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jeudi 6 août 2026

Le vampire du Borinage (Rest in Peace)

(Raoul Vaneigem,
1934-2026)

mercredi 19 février 2025

Misère de l'anticampisme contemporain (détail)

                        

Autres titres possibles :
 
1) ≪Un seul et unique ennemi fasciste mondial, n'en déplaise aux stratèges en chambre imbéciles...≫
 
2) ≪Tu signes juste là, ducon, en bas à droite : contre les Noirs, les Gays décadents, les Athées sans-enfants et les Ukrainiens Nazis !≫

3) ≪Conférence de Munich 1938 (reloaded)≫

4) ≪Tout ça, c'est la faute à l'OTAN et à l'impérialisme américain (d'ailleurs, y en aurait-il un autre ?)≫

5) ≪Quelle connerie, la guerre ! L'extermination d'un peuple par un État fasciste, c'est tellement plus mieux...≫

6) ≪Le retour triomphal et définitif de Liberty Valance≫

7) ≪GLOIRE À L'UKRAINE !≫ 

dimanche 3 mars 2024

Encore un agent d'Elon Musk, au service indécent du patriarcat cis-blanc antipopulaire et s'abaissant volontiers, par transphobie manifeste, au niveau théorico-pratique du café du commerce (publicité)


Note du Moine Bleu : Nous souscrivons entièrement au point de vue exprimé ci-dessous, extrait d'une recension du livre de la camarade Vanina, désormais fameux, voire infamous, dans certains milieux stalino-militants de la gôche contemporaine. 
Signalons en complément utile, concernant le même texte, les réflexions de Freddy Gomez, qui s'égare bien trop souvent sur la question de l'Ukraine mais dont nous partageons, à part cela (ce n'est pas rien), l'essentiel des analyses, des contentements et des haines, la plupart du temps, sur tout. C'est ICI ! 

***  

≪Ce livre est rédigé par une militante communiste libertaire. Il a pour axe principal une critique de la «théorie queer» et des analyses intersectionnelles, à la mode dans les courants militants d’extrême gauche et même libertaires. Actuellement, toute critique du «queer» tend à y être volontairement assimilée à l’extrême droite, justifiant les actes de violence contre qui la porte. Vanina sait donc qu’elle risque d’en subir «des désagréments». Et c’est donc un livre militant salutaire d’une camarade inscrite dans le courant anarchiste depuis le milieu des années 1970. Elle n’a pas la prétention de développer des aspects théoriques mais plutôt, posant un point de vue matérialiste militant, de développer son regard personnel sur différents axes associés à la «théorie queer» afin d’inciter à la réflexion dans l’objectif de mieux lutter contre «le système capitaliste et patriarcal».

Pour Vanina, le capitalisme et le patriarcat sont deux systèmes différents, mais le premier s’appuie sur le second et ils sont donc à combattre ensemble. Sur cette base, elle revient sur le mouvement dit féministe actuellement dominant, ses cadres théoriques, son vocabulaire. Les chapitres du livre sont thématiques. Il se lit très facilement car le discours tenu rappelle, de façon claire, en ligne de fond l’évolution des rapports politiques et sociaux. Par ailleurs, le texte est agrémenté d’une multitude de citations qui, analysées de façon lucide et intelligible, donnent de la chair à des raisonnements souvent trop abstraits dans d’autres ouvrages. 

Le premier chapitre revient sur l’histoire du mouvement féministe avec ses différents courants. Vanina rappelle qu’au début des années 1970, «