya Diallo, consacré au féminisme et publié par nos soins. Mais il en faudra plus pour décourager le public américain cultivé de découvrir et redécouvir encore cette pensée novatrice ayant toujours fait l'âme de la vieille Europe bien autant, sinon plus, que le vin, le fromage ou la maroquinerie de pointe !


Et il n'y a pas que le féminisme (traité par l'une de ses spécialistes incontestées même) qui soit concerné : dans tous les domaines de l'intellect, les éditions PLON feront ainsi leur juste place à l'émancipation, et au rêve jamais vaincu d'une lecture ouverte et tolérante, pour aller demain, ensemble, vers un meilleur avenir inclusif et solidaire ! Mr Trump, essayez donc de taxer les ouvrages ci-dessous si cela vous chante ! Ce sera peine perdue ! Le message doit passer, et le message passera ! 





jeudi 26 septembre 2024

L'autonomie (pour les nuls)


Quant à la médiocrité individualiste des éthiques néolibérales et pseudo-radicales à la mode, dites du ≪souci de soi≫, on comprend évidemment à qui Fœssel fait allusion ici. On retrouvera la chronique d'un de ses derniers ouvrages ICI !

jeudi 11 juillet 2024

Le Norman Ajari nouveau est arrivé !

≪N'est pas Michel Foucault qui veut≫ 
une telle proposition ne peut cesser d'être vraie,
≪pas plus dans dix mille ans que n'importe quand 
(lundi matin, par exemple...)

≪Quel que soit son contexte, le discours du complot est envisagé [par ses adversaires "progressistes" (sic) ou "de gauche" (re-sic)] comme une suite d’énoncés faux, auxquels il convient d’abord d’opposer, puis de substituer, un raisonnement vrai. En ce domaine, notre réflexe philosophique est zététique ; nous nous métamorphosons naturellement en correcteurs dès que l’opportunité se présente. Peut-être n’est-ce là que l’expression d’un amour de la vérité, mais alors il faut admettre que l’amour, c’est-à-dire l’éros, y importe au moins autant que la vérité. Avoir raison, au centre comme à gauche, c’est une esthétique, une jouissance de l’argument juste, une extase de statistiques et de notes de bas de page≫.
  
  (Norman Ajari, philosophe racialiste — tendance essentialiste-stratégiquedéfendant le rap complotiste ≪antifasciste≫ intitulé No Pasarán !sur Lundi-Matin, 9 juillet 2024)

«Les choses sont comme elles sont indépendamment de toute affirmation et négation. Ce n'est pas à cause de l'affirmation ou de la négation que ceci sera ou ne sera pas, et pas plus dans dix mille ans que n'importe quand.»

(Aristote, Sur l'interprétation, 18b37) 

« Dire de ce qui est qu’il n’est pas, et dire de ce qui n’est pas qu’il est, voilà le faux ; dire de ce qui est qu’il est, et de ce qui n’est pas qu’il n’est pas, voilà le vrai. »

(Aristote, Métaphysique, θ-10, 1051b6) 

vendredi 5 juillet 2024

Pratico-inerte


Toute la bourgeoisie blanche indigéniste résumée en quelques secondes, dans ce qu'elle a de plus répugnant, de plus suffisant (et insuffisant), de plus insupportablement cuistre. Après avoir incité son lectorat, qui lui ressemble et le mérite bien, à se ≪méfier de Kafka≫ (sic) dans un essai récent, tant léger qu'indigeste, voilà que Lagasnerie pousse désormais ses aficionados à associer Adorno, Horkheimer et Pierre Bourdieu en un plan à trois ridicule, dont l'obscénité ne pouvait guère triompher positivement que dans la représentation d'un sociologue de gauche d'aujourd'hui. 

Pour rappel : l'essentiel du travail d'Adorno et Horkheimer, relativement à la personnalité autoritaire, repose sur un certain paradoxe voulant que des ≪structures≫ (pour parler comme les cons) en théorie vouées à l'émancipation aboutissent en pratique à la reconduction d'habitudes et de pouvoirs de droite : l'exemple canonique d'un tel phénomène étant le vote pro-hitlérien conséquent, dans l'Allemagne des années 1930, de militants de la gauche soi-disant révolutionnaire, pourtant ≪endurcis≫ (n'est-ce pas là tout le problème ?) et donc, en principe, vaccinés contre de telles errances irrationnelles. 

Or, par contraste, c'est, selon la Théorie Critique (et n'en déplaise au très communiste Geoffroy Daniel de Lagasnerie), précisément une certaine tendance individualiste et libérale, au sens bourgeois du terme, qui constitue après examen le seul ≪négatif≫ authentique de telles habitudes autoritaires irrésistiblement reconduites, en dépit de leurs postures et objectifs conscients, par les structures de gauche dominantes (partis, syndicats). Le fait qu'à cet aspect nécessairement libéral et individualiste, donc, de la vraie personnalité non-autoritaire (Adorno, dans sa fameuse enquête, emploie l'expression genuine liberal pour qualifier ce ≪type idéal≫ s'éloignant le plus du haut ≪potentiel fasciste≫ retrouvé par lui dans l'ensemble de la population des USA : chez les prolétaires et chez les riches, chez les détenus de droit commun comme chez les militants de gauche ou de droite) s'ajoute, certes, comme facteur antifasciste renforcé, la nécessité d'une socialisation, d'une médiatisation des expériences individuelles (dans la rencontre, l'échange libre, la curiosité intellectuelle) ne change rien à cette première découverte fondamentale : c'est bien, en effet, la quête d'intériorisation, le goût de cultiver une certaine sensibilité individuelle, le désir de fuir le groupe, tout groupe (groupe prompt, d'ailleurs, aussitôt et en retour, à condamner cette volonté de solitude, d'indépendance : qu'on pense au mépris typiquement viriliste que le fascisme témoigne au goût de l'introspection, jugé par lui dangereusement féminin) qui témoigne le plus sûrement d'une imperméabilité durable aux tendances fascistes chez l'individu. Cette tendance à la résistance individuelle doit donc être encouragée. 

Qu'on mette cela en rapport avec cette manière lagasnerienne outrecuidante de donner à tout bout de champ (bourdieusien, bien sûr) des leçons d'éthique et de sociologie collectiviste aux prolétaires que ce monsieur fantasme, prêts à tout pour s'échapper de leur cage à poules HLMiste, quitte à succomber, en effet, à ≪l'idéologie pavillonnaire≫. Mais dans n'importe quelle idéologie populaire gît le spectre, toujours actif, d'une certaine utopie, dont le noyau émancipateur ne demande qu'à être identifié, défendu et libéré par des sociologues sérieux (pour ne s'en tenir qu'à cette catégorie d'êtres humains défavorisés par les accidents de la vie). Le rêve pavillonnaire ne renvoie-t-il précisément pas, dans une large mesure inconsciente et aliénée, il est vrai ! à ce besoin individualiste de calme, de sérénité, d'épanouissement personnel que Lagasnerie et ses semblables n'ont évidemment jamais conscience de ressentir, auprès de leur grande bibliothèque bien rangée, à force que ce besoin social ait été, pour ce qui les concerne, satisfait dès leur plus jeune âge ?

Autre contresens majeur concernant les Francfortois, ici atrocement mêlés à l'indépassable penseur positiviste français des Habitus : le rapport d'Adorno et Horkheimer à l'autorité familiale. Attention, tarte à la crème ! Si Lagasnerie avait fait un minimum d'efforts de lecture ou s'il était un tant soit peu honnête intellectuellement, il n'en resterait pas à ces lieux communs transgressifs anti-familialiste et s'empresserait de préciser que le coeur vivant de la Théorie Critique (passé une certaine période optimiste de maturation, moins intéressante, courant, disons, jusqu'au tout début des années 1940) constitue une reprise du désespoir anti-moderne d'un Freud, chez qui l'affrontement œdipien (et sa défaite bien assumée) dans la famille bourgeoise constitue la condition essentielle d'existence d'un ≪moi fort≫, équilibré, et, à ce titre, capable de résister aux séductions inconscientes impersonnelles collectivistes du type de celles que le fascisme propose. Ce que propose Adorno, en particulier, c'est une psychologie de masse d'un fascisme apte à survivre dans le post-fascisme de la démocratie avancée, une psychologie montrant que c'est la disparition tendancielle de l'ancienne famille bourgeoise qui mène précisément à la dépersonnalisation de la construction psychique, donc à la prise en charge funeste, désormais intégrale, par toute la société aliénée, d'une telle construction (d'une telle ≪déconstruction≫, plutôt, comme disent les cons : d'une destruction programmée, pure et simple, de l'ancien individu, dont la liberté, les droits de l'Homme, etc, restaient le programme idéologique transcendantal, non-négociable). Autrement dit : dans une ≪société sans père≫, selon la célèbre expression de Mitscherlich, le fascisme collectiviste tend plutôt à prospérer, surgissant en bout de chaîne d'un pré-façonnage psychique organisé par le ≪collectif≫, la ≪bande≫, les sinistres réseaux sociaux, l'industrie culturelle. Alors : réactionnaires, les Francfortois ? Peut-être. Il y aurait tant à dire sur leur pratique (ou leur absence de pratique). Mais à ce compte, il faudrait tenir aussi le Marcuse de Éros et civilisation comme un réactionnaire, lui dont l'activisme sera resté admirable, et qui propose pourtant des réflexions très proches, relativement à cet effacement contemporain de la famille bourgeoise et à ses (potentiellement terribles) conséquences politiques. 

O lectorat, pour finir : un bon conseil ! Avant de songer à te méfier de Kafka, méfie-toi d'abord des faussaires puants de la gauche radicale d'aujourd'hui, des compagnons de route bien bourgeois, bien doctes et bien blancs de l'anti-universalisme patenté, gavés à la structure et à la haine de la Raison. Que ceux-là checkent leurs privilèges, s'ils tiennent vraiment à s'occuper. Le labeur ne leur manquera pas. Et le temps est court. Qu'ils économisent le leur (et le nôtre), et s'abstiennent de venir souiller de leurs interprétations ineptes ce qui subsiste de bon et de grand dans tous ces livres inconnus qu'ils ne comprendront jamais, dans toute cette vieille et noble critique de la culture, qui les crucifie en silence sitôt qu'ils tentent de la mettre au travail.              

lundi 26 juin 2023

Une interview de Susan Neiman


Susan Neiman, philosophe nord-américaine, est l'auteure récente des très pertinents ouvrages suivants, heureusement traduits en français : Penser le mal, d'abord, publié au éditions du Premier parallèle ; et Grandir, éloge de l'âge adulte à une époque qui nous infantilise, ensuite (disponible chez le même éditeur). 


En attendant de revenir ici-même, bientôt, sur l'un et l'autre de ces textes rafraîchissants, voilà, ci-dessous, la traduction réalisée par nos soins d'une interview accordée par la dame, le 23 mai dernier, au journal australien en ligne Quillette (sic ! ça vaudra toujours mieux que Causette...). Cet entretien porte sur un troisième texte de Susan Neiman, qui devrait lui-même être accessible au lectorat français sous peu, et intitulé en Anglais Left is not Woke. Tout un programme. Nous n'approuvons pas, loin de là, l'intégralité de ce qui suit (sur le racisme et l'eurocentrisme éventuels de Kant ou Voltaire, qui méritent qu'on y réfléchisse davantage. Diderot n'était-il pas disponible ? ; sur la notion de progrès et la confiance qui lui est un peu naïvement accordée ; ou sur Foucault, tant dans l'approche proposée de sa critique de la Prison ─ insuffisamment nuancée ─ que relativement à ce ≪fait qu'il était ouvertement gay à une époque où c'était très inhabituel à l'époque≫ ─ Neiman dixit ─, ce qui est faux, Foucault s'étant par ailleurs longtemps, voire toujours, dissocié de tout mouvement gay révolutionnaire ou réformiste prétendant arracher ponctuellement, par la lutte, des droits nouveaux favorables aux intéressé(e)s, le Droit se voyant chez lui transcendantalement associé à la domination). Il n'empêche ! l'échange vaut le coup d'y consacrer cinq minutes. En attendant la sortie du livre. Et les polémiques bienvenues que celle-ci déclenchera sans doute.



«Ce livre ne pouvait pas attendre, il était trop urgent et nécessaire», me confie la philosophe américano-allemande Susan Neiman dans son hôtel à Gand. Actuellement en tournée à travers l'Europe pour lancer son dernier livre Left is Not Woke [La Gauche n’est pas le Wokisme], Neiman est née et a grandi à Atlanta, mais a passé la majeure partie de sa vie d'adulte en Allemagne, où elle est directrice du Forum Einstein à Potsdam. Elle a écrit plusieurs livres sur la responsabilité morale, sur l'éthique et les pensées des Lumières, et sur la façon dont l'Allemagne a tenté d'expier les atrocités nazies. Son œuvre la plus ambitieuse à ce jour, Evil in Modern Thought [Penser le mal] est une nouvelle histoire de la philosophie moderne vue comme une série de réponses au problème du mal moral. Elle préparait un autre tome philosophique, Heroism in an Age of Victimhood [De l’héroïsme à l’âge victimaire] mais la montée de l'idéologie «woke» l'a tellement inquiétée qu'elle a décidé de s’atteler à cet ouvrage de dimension plus réduite. «Mon éditeur s'est précipité sur le livre, qui sera également publié très rapidement dans d'autres langues». Neiman reconnaît n'avoir pas écrit le livre à l’intention de son milieu professionnel universitaire : «C'est l'une des raisons de mon engagement en faveur des penseurs des Lumières, qui n'écrivaient pas non plus pour leurs étudiants diplômés mais pour le grand public. Et ces Lumières – leur universalisme, leur foi dans le progrès et la justice – sont aujourd'hui attaquées par des intellectuels et des militants qui se prétendent, à tort, de «gauche». L’interview qui suit s’est déroulée au cours d’une balade effectuée le long des canaux médiévaux de Gand, jusqu'au site de l'ancien monastère où Susan Neiman s'apprêtait à donner sa conférence. Philosopher... En se promenant, après tout ! c'est bien ainsi que le père fondateur de la philosophie occidentale Aristote – célèbre mâle blanc mort parmi tant d'autres – l'avait initialement imaginé, non ?

***
Maarten Boudry : De nombreuses personnes de gauche pensent que le péril «woke» n'est au fond qu'une pure création imaginaire, un fantasme de droite. Pourquoi avez-vous pensé qu'il était nécessaire d'attaquer cette idéologie sous un angle explicitement de gauche ?

Susan Neiman : Au cours des deux dernières années, j'ai rencontré bon nombre d’amis, dans de nombreux pays différents, qui évoquaient – discrètement et uniquement entre amis de confiance – tel ou tel incident lié à des «excès de wokisme», la censure de telle ou telle personne pour des raisons ridicules. Et tous ces gens me confiaient, moroses : «Bon voilà, ça y est. Je suppose que je ne suis plus de gauche». Et à un certain moment, ma réaction s’est imposée : non, ce sont eux, toute cette foule de «wokistes» qui ne sont plus de gauche. J'ai donc voulu casser ce schéma binaire d’un simple affrontement entre gauche «woke» et droite, démêler toute cette confusion, pour faire en sorte que la gauche se réapproprie enfin certaines positions fondamentales, comme l'universalisme et la croyance au progrès moral. La version la plus courte de mon argument est que l’idéologie woke, bien qu'alimentée par toutes sortes d'émotions progressistes, telles que la sympathie envers l'opprimé, l'indignation exprimée par les marginalisés, aboutit en fin de compte à des idées extrêmement réactionnaires.

MB : Naturellement, vos détracteurs diront que vous apportez de l’eau au moulin de la droite.

SN : Je le comprends très bien, et j'étais très nerveuse, au début, à l'idée d'aider et de renforcer ainsi la droite. Critiquer le wokisme semble vous mettre, d’un seul coup, dans le camp des Ron De Santis, Donald Trump ou Rishi Sunak. Et bon nombre d’amis m’ont dit : «Susan, je suis entièrement d'accord avec ton point de vue, mais par pitié, change de titre ! Évite de te lancer dans toute cette mode du débat autour du woke». J'y ai pensé, bien entendu, mais je n'ai pas trouvé d'autre titre qui fonctionne. Nous savons tous de quoi nous parlons. Mais j’entendais préciser, dès la première page, qu'il s'agit d'une voix de gauche. Je suis de gauche, socialiste et je l'ai toujours été. J'ai également été assez prudente en évitant d’apparaître dans certaines émissions de droite où j'avais clairement prévenu mon éditeur que je ne mettrai pas les pieds.

MB : J'imagine qu'elles auraient bien jubilé de vous avoir, pourtant, sur le mode : «Voilà que même une philosophe de gauche s’aligne sur nos positions, maintenant !»...

SN : Je n'ai récolté qu'une seule critique émanant de la droite conservatrice, disant en substance : «Il faut d’abord se taper beaucoup de conneries de gauche pour y arriver, mais enfin, bon, elle finit par y arriver, ses arguments sont bons». Il est assez clair que je ne suis pas instrumentalisée par la droite. Mais concernant, à présent, tous ceux qui prétendent que le «phénomène woke» n'est pas un phénomène réel, je me demande juste s'ils n’auraient pas vécu au fond d’une grotte ces derniers temps. Il suffit, tout simplement, de jeter un œil à la liste de ce qui se publie et de ce qui ne se publie pas. Je parle là d’une situation mondiale, internationale. Les choses ont peut-être bien commencé dans les universités américaines, mais cela a désormais, par exemple, des conséquences évidentes sur la vie culturelle à Berlin, ville où je réside. Dans mon livre, je ne donne pas une très longue liste d'exemples, parce que je veux aller droit aux racines philosophiques de l'affaire, mais il suffit d’évoquer «l’affaire» emblématique de la critique de la traduction néerlandaise du poème d'Amanda Gorman. Voilà un parfait exemple de la raison pour laquelle toute l'idéologie dite de «l'appropriation culturelle» est si extraordinairement problématique. Rappelons les faits : Gorman choisit un traducteur en se basant sur le fait que cette personne a écrit un travail qu'elle aime. Quelqu'un qui saura faire passer ses mots. Là-dessus, une blogueuse afro-néerlandaise ou surinamaise, spécialisée dans la mode, écrit que seule une femme de couleur pourrait traduire correctement le travail de Gorman, s’interroge sur le fait qu’on n'en ait pas trouvé. Et finalement, le traducteur d'origine, qui est blanc (et également «non-binaire», au passage...) s’efface, au profit d’un traducteur néerlandais noir. Puis la chose se reproduit dans toute l'Europe. La traduction espagnole, par exemple, est refaite par une personne de couleur, les Allemands trouvant, eux, une solution très allemande, avec un comité de traduction composé de trois personnes provenant d'horizons différents. L'idée que vous ne pouvez écrire sur tel ou tel sujet que si vous avez l'identité ethnique et de genre correspondant au sujet sape le pouvoir de la culture elle-même. C’est la thèse que l’un de mes amis, un non-blanc visible [Susan Neiman fait vraisemblablement référence ici à Benjamin Zachariah], a défendue au cours de toute une série de conférences, sous le titre : «La culture, C’EST l'appropriation».

MB : Parce que rien n'y est entièrement original et que tout y est emprunté ?

SN : Ne considérons pas la culture comme une marchandise, mais comme une communication. Ce qui est fou avec l'identitarisme actuel, c'est qu'il nous réduit aux deux aspects de l'identité sur lesquels nous n'avons strictement aucun contrôle. Au lieu des idées que vous avez, des jugements que vous portez, des carrières professionnelles que vous construisez, des compétences que vous acquérez et des relations que vous établissez, vous êtes réduits aux deux éléments de l'identité sur lesquels vous avez le moins de contrôle et qui peuvent juste le mieux vous profiter en tant que victime.

MB : Parlons de l'attaque dirigée contre les «Lumières». Selon les idéologues woke, les Lumières constitueraient la racine de l'eurocentrisme, du colonialisme et du racisme.

SN : Quand j'ai entendu développer ces points de vue pour la première fois, au début de ce siècle, de la part de théoriciens postcoloniaux, j'ai pensé que c'était tout simplement trop idiot pour que l’on s'en soucie. Mais aujourd’hui, vous pouvez simplement lire sur la page Wikipédia consacré à Kant qu'il était raciste et colonialiste. Ce sont les Lumières qui ont inventé la critique de l'eurocentrisme. Il suffit d'ouvrir un livre, même pas un livre savant : quelque chose comme le très lisible et satirique roman Candide, de Voltaire, par exemple. Les penseurs des Lumières ont fermement condamné le colonialisme et le racisme. Quand les post-colonialistes soutiennent que nous devons prêter attention au reste du monde, et à la façon dont l'Europe apparaît aux yeux du reste du monde, cette idée-là, c’est le siècle des Lumières. Le fait que Kant et Voltaire ne soient pas allés aussi loin que nous le ferions aujourd'hui, par exemple dans la condamnation du racisme, doit être quelque chose dont on peut se réjouir, car cela montre que le progrès existe. Une chose qu'ils n'ont absolument pas comprise, en revanche, c'est le sexisme. Pourquoi ces gens, qui ont tant écrit sur l'universalité et les droits humains à travers les cultures, n'ont-ils pas accordé les mêmes droits aux femmes vivant juste à côté d'eux ? Ils ne l'ont pas fait. Il convient certes de rappeler que les femmes étaient contraintes de procréer, au 18ème siècle, d'une manière que nous ne pouvons même pas imaginer. Toute femme était tenue d’avoir cinq enfants, dans le but de remplacer une population humaine menacée par des taux de mortalité énormes touchant les enfants autant que les mères. Je ne voudrais pas laisser les philosophes des Lumières s'en tirer là-dessus, mais prenons, par exemple, le cas de l'amante de Voltaire, Madame du Châtelet, traductrice de Newton et auteure d’ouvrages sur l'astronomie, et qu’il respectait en tant que penseuse. Elle est morte en couches.

MB : Vous portez des jugements sévères sur Michel Foucault, le qualifiant d'au moins aussi réactionnaire qu'Edmund Burke ou Joseph de Maistre, deux figures incontournables des Anti-Lumières. Comment se fait-il alors qu'il soit considéré comme un parangon de la pensée progressiste ?

SN : J’aimerais vraiment pouvoir m’asseoir cinq minutes en compagnie de quelqu'un pensant que Foucault était progressiste et écouter l’un de ses arguments en ce sens (autre que le fait qu'il était ouvertement gay à une époque où c'était très inhabituel). Qu'il s'agisse d'écoles, de maisons de fous, de prisons ou d'autres institutions, Foucault a toujours soutenu que ce que vous considérez comme un progrès est, en fait, une forme beaucoup plus subtile de domination et de contrôle. Ainsi, chaque fois que vous essayez de faire un pas en avant, vous vous retrouvez malgré vous à faire quelque chose de plus dévastateur. La raison pour laquelle il est pire que de Maistre ou Burke, c'est qu'il a un discours beaucoup plus puissant.

MB : Plus insidieux.

SN : Oui. Absolument insidieux.

MB : Les défenseurs de Foucault vous répondraient que, contrairement aux vrais réactionnaires, il luttait contre l'oppression en dévoilant les mécanismes de celle-ci.

SN : Exact. Mais il vous donne aussi l'impression que quoi que vous fassiez pour combattre ces mécanismes d'oppression, ils sont plus grands que vous, et vous en faites même d’ailleurs partie. C'est un extraordinaire appel au défaitisme ou à la résignation. Prenons le cas des réformes pénitentiaires : où se situait-il au juste, là-dedans ? Quand les gens parlaient d'améliorations concrètes qui rendraient la vie des prisonniers meilleure, Foucault disait simplement : «Tout cela est bien trivial, bien insignifiant». Et beaucoup d'universitaires soi-disant progressistes en sont venus, à sa suite, à penser qu'il suffisait au fond de déconstruire les mécanismes du pouvoir. Mais la déconstruction n'est pas un acte politique en soi.

MB : Vos collègues universitaires rétorqueront sans doute que vous avez compris Foucault complètement de travers. 

SN : Un de mes amis m'a dit que je n'étais pas juste envers Foucault, que toute son œuvre nourrissait en réalité la libération. Évidemment, je ne voulais pas commettre d'erreur aussi grossière, alors j'ai décidé de revenir en arrière et de donner une nouvelle chance à Foucault. J'ai lu sa dernière série de conférences sur le néolibéralisme, qui se révèlent assez perspicaces en termes de diagnostic, parce qu'il écrit en 1978-1979, alors que le néolibéralisme n'avait pas encore conquis la planète. Mais quel est l'impact normatif de sa discussion, en vérité ? J'ai fait l’acquisition de tout un volume d'essais rédigés par des érudits, spécialistes de Foucault, qui ne parviennent même pas à se mettre d’accord entre eux sur le fait de savoir s'il était, lui, pour ou contre le néolibéralisme. Désolé, mais maintenant, à vrai dire, je m'en fous complètement. Je ne pense pas que patauger dans ce genre de marais scolastique soit ce dont nous avons vraiment besoin en ce moment. Quand on parle des idéologues woke, on ne parle pas d'une armée d’experts ès Foucault-Schmitt-Heidegger. De nombreux wokistes n'ont peut-être même jamais entendu parler d’aucun de ces noms-là. Pourtant, certaines de leurs hypothèses réactionnaires se sont pour ainsi dire infiltrées partout, ont imprégné le courant général, à la source.

MB : À l'origine, les Lumières visaient aussi à détruire les vieilles certitudes, les dogmes, les traditions, la foi. Mais après que toutes les vieilles idoles eurent été brisées, que restait-il d'autre à détruire ? Eh bien, disent les post-modernes : les fondements même des Lumières elles-mêmes ! Rationalité, vérité, progrès. Peut-on considérer le postmodernisme lui-même comme un enfant des Lumières, un enfant capricieux et rebelle ?

SN : Je pense que vous avez raison et le même problème se pose avec Adorno et Horkheimer. J'ai récemment échangé avec un spécialiste de leur célèbre Dialectique de la Raison, et qui défend la thèse selon laquelle tout leur projet commun visait au fond à déconstruire les fondements des Lumières, afin de construire de «nouvelles Lumières», sur de meilleurs fondements. Et là, j'ai demandé : pouvez-vous me montrer où exactement Adorno et Horkheimer défendent un tel projet ? Et sa réponse a été : «Eh bien, en fait, ils n'ont jamais écrit la deuxième partie !» (rires).

MB : Essayons de suivre à la trace vos adversaires, d’adopter leurs perspectives, une fois encore. Certes, l'eurocentrisme n'a pas été «formellement» inventé par les Lumières. Mais n'est-il pas vrai, cependant, que les Occidentaux entendent imposer leurs valeurs et leurs normes au reste du monde ? Ne désirons-nous pas, par exemple, que le monde entier adopte la démocratie ? Un tel universalisme est tout à fait étranger, disons, à la civilisation chinoise. Aujourd'hui, la Chine est également accusée de colonialisme avec son initiative des «Nouvelles Routes de la Soie», mais une différence notable ne serait-elle pas qu'elle n'a aucunement l'intention d'imposer son propre système politique aux pays africains. Nous faisons cela, en revanche. Nous prétendons posséder certaines valeurs «universelles» dont nous pensons qu'elles ne sont pas négociables. Comment réagiriez-vous à ce type d’accusation ?

SN : Le problème est que vous pourriez faire la même affirmation relativiste à propos de coutumes et traditions «indigènes» qui sont encore pires [que les traditions occidentales] : pensons aux mutilations génitales féminines. Quelqu'un comme Narendra Modi, le président indien actuel, est un parfait exemple de l'utilisation abusive d'une telle rhétorique post-coloniale et des revendications sur l'indigénité. Oui, les droits de l'homme ont été formalisés à l'origine en tant que concept en Europe, bien que des versions en existent dans d'autres cultures. Mais malgré tous les méfaits très réels du colonialisme britannique en Asie du Sud, présenterons-nous comme une mauvaise chose le fait que le colonialisme en question ait attaqué puis interdit le «Suttee» (sacrifice volontaire traditionnel des veuves sur le bûcher de leur mari) ?

MB : Peut-être qu'au fond, même celles et ceux qui font semblant de brandir le relativisme culturel sont des universalistes cachés, parce que lorsqu'il s'agit d'exemples extrêmes comme les mutilations génitales féminines et le Suttee, ils ou elles reculent ?

SN : C'est tout à fait ça. Il suffit de descendre de l'abstrait aux cas particuliers pour trouver, d’un seul coup, bien plus d'accord universel !

MB : En parlant d'universalisme, vous reliez le tribalisme de gauche d'aujourd'hui à la montée de la psychologie évolutionniste. Mais cela me semble étrange. L'une des pierres angulaires de la psychologie évolutionniste est en effet la notion d'universalisme et de nature humaine «partagée» en dépit de toutes nos différences culturelles. Si vous comparez l'esprit d'un chasseur-cueilleur d'il y a deux millions d'années avec l'esprit d'un être humain moderne, ce serait presque exactement la même chose, car l'évolution est trop lente et les différences génétiques entre les populations humaines apparaissent trop superficielles pour qu’il en soit autrement. Il me semble donc non seulement que la psychologie évolutionniste n'offre pas exactement un terrain fertile pour le tribalisme, et peut-être même, au contraire, qu'elle pourrait constituer un rempart contre cette croyance en l’existence de barrières ethniques et culturelles infranchissables.

SN : Je vois bien le type d’usage possible auquel vous vous référez. Mais permettez-moi, d’abord, de poser la question suivante. Quand vous dites : «Prenez l'esprit d'un chasseur-cueilleur d’il y a deux millions d'années», comment, au juste, l’avez-vous «pris», cet esprit ? Et comment qui ce soit d'autre pourrait bien, à son tour, «mettre la main dessus» ? Je dois admettre que c'était là la partie de mon livre dont j'étais le moins assurée et satisfaite, alors je m’en suis ouvert à mon ami Philip Kitcher, qui a commis au moins deux ouvrages sur la psychologie évolutionniste. Je l’ai prié de lire les passages en question et de me dire franchement où j’avais pu faire fausse route. Il s’est fendu de quelques suggestions mineures, mais son avis était néanmoins que j'avais bien compris le cœur de la chose. La psychologie évolutionniste est le plus grand exemple d'une pseudo-science ayant atteint la respectabilité maximale. En l’absence, pourtant, de tout fondement susceptible d’étayer ses recherches et de les prolonger. Certes, l'évolution fonctionne lentement, d’accord ! Mais nous ne bénéficions pas pour autant d’un «accès libre» à l'esprit des chasseur-cueilleurs. Nous pouvons scruter leurs ossements, étudier diverses reliques archéologiques, mais parler de leur «esprit» relève de la pure imagination. Même si nous savions ce que pensaient nos ancêtres il y a deux millions d'années, nous n'aurions absolument aucune raison de croire que nous avons les mêmes pulsions et motivations qu'eux, car au cours des deux millions d'années qui ont suivi, les cultures ont également évolué.

MB : Vous ne croyez donc pas à l'existence d'«universaux humains» (comme dans la liste de Donald Brown) censés montrer que de nombreuses cultures, évoluant indépendamment les unes des autres, ont cependant des choses en commun, telles que les intuitions morales, les émotions, les capacités cognitives ? L'explication la plus simple de cela ne serait-elle pas que nous possédons au moins quelques dispositions innées ?

SN : Je pense que nous possédons, certes, beaucoup de dispositions innées. Mais l'essentiel des principes de la psychologie évolutionniste de pointe se résume à cette seule disposition qui serait la nôtre, à savoir : la volonté de développer, sans relâche, notre propre patrimoine génétique, et à l'idée que ce serait là la base de la moindre de nos actions. De ce point de vue, les psychologues évolutionnistes posent ce qu'ils appellent le «problème de l'altruisme». Assez significatif, en vérité, qu’ils considèrent cela comme un problème ! En fait, l'altruisme est assez courant dans le monde vivant, comme vous pouvez le lire dans les livres de Frans de Waal. Et pour expliquer l'altruisme, ils disent des choses comme : vous sacrifierez vos propres intérêts si et seulement si vous augmentez le patrimoine génétique de vos proches, au profit soit de deux enfants, soit de quatre nièces ou neveux, etc. Tout cela a un côté presque comique, parodique. Ce n'est pas une coïncidence si la psychologie évolutionniste a été réinventée, et reconditionnée, à l'époque où tout le monde a commencé à répéter l'affirmation de Margaret Thatcher selon laquelle «il n'y a pas d'alternative» au néolibéralisme mondial. Les gens ont spéculé sur la nature humaine pendant des milliers d'années mais, comme l'a souligné Rousseau, nous projetons toujours nos propres idées préconçues sur la nature humaine. Seulement voilà : tout d’un coup, quelque chose débarque, qui s'appelle «la science» et si vous n'êtes pas d'accord avec elle, vous êtes forcément rangé dans le camp de l'un ou l’autre de ces créationnistes dérangés…

MB : Mais supposons que vous ayez raison de dire que la psychologie évolutionniste est une pseudo-science. Pourtant, les plus grands adversaires de la psychologie évolutionniste sont les wokistes. Eux détestent absolument ça.

SN : Une attaque woke contre la psychologie évolutionniste ? Ah bon ! Il faudrait me la montrer. Parce que je ne l’ai encore jamais rencontrée.

MB : Eh bien, cette psychologie est présentée comme sexiste, car essentialisant les différences entre hommes et femmes.

SN : Ma foi, c'est le cas ! Mais cela, même nos chers wokistes l’assument. Vous ne pouvez pas grandir dans un tel milieu sans absorber ce genre de discours. Une fois, j'ai parlé de psychologie évolutionniste avec mon fils, qui est un réalisateur de documentaires et un penseur très «woke», quoique sophistiqué. Et il m'a juste dit : «Eh bien, ce n'est que de la science !»

MB : Que diriez-vous d'une autre source intellectuelle prêtée au wokisme, à savoir le marxisme ? Certains ont soutenu que le wokisme est fondamentalement l'application des schémas de pensée marxistes dans la sphère non-économique, donc à la sexualité, au genre, à l'ethnicité. Vous divisez la société en deux groupes, les oppresseurs et les victimes, on se retrouve avec un jeu à somme nulle, avec un no man's land au milieu. Les deux groupes ont leur propre conscience collective, mais la classe des victimes est épistémiquement privilégiée en raison de sa victimisation. Et si vous n'êtes pas d'accord, vous souffrez de «fausse conscience».

SN : C'est là une vision bien réductrice du marxisme, même si je dois dire ici que je suis socialiste, pas marxiste, pour plusieurs raisons, mais principalement parce que Marx était un réductionniste de classe, du moins dans ses écrits tardifs. Au 19ème  siècle, cela avait un sens de l’être, mais ce serait une façon ridicule de diviser les gens au 21ème siècle. Les gens ne font pas seulement les choses en fonction de leur intérêt de classe, et c'est un euphémisme. Marx s’est ainsi trompé de deux côtés : d’abord de celui des millions de gens de la classe moyenne ayant un jour soutenu le socialisme, non pas à cause de leur intérêt de classe mais à cause d'un sens de la justice ; et, de l’autre, de celui des millions de gens de la classe ouvrière qui ont continué, vaille que vaille, à défendre des intérêts réactionnaires.

MB : De la même manière, les personnes non-blanches ne suivant pas la ligne du parti, comme Ayaan Hirsi Ali ou John McWhorter, sont rejetées comme des «traîtres à la race» ou des «oncles Tom».

SN : Ce genre de pensée est très en vogue. Un de mes amis, éminent historien indien (et à ce dernier titre représentant pourtant évidemment bien identifié d’une «minorité visible») travaille sur les racines fascistes du post-colonialisme. Et bien, il s’est vu débarqué, tout simplement, par de nombreuses institutions ! Ça, c'est vraiment un problème. Si vous voulez représenter un groupe particulier, les seules voix considérées comme «authentiques» au sein de celui-ci seront celles qui insistent sur la victimisation maximale. J'ai moi-même été traitée d'antisémite par un certain nombre de journaux allemands, et de «traître à ma race» par certains juifs conservateurs, parce que je défends cette idée étrange selon laquelle les Palestiniens méritent les mêmes droits que les Israéliens et du fait que je ne considère pas le fait d’être juif comme un motif fondamental d’auto-victimisation. Bien sûr, tout wokiste sera par principe pro-palestiniens à ce stade de l'histoire, les Palestiniens constituant un groupe victime évident. Mais je soutiens, moi, les droits civiques des Palestiniens du fait que je suis universaliste, pas parce que je me rangerais de manière automatique et immédiate du côté des gens de couleur.

MB : Êtes-vous d'accord pour dire que la montée de la droite dure («l'alt-right») est en partie motivée par le wokisme ? Les deux factions ne se rendent-elles pas mutuellement folles ?

SN : Il y a du vrai là-dedans. J'ai rencontré des gens tellement rebutés par les idées woke qu'ils disent évoluer vers le centre ou le centre-droit. Mais ce qui reste plus courant, c'est que les gens qui se situeraient à gauche se retirent purement et simplement de tout engagement politique, parce qu'ils ont le sentiment que la gauche a été capturée, confisquée. Je termine le livre en rappelant aux gens comment les fascistes sont arrivés au pouvoir en 1933 : si les gauchistes avaient formé un front uni contre le fascisme, le monde aurait été épargné d'une terrible guerre. Le problème est que la gauche dévore toujours ses propres enfants et passe à côté du vrai danger. Donald Trump pourrait vraiment redevenir président. Le Pen pourrait battre Macron si des élections avaient lieu aujourd'hui. Le président du plus grand pays du monde est un fasciste, selon mes amis indiens. Les dangers de notre époque sont bien réels et nous devons renforcer nos propres rangs».

Traduction française : Le Moine Bleu

lundi 20 décembre 2021

La vérité est-elle un «effet de pouvoir» ?

«Pour un réaliste comme Frege, ce qui fait de la vérité une vérité est aussi ce qui fait que la vérité ne peut pas être "l'effet" de quoi que ce soit, et surtout pas du discours. Il peut certes y avoir une histoire de la croyance ou de la connaissance de la vérité, mais sûrement pas de la production de la vérité et pour finir de la vérité elle-même. Et il peut aussi, bien entendu, y avoir une politique de la recherche et de l'utilisation de la vérité, mais sûrement pas ce que Foucault appelle une "politique de la vérité", une expression à laquelle j'ai toujours été, je l'avoue, incapable de donner un sens quelconque. Il ne serait sans doute pas difficile de montrer que la plupart des expressions foucaldiennes typiques dans lesquelles le mot "vérité" intervient comme complément de nom ─ "production de la vérité", "histoire de la vérité", "politique de la vérité", "jeux de vérité", etc ─ reposent sur une confusion peut-être délibérée entre deux choses que Frege considérait comme essentiel de distinguer : l'être-vrai (das Wahrsein) et l'assentiment donné à une proposition considérée comme vraie (das Fürwahrhalten), une distinction qui entraîne celle des lois de l'être-vrai et des lois de l'assentiment. Ce qu'un philosophe comme Frege reprocherait à Foucault est probablement de n'avoir jamais traité que des mécanismes, des lois et des conditions historiques et sociales de production de l'assentiment et de la croyance, et d'avoir tiré de cela abusivement des conclusions concernant la vérité elle-même.»

(Jacques Bouveresse, Nietzsche contre Foucault ; sur la vérité, la connaissance et le pouvoir)

vendredi 27 novembre 2020

De la vérité comme «effet de pouvoir»

Clôture du Séminaire LBD et ParrêsiaUniversité Paris-VIII, 
amphi B112 (en distanciel) !

***
«Par définition (sic), par construction (re-sic), la parole des policiers vaut plus que la parole de celui qui ne l'est pas. »
(Gérald Darmanin, Ministre de l'Intérieur, 
au congrès du syndicat Unsa-Police10 septembre 2020)

mardi 17 novembre 2020

C'est bien la peine d'avoir été situ (pour finir con comme un foucaldien)

Compris, les fiottes ? Le premier qui bouge, on lui envoie l'assistante sociale...

«Sur quoi s'érigeait le pouvoir patriarcal, la tyrannie du père, la puissance du mâle ? Sur une structure hiérarchique, le culte du chef, le mépris de la femme, la dévastation de la nature, le viol et la violence oppressive. Ce pouvoir, l'histoire l'abandonne désormais dans un état avancé de délabrement : dans la communauté européenne, les régimes dictatoriaux ont disparu, l'armée et la police virent à l'assistance sociale, l'État se dissout dans l'eau trouble des affaires et l'absolutisme paternel n'est plus qu'un souvenir de Guignol.»

(Raoul Vaneigem, Avertissement aux écoliers et lycéens)

lundi 9 novembre 2020

La véritable mesure

«Combien de vérité supporte, combien de vérité ose un esprit ? C'est ce qui est devenu pour moi, de plus en plus, la véritable mesure des valeurs».

(Nietzsche)

dimanche 13 septembre 2020

Les aventures de la post-vérité au pays du matérialisme



«Certes, il ne peut s'agir, comme chez Foucault, d'admettre in extremis et du bout des lèvres que la matérialité des corps n'est pas une fiction, comme s'il s'agissait d'une concession à offrir à un sens commun en alerte. La stratégie butlérienne consiste plutôt à affirmer que cette expérience réelle est aussi une extériorité posée, produite, requise, dans le geste intra-culturel de désigner un pôle de référence stable et sûr. D'une certaine façon, c'est même la dialectique du genre (social) et du sexe (anatomique) qui constitue le paradigme du mouvement par lequel émerge en général le référent au sein de nos pratiques langagières ― une émergence en deçà de laquelle nous ne pouvons pas revenir.

Ce que je proposerais [écrit J.Butler] à la place de ces conceptions [ordinaires, vulgaires] du constructivisme, c'est un retour à la notion de matière, non pas conçue comme un site ou une surface, mais comme un processus de matérialisation qui se stabilise à travers le temps pour produire des effets de délimitation, de fixité et de surface que nous appelons matière. Le fait que la matière se soit toujours matérialisée doit, je pense, être pensé en relation avec les effets productifs et, à vrai dire, matérialisants du pouvoir régulateur dans le sens foucaldien du terme. Ainsi, la question n'est plus Comment le genre est-il constitué comme et à travers une certaine interprétation du sexe ?, mais plutôt : À travers quelles normes régulatrices le sexe est-il lui même matérialisé ? Et encore : Comment se fait-il que le fait de traiter la matérialité du sexe comme un donné présuppose et consolide les conditions normatives de sa propre émergence ? [sic]

Butler peut donc affirmer, sans aucunement chercher le paradoxe, que le bon sens qui insisterait pour partir de la préexistence du corps et de la matière (de la Nature, si l'on préfère) n'est pas du tout menacé par sa théorie. De son point de vue, le fait de compléter l'affirmation décidée de cette préexistence par la petite clause selon laquelle il s'agit d'une préexistence qui est toujours "posée ou signifiée en tant que première" ne devrait pas choquer le plus sourcilleux des matérialistes. Une position délicate, on le devine, et qui d'ailleurs au fil des pages de Bodies that matter [Ces corps qui comptent] finit par céder la place à un certain agacement devant la facilité qui consiste à invoquer de façon "matérialiste" le primat du corps et de l'anatomie dans les débats autour de la féminité et du féminisme. Dans un moment qui sonne foucaldien par son intention de dévoiler la complicité des adversaires apparents, elle rappelle ainsi à son tour que, dans la pensée occidentale, la notion de matière a tiré l'essentiel de sa crédibilité des connotations androcentriques qui lui étaient associées (la passivité opposée à l'activité, etc) ― ce qui rend en fin de compte hautement suspecte son utilisation dans l'argumentation philosophique ou sociologique. 

Dans quelle mesure [écrit J. Butler] lorsque nous invoquons la notion conventionnelle de matérialité, et même lorsque nous insistons sur le fait que cette notion fonctionne en tant qu'"élément irréductible", ne consolidons-nous pas et ne perpétuons-nous pas une violence constitutive faite au féminin ? Si nous prenons garde au fait que le concept même de matière préserve et réarticule une violence [...], nous courons le risque [en l'utilisant] de reproduire la violence que nous cherchons justement à dépasser».

(Stéphane Haber, Critique de l'antinaturalisme  

lundi 1 juin 2020

Faudra raconter ça à Georges Floyd (et à tous les autres)


«C'est la prise en charge de la vie, plus que la menace du meurtrequi donne au pouvoir son accès jusqu'au corps.»

(Michel Foucault, La volonté de savoir)

mercredi 20 mai 2020

La Guerre des Diadoques (pour en finir avec la «biopolitique»)

(À l'approche de Persépolis, date inconnue)

« ... une révolution en comparaison de laquelle la Révolution Française n'est qu'un jeu d'enfants, une lutte mondiale qui fait paraître mesquins les combats des Diadoques. »

(Karl Marx, L'idéologie allemande)

Le texte qui suit est extrait du n° 836-837 de la revue Critique (Janvier-Février 2017), consacrée à Giorgio Agamben. À l'époque, pas de gripette relou, ni de conspiration objective virale en vue susceptibles de casser l'ambiance, de contrarier un tant soit peu la puissance d'expertise notoire des génies biopoliticiens régnant sur les dépouilles de l'Empire d'Alexandre, lequel, fondé aux alentours de 1969 après Jésus-Christ, s'étendait toujours du Collège de France jusqu'à Berkeley, Californie, en passant par toutes les diagonales néo-rurales du néant (et de l'Aître) reliant subversivement les Trois mondes. C'était la fête du slip pour la critique biopolitique. Ses sectateurs et sectatrices vivaient en paix, administrant leurs domaines, leur famille. Ils croissaient et multipliaient. Au point que les choses auraient pu continuer ainsi, plus d'un million d'années. Et toujours en été. Las ! Déjà certains signaux eussent dû inquiéter, mais trop dialectiques, sans doute, pour être pris au sérieux dans ce milieu de littéraires impénitents. À défaut, une formation minimale en marketing aurait au moins pallié cette pathologie de courte vue et permis de discerner l'encombrement qui vient, annonciateur traditionnel des pires explosions de bulles spéculatives. La critique biopolitique se portait bien, beaucoup trop bien. Elle pléthorisait. Elle avait écrasé le marché et la concurrence, parmi les écosystèmes intellectuels disponibles. Au point qu'elle dissidait, ruisselait, se fractionnait fébrilement, aux quatre coins du Monde connu, en une myriade de tendances compliquées, aujourd'hui réduites, pour les besoins de la démonstration, à deux principales, lesquelles se dévorent le nez sans pitié à la moindre occasion, pour notre plus grand bonheur de spectateurs mesquins. La biopolitique, explique ici en substance Judith Revel, défenseure efficace de l'orthodoxie dynastique, est un concept rigoureux, devant obéir à certaines règles. On ne saurait faire ce qu'on veut de la biopolitique, la transformer comme cela, en n'importe quoi, à sa convenance, sans manquer très gravement à la fidélité minimale due au fondateur de l'Empire, celui dont on se réclamerait alors bien en vain quoique, pourtant, lui devant tout : gloire publique du maître à penser autant que couche molle du poète. Mme Revel trique ainsi l'impétrant et, croit-elle, rien que lui. Mais ce faisant, en vérité, c'est bien involontairement à une exécution impeccable de l'hypothèse biopolitique elle-même, dans son ensemble, qu'elle nous permet d'assister. C'est que dans l'opération, en effet, l'indétermination radicale de ladite hypothèse nous saute, toute entière, aux yeux et avec elle sa fragilité, son anhistoricité, les ambivalences nécessaires auxquelles elle devra donner lieu, rendant en soi le concept général en question inopérant et surtout formidablement inintéressant. Vienne au fond qui veut (tel semble bien être le fin mot de l'histoire), qui s'emparera de la «biopolitique» pour en faire aussitôt sa petite affaire. À sa sauce. Pensons ici à ce prolétaire que le capitalisme détruit comme homme, selon Marx, qu'il prive de son humanité : «Certes, le travail produit des merveilles pour les riches, mais il produit le dénuement pour l'ouvrier. Il produit des palais, mais des taudis pour l'ouvrier. Il produit la beauté, mais l'infirmité pour l'ouvrier. Il remplace le travail par des machines, mais il rejette une partie des ouvriers dans un travail barbare et transforme l'autre partie en machines. Il produit l'esprit, mais, pour l'ouvrier, il produit l'abêtissement, le crétinisme» (Manuscrits de 1844). Est-ce vraiment «produire», cela, toute ironie mise à part ? Foucault répondait positivement à cette question, voyant en effet dans ce prolétaire privé de tout, dans cet inhumain achevé, une production comme une autre, par delà les soi-disant Bien et Mal de l'humanisme marxiste, stigmatisé comme niais ou moralisant. Mais Foucault ne tomberait-il pas plutôt ici précisément sous le coup de ce que Judith Revel reproche (au reste fort justement à la fin de son texte) au plan purement logique à la biopolitique agambénienne : «produire la mort est une proposition qui n'a pas de sens» ? Et quant à l'anhistoricité, à ce trop criant manque de «contextualisation historique» de la biopolitique agambénienne ne serait-ce pas, au delà d'Agamben, au concept biopolitique tout entier qu'on pourrait le reprocher, dès le départ ? Un concept soit inutile à force d'enfoncer des portes ouvertes et remuer des banalités, soit nuisible comme pure idéologie du Pouvoir transcendantal, hors histoire et stratégie de classe précise (à quoi bon, et au profit de qui, au juste, faire ainsi marner productivement les pauvres ?). Bref. Toutes ces critiques ne sont pas neuves. La biopolitique non plus. Qu'on en juge plutôt, et qu'on se fasse son idée soi-même ci-dessous, en liberté. Pour nous, nous buvons du petit lait, ou prenons un canard, comme on voudra, devant cet affrontement terrible de pseudo-légitimités terminologiques et ce rappel, retentissant, à quelques points élémentaires de droit patrimonial.


***


Lire Foucault à l'ombre de Heidegger, par Judith Revel (extraits)

«Nous n'avons pas ici, faute d'espace, la possibilité d'aborder la lecture agambénienne de Carl Schmitt. Qu'il nous soit seulement permis de remarquer la distance totale qui existe entre la pensée schmittienne et les analyses foucaldiennes. À partir du moment où la pensée de Foucault est reformulée par le "tournant biopolitique", le philosophe multiplie parallèlement les critiques contre la double réduction qui consisterait à ne penser les rapports de pouvoir que dans le cadre (au demeurant historiquement déterminé) de la genèse de l'État moderne, ou dans celui d'une analyse de la souveraineté. Dire l'émergence de la biopolitique, c'est pour Foucault dire aussi l'effacement d'une rationalité politique qui était essentiellement celle de la raison d'État, et le passage à une véritable économie politique ; c'est-à-dire aussi le passage d'un instrument de gouvernement (la règle juridique comme expression de la souveraineté) à un autre (la norme comme dispositif de gouvernement des populations). A contrario, faire de la biopolitique - comme l'affirme Agamben - le corollaire d'un État toujours plus affirmé (jusqu'à en devenir totalitaire), ou d'une souveraineté toujours moins limitée (jusqu'à inclure en elle-même une exception qui en serait à la fois la limite et la véritable nature) nous semble problématique pour au moins trois raisons : parce que c'est exactement le contraire de ce que Foucault lui-même en dit ; parce que la genèse de l'État moderne, celle de la souveraineté et celle de la biopolitique ne coïncident pas d'un point de vue historique ; enfin, parce que l'on ne peut pas faire comme si la biopolitique n'avait pas d'histoire.
La déshistoricisation de la biopolitique, outre les effets d'anachronisme, a pour conséquence immédiate de faire oublier que celle-ci n'est pas pensable en dehors de l'intervention d'une économie politique nouvelle fondée sur la recherche permanente de l'accroissement productif. Comme le dit Foucault lui-même de manière très claire : "C'est un type de pouvoir qui suppose un quadrillage serré des coercitions matérielles et définit une nouvelle économie de pouvoir dont le principe est qu'on doit être à même de faire croître à la fois les forces assujetties et la force et l'efficacité de ce qui les assujettit" (Cours du 14 janvier 1976, Dits et Écrits, vol. 3, p. 184-187). Or si l'on "décroche" cette nouvelle analytique des pouvoirs de son contexte d'émergence, c'est-à-dire si l'on pense la biopolitique indépendamment de la recherche nouvelle de la "croissance" (y compris des forces assujetties elles-mêmes), de la production, du surplus de valeur, alors, il devient possible d'en imaginer le retournement absolu, c'est-à-dire aussi la mystification : non plus la biopolitique comme mise au travail et exploitation de la puissance de la vie, mais au contraire comme entropie radicale, comme thanato-politique, comme suppression de la vie.
C'est alors qu'il importe à Agamben que le camp [Auschwitz] devienne le paradigme de la biopolitique : la biopolitique y est considérée comme une production où la vie et la mort finissent par s'équivaloir - en ce que la biopolitique a préalablement réussi à réduire la vie à sa pure nudité, c'est-à-dire au point d'indistinction où la vie et la mort se confondent. Mais si l'on y pense, ce n'est que parce que la biopolitique a été préalablement vidée de sa propre historicité que le tour de passe-passe est possible (...).
Or précisément produire la mort est une proposition qui n'a pas de sens. Le camp n'est pas le paradigme de la biopolitique, parce que la biopolitique, y compris dans ses formes les plus monstrueuses, reste un dispositif de production. Le camp d'extermination nazi, avec sa caricature de productivité, avec son "Canada", avec sa volonté de faire croire que la destruction et la création sont la même chose, que le Bios et le Thanatos peuvent, un jour, devenir indiscernables - ce camp d'extermination-là ne ressemble à aucun autre. Il fait voler en éclats la pseudo-matrice du camp en tant que tel : il dit l'horreur d'avoir à penser le moment où un pouvoir politique découvre le Règne par l'entropie. Le monde concentrationnaire en général peut bien être atroce, mais il n'est pas le monde d'Auschwitz élevé au rang de paradigme général (n'en déplaise, hélas, à tous les Soljenitsyne du monde). Ou alors qu'on appelle cette sortie de l'histoire par son nom : révisionnisme.
Dans l'une des pages de son livre [Ce qui reste d'Auschwitz], Agamben cite une formule que Heidegger emploie en 1949 pour définir les camps d'extermination. Heidegger parle alors de la "fabrication de cadavres" : "Ils meurent ? Ils périssent. Ils sont éliminés. Ils meurent ? Ils deviennent des produits manufacturés, dans une fabrication de cadavres. Ils meurent ? [...] mais mourir signifie endurer la mort dans son être propre." C'est en réalité à la mort, soutient-il, que ces victimes-là n'ont pas eu droit.
Quand on lit ces mots, on se dit que le nazisme de Heidegger est tout entier dans cette citation : dans la volonté de maintenir l'illusion que l'extermination produisit quelque chose d'autre que la mort (une "fabrication de cadavres") ; dans la conviction que la mort, elle, n'est pas un anéantissement parce qu'elle s'endure, qu'elle est un passage dont il faut être digne. Si l'on osait, on dirait que pour Heidegger, bien mourir, c'est mourir droit dans ses bottes - et tant pis si le bruit des bottes dérange un peu notre vague conscience politique.
Or, encore une fois, "Produire la mort" n'est pas produire, c'est simplement supprimer la vie. Les philosophies du négatif ne sont pas les philosophies de la puissance, la biopolitique n'est pas la thanato-politique, l'homme n'est pas un animal, tous les camps ne sont pas les mêmes, tous les événements ne sont pas équivalents, tous les anachronismes ne sont pas permis. Il faut apprendre à nouveau à penser dans l'histoire - dont Agamben était paradoxalement sorti ; mais pour cela, il faudrait cesser de lire Foucault à l'ombre de Heidegger »

                  (2017)

vendredi 15 mai 2020

Empowerment

mercredi 15 avril 2020

Deep Virology

L'agent Smith, Didier Lallement en mode 
puissance destituante.



Il n'y a pas de sex-appeal chez les bactéries.
(François Jacob)




1
Tupanvirus appartient à la famille des virus géants. Sa structure est assez voisine de celle de Mimivirus, découvert en 2003 par le fameux Dr Chloroquine : le professeur Didier Raoult, de Marseille. Avant cette date, les bactéries, reconnues les plus petits organismes vivants, étaient réputées de taille nécessairement plus importante que les virus, ce qui se révélait faux. Ce n'est évidemment pas l'unique découverte ayant incité les spécialistes de virologie à remettre en question leurs certitudes quant à leur bel objet d'étude. Tupanvirus, de découverte encore plus récente (2018) et prospérant dans les zones aquatiques les plus hostiles de notre planète (lacs de soude, sédiments abyssaux), présente ainsi une particularité susceptible de retenir l'attention : celle d'accuser un génome extrêmement fourni, auquel il ne manquerait plus que des ribosomes pour pouvoir, comme le moindre protozoaire, synthétiser à volonté une multitude de protéines. Cerise sur le gâteau, Tupanvirus arbore une queue extrêmement impressionnante, mesurant presque trois fois sa taille (soit 2,3 micromètres, tout de même). Or, il en va des virus à longue queue comme des virus à tête couronnée (les désormais célèbres «coronavirus») : comment s'étonner de la fascination qu'ils exercent, ces temps-ci, sur toutes sortes d'imaginations fiévreuses, débridées et fertiles ?

                                                    2 
Soumises durant d'interminables jours et nuits à un confinement strict (éprouvant il est vrai horriblement les nerfs), certaines de ces imaginations en vinrent très récemment à la production publique de phantasmes virologistes à prétention subversive, campant volontiers sous forme d'un héros, sûr de lui et dominateur, l'amas de grosses molécules spectaculaires nommé SARS-CoV-2 pourrissant actuellement l'existence de milliards d'êtres humains confinés. Nous faisons en particulier référence au texte, désormais célèbre, publié le 21 mars dernier sur le site blanquiste d'avant-garde Lundi-Matin, et intitulé Le monologue du virus. Ayant eu vent de cette belle tentative, nous aimerions contribuer à l'essai en cours, en rebondissant sur lui, comme disent les journalistes, tels des atomes épicuriens innocents, sans malice ni mesquinerie partisane aucune, car ce ne sont pas nos méthodes, ce ne l'a jamais été. Précision liminaire utile, donc : notre but actuel ne saurait être en aucun cas d'insister en détail ni sur l'autoritarisme clérical délirant, ni sur le sadisme inconscient de lui-même, ni sur l'aristocratisme terrible à force des plus méchantes trivialités, constitutifs – entre autres pathologies socialement induites – de ce morceau de bravoure. Ce qui nous intéressera ici plus précisément, c'est le pathos biologique constituant pour ainsi dire le substrat de sa très profonde détestation de l'humanité (l'anti-humanisme, rappelons-le, n'étant nullement un terme injurieux mais le nom d'une sous-spécialisation disciplinaire de l'Université Française, régnant sans partage sur le champ philosophique depuis maintenant près de cinquante ans). 


Disons-le tout net. Pour nous, l'interrogation radicale sur la limite extérieure du vivant et sur ses différenciations internes, constituera toujours une urgence intellectuelle a priori. Le corollaire problématique en est la conscience accrue d'une homogénéité de toute la matière vivante, homogénéité certes impénétrable car paradoxalement indexée sur les éléments physiques inertes de celle-ci : ses atomes. Tous les vivants sont ainsi identiquement vivants en tant que semblablement émergents d'une même matière «morte». Tous les vivants, en leur stupéfiante différenciation de formes, dimensions et complexité, n'en sont pas moins à nos yeux d'égale valeur, d'égale étrangeté, d'égale curiosité à l'aune de cette même genèse élémentaire incompréhensible. Or, le Monologue du virus méprise d'entrée, avec une rare suffisance réductionniste, la pertinence de toute distinction interne au vivant, effaçant (tant qu'à faire) d'un même mouvement glorieux la limite du vivant et de l'inanimé, et assénant plutôt aux hommes une litanie de lignages hétérogènes, mais comiquement hiérarchisés : «Nous sommes vos ancêtres [c'est le virus qui parle, s'adressant aux hommes qu'il exhorte à se soumettre à sa tyrannie bienveillante] au même titre que les pierres et les algues, et bien plus que les singes». Certes, un beau jour, même les pierres crieront, mais tout de même. L'absurdité d'un emploi abstrait de termes aussi vagues qu'ancêtre, pierre ou singes apparaît pour sa part bien trop immédiatement criante. On aimerait tant obtenir quelques précisions là-dessus, de la bouche de ce virus hautain. Car au compte d'une telle imprécision fondatrice, quelle valeur autre que rhétorique accorder à cette expression finale : «et bien plus que les singes» ? Certes, nous ne «descendons» pas brutalement des singes, ces vieux cousins suivant leur propre chemin évolutif, en dépit de l'immense proximité animale (morphologique et génétique) que nous ne pouvons que constater avec certains d'entre eux. Il est néanmoins établi qu'une certaine souche, autrement dit une forme d'ancêtre, commune aux hommes et aux singes : les Hominoïdes, apparue il y a 20 millions d'années se sera ensuite scindée en Homininés (lignée humaine) et Paninés (lignée des chimpanzés). Mais peu importe. Acceptons pour l'instant l'idée étrange que les singes soient «bien moins» nos ancêtres que les virus, les algues, les pierres. Notre virus ne s'embarrasse guère ici de logique car, ma foi, on est ancêtre ou on ne l'est pas. Comment être plus ou moins ancêtre de qui que ce soit ? Tout dépend alors, certes, de ce que vous entendrez par ancêtre. L'ancêtre est-il davantage un lointain qu'un prochain, un même qu'un autre, ce dont on se distingue, ce contre quoi l'on se construira ou, à l'inverse, ce à quoi l'on s'affiliera plutôt avec force pour s'y reconnaître essentiellement ? Sommes-nous, et si oui, de quelle façon, davantage virus que singe ? Notre «ancêtre» ne serait-il pas (singe ou autre, et dans quelque famille qu'on puisse bien le dénicher) du moins un ancêtre animal ? Sinon, autant reconnaître comme ancêtre, à ce compte, la première grosse molécule d'intérêt biologique qui passe. Nous formulerons donc deux hypothèses quant au sens de cette formule définitive employée par notre virus de choc : 1°) Celle d'une ironie, irrésistible, déployée par lui à fin de séduction, l'humour et la capacité d'auto-dérision faisant alors le fond stratégique de tout apprenti-dominant. Le virus mentirait de manière hénaurme quant à sa généalogie, et l'antériorité chronologique, en particulier, revendiquée par lui et les siens, sur tous les êtres cellulaires. En sorte que serait en réalité ici moquée et satirisée cette habitude fâcheuse des chefs politiques en mal d'esclaves. 2°) Hypothèse hélas ! plus crédible : les auteurs du texte éprouvent une telle antipathie – un peu adolescente et niaisement surjouée – pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à un être humain (un être humain en soi, bien hâtivement assimilé au sous-produit historique dont le capitalisme mondialisé offre le spectacle atroce) que tout être présentant, vis-à-vis de lui une certaine similitude morphologique, devrait se voir frénétiquement préservé dans sa différance, comme le dirait, ou plutôt l'écrirait le regretté Jacques Derrida. C'est ainsi que les singes «ressemblant» fort à l'être humain se trouveraient violemment découplés de l'Homme, au contraire des virus ou des pierres. Ainsi s'expliquerait notamment cette dernière sentence elliptique suivant, de peu, l'exposé lapidaire de notre théorie fumeuse «des virus, des algues et des pierres» : «Tant pis pour vous [vous, les sous-merdes humaines. NB] si vous ne voyez dans l'univers que ce qui est à votre semblance !». Pourquoi, alors, ô grand virus, nous chercher des ancêtres glorieux, voire même des conditions biologiques transcendantales de possibilité, en la personne de vous-mêmes, et ne pas se satisfaire simplement de quelque Différence absolue qui séparerait, par exemple, le vivant du non-vivant, l'être humain (ou le singe) de la pierre ? On n'en demanderait pas mieux. Ce diable de virus post-moderne entend décidément gagner sur tous les tableaux de la post-vérité. Il a dû faire ses études à Paris 8. Mais pour en revenir (et en finir avec elle) à cette notion fourre-tout et identitaire-virale d'«ancêtre», certains imbéciles, impropres sans doute à recevoir les doctes leçons de notre virus à couronne, seraient quant à eux plutôt d'avis que ni les pierres ni les virus ne sont à proprement parler des vivants, ne pouvant donc (pas plus que les singes, pour d'autres raisons) être nos ancêtres. À moins de définir ce dernier terme plus sérieusement, lui et tous les autres. À quelles «pierres» exactement, par exemple, notre chef auto-proclamé ferait-il ici référence ? Serait-ce à la sédimentation, désormais visible en son aspect pierreux, de quelque activité vivante primitive de bactéries, ayant débouché après l'extinction de ces dernières sur ce témoignage de vie que sont, par exemple, les stromatolites, ces roches fossiles australiennes datant de plus de trois milliards d'années ? Ces édifices bio-construits sont-ils seulement des pierres ? Il eût fallu développer un peu, mais va-t-en expliquer ça à un virus millénariste extrêmement pressé d'accomplir sa mission historique, de déployer toute sa «stratégie», mais pas plus bête pourtant, en cette matière, qu'une pierre ou toute autre «forme-de-vie» comparable car, comme le constate sobrement un peu plus tard Le monologue du virus : « il y a une intelligence immanente à la vie ». On n'en doute pas. 

Les virus, donc, au même titre que les pierres, seraient nos grands ancêtres, à qui nous devrions le respect, car c'est l'usage relativement aux ancêtre : «Nous autres virus, depuis le fond bactériel du monde, sommes le véritable continuum de la vie sur Terre. Sans nous, vous n'auriez jamais vu le jour, non plus que la première cellule». Formule un peu douteuse que ce «fond bactériel du monde» : le fameux LUCA (Last Universal Common Ancestor), première de toutes les formes de vie recensées dans l'ordre chronologique, précède en effet nécessairement (comme fond) tant les procaryotes, êtres vivants à cellules sans noyau (bactéries et archées) que les eucaryotes tels que vous et moi, parmi lesquels se répartit le vivant actuel. Vous cherchiez un ancêtre ? Voilà, en prime, un fond du monde. Quant à la deuxième phrase de notre passage, difficile de savoir ce qu'avait en tête notre virus au moment de sortir pareille rodomontade. Reprend-il ici à son profit l'hypothèse dite de la «panspermie», popularisée dans les années 1970 par Chandra Wickramasinghe, et selon laquelle l'origine de la vie serait extra-terrestre, des nucléotides azotés, sources d'ADN et d'ARN ou des virus (donc) convoyeurs de matériel génétique annexe, ayant voyagé à travers les galaxies, juchés sur quelque comète ou météorite pour venir finalement ensemencer notre monde déchu ? Évoque-t-il plutôt avec orgueil l'activité des virus bactériophages connue sous le nom de transduction génétique ? : un virus infecte une bactérie, introduit en son sein son propre ADN pour se faire reproduire par son hôte (ne possédant en effet pas, en tant que virus, des outils nécessaires à cette reproduction, les ribosomes : ces «usines d'assemblage» indispensables à la cellule vivante car traduisant, pour elle, en carburant, en protéines, l'ARN, c'est-à-dire le script génétique, la copie de travail issu de l'ADN). L'opération réussit, produit en série des «bébés-bactériophages», lesquels finissent par quitter la cellule premièrement atteinte pour s'en aller vers d'autres cellules, afin de recommencer... pour durer. La transduction génétique consiste en ce fait que le virus sur le départ, ayant en réalité intégré à son propre génome des fragments de celui de la bactérie primo-parasitée, effectue ainsi de manière connexe, en en parasitant une suivante, un transfert génétique, qualifié d'horizontal, de bactérie à bactérie. De sorte que les virus contribuent bien évidemment, de manière décisive, aux processus d'enrichissement, de complexification et donc d'évolution bactérienne. De là à nous associer à l'évolution en question («Sans nous, vous n'auriez jamais vu le jour»), pourquoi pas ! Après tout, nous descendons bien autant des bactéries que des pierres. 

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Reste, toutes ces belles qualités productives ou nuisibles ayant été reconnues, la question qui fâche. Et là, notre maître viral aura beau tonner et nous menacer et nous couvrir d'injures méprisantes, il subsistera, malgré tout, à nos yeux, et à notre avantage, un hiatus infranchissable entre Sa Majesté et nous, les humains. Cette différence aura beau le vexer au plus haut point : le vexer comme un pou ; à l'instar du pou, justement, nous sommes vivants et pas les virus. André Lwoff (grand ami des virus, bien avant que les gens de Lundi-Matin n'existassent même à l'état de projet biologique) note en ce sens au début des années 1960 : «Tout se ramène à une question de définition. Si un organisme [vivant] est défini comme un système indépendant de structure et de fonctions intégrées et interdépendantes, le virus n'est pas un organisme, pas plus qu'un chromosome ou une mitochondrie. Mais si l'organisme est défini comme l'unité élémentaire d'une lignée continue possédant une histoire évolutive individuelle, alors les virus sont des organismes» (in L'ordre biologique, 1962). C'est donc ici l'autonomie qui fournit le critère essentiel de la vie. Tous les virus ont un sérieux problème avec l'autonomie. Est vivant 1°) ce qui croît par soi, 2°) ce qui possède un métabolisme propre (en clair : ce qui échange avec son milieu, y respire, effectue diverses synthèses à partir des prélèvements qu'il y effectue) et 3°) ce qui est apte à se reproduire tout seul, c'est-à-dire, d'un point de vue cellulaire, ce qui possède des ribosomes capables de donner corps, d'exprimer matériellement un programme génétique. D'autres biologistes, certes, insistent aujourd'hui sur le deuxième terme de l'alternative déjà posée par Lwoff à son époque, estimant  toute entité vivante dès lors qu'elle s'intégrerait de manière fonctionnelle à un système vivant. Il serait cocasse de constater que les gens de Lundi-matin se trouvassent, sur cette question de forme-de-vie virale, en plein accord avec le Conseil de l'Union Européenne, lequel donna en date du 7 février 1994 la définition suivante de la matière vivante : «Est réputée "matière biologique" au sens de la première directive toute matière contenant une information génétique qui est autoreproductible ou reproductible (...). La matière biologique est brevetable.» D'un même élan dialectique sublime, on octroie donc la vie au parasite, d'une part, en reconnaissant officiellement, d'autre part, le parasitage marchand de la vie comme susceptible de remplacer celle-ci. 

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MM. Salomon, Macron et Véran vous le répètent assez tous les soirs, entre deux appels officiels à applaudir le personnel soignant : un simple lavage de main suffit à vous débarrasser du SARS-Cov-2, lequel prétend pourtant, via son organe Lundi-Matin, à rien de moins qu'une domination sans partage sur l'Humanité. Cette extrême inconsistance tient à une raison simple : le virus n' a pas de soi biologique. Il ne consiste qu'en une membrane lipidique recouvrant, telle une mauvaise occasion historique tissée de hasard, des intérêts et molécules strictement indépendants. Chacun de ces éléments amène dans l'aventure parasitaire, un certain capital individuel, un héritage, des actifs. La soi-disant vie virale ne se révèle ainsi qu'une réunion extérieure, purement occasionnelle, de patrimoines associés, que l'on ne saurait confondre avec le soi biologique de la plus humble bactérie. Que ladite aventure entreprenariale (qu'elle soit ultra-gauchiste ou plus classiquement libérale) en vienne à tourner court, et chacun reprendra sa mise de départ pour aller foutre le camp ailleurs histoire de parasiter quelque chose. Prenez un virus tel que la mosaïque du tabac (son simple nom est parlant). «Le fait, écrit Anne Fagot-Largeault, qu'on l'obtienne sous forme cristallisée montre qu'il n'est rien d'autre qu'une molécule complexe : une nucléoprotéine. On peut d'ailleurs dissocier chimiquement les éléments de cette molécule. Mais si on remet en solution l'acide nucléique et la protéine, le virus se reforme spontanément et retrouve son "pouvoir pathogène", c'est-à-dire sa capacité à infecter le tabac» («Le vivant», 1995). Autant alors présenter comme anarchiste individualiste une cellule privée de récepteurs et tournant en tumeur à force de ne plus limiter son processus de division. Les virus ont aussi peu d'intérêt révolutionnaire que le cancer, tout en étant, pour certains, aussi ennemis que lui de la vie. Chez un virus, les parties finissent toujours par supplanter le Parti (dès lors sans aucun doute ici purement imaginaire). Et pour achever de traduire tout cela en termes agambéniens que notre néo-maître à capside pourra parfaitement entendre, le virus entendu comme Communauté qui vient ne pourra jamais signifier que la plus profonde solitude à plusieurs, «l'exil d'un seul auprès d'un seul». Notre SARS-Cov-2 se trouve donc parfaitement fondé à honnir bruyamment tout ce qui ressemblerait à une unité de projet, autrement dit un sujet biologique uni, tout comme les structuralistes détesteront toujours à bon droit l'idée d'un sujet de classe révolutionnaire. Mais qu'il ne tente point, alors (o absurdité) de nous faire croire à ses tendances «stratégiques» de schmitt foucaldien («Nul besoin d'être un sujet pour disposer d'une mémoire et d'une stratégie») et en première personne encore (Moi moi moi...). Il s'exposerait dans ce cas au ridicule, qui ne tue pas, certes, et puis de toute façon les virus ne sont pas vivants. Voilà, en attendant, une poignée de raisons stratégiques d'hésiter encore un petit peu à l'idée d'accorder à notre cher Cojonado le titre d'empereur de tous les mondes (oui, car il y a plus qu'un monde aux yeux de notre virus qui y insiste dans son Monologue : il y a des mondes, immensément nombreux, dont toute la question est sans doute de savoir comment les habiter, etc, mais bon là n'est pas le sujet. On n'est pas dans la Forêt-Noire, chez quelque ancien nazi berger de l'être viral). Imaginez-vous seulement vous soumettre sans conditions à un bête agrégat graisseux d'éléments que quelques gouttes à peine de faux savon de Marseille suffiraient à désintégrer (on vous rappelle l'importance des gestes barrière) ? Vous imaginez-vous Gengis Khan ou Alexandre le Grand potentiellement soumis à pareil bolossage, à pareille fragilité, et cependant respectés encore par leurs troupes ? Notre virus a beau pérorer, en son soliloque du pauvre, que «seuls les systèmes sont vulnérables», avouons que comme système faiblard, lui-même se pose un peu là. Nous lui accorderons bien volontiers, en revanche, ce statut qu'il revendique d'«envers mortel du monde» (quelque contradiction que cette expression implique avec le reste de son prêche, on n'en est plus là), de miroir du capitalisme mondialisé, agissant (nuisant) de concert avec ce dernier. Le SARS-cov2 s'avère en effet, toutes proportions gardées, mêmement nuisible à l'humanité qu'un open space de macroniens déters, tendus, dans l'accomplissement de leur tâche «stratégique», vers un objectif identiquement inepte, savoir la perpétuation de leur start-up. Tels ne se connaissaient pas la semaine d'avant, réunis par hasard au gré de quelque embauche parfaitement contingente, mais à qui, désormais, la prospérité symbiotique de leur «collectif» fait office de but existentiel transcendantal, inquestionnable. Persévérer ainsi dans son être, aveuglément, pulsionnellement, voilà bien la consigne théorique la plus autoritaire, la plus totalitaire, la plus effrayante de toute l'histoire de la pensée. Or, ce projet abstraitement vital, vitaliste, persiste à fasciner en sa pureté immédiate tous les ennemis radicaux de la rationalité subjectiviste émancipatrice, tous les intellects déchus trouvant, en cette déchéance même, un plaisir inavouable. Unies en tant que séparées, comme dirait Hegel (lequel s'y connaissait un brin en matière de séparation propice à la révolte philosophique systématisante) : tel serait donc le statut de ces particules élémentaires constituant notre nouveau maître, passant pourtant son temps à dire moi moi moi, tout en méprisant à l'envi sujets ou systèmes intégrés lesquels, pourtant, seuls (en dépit de sa prose fleurie), définissent la vie émergente, la vie déterminée et qualifiée, la vie différenciée.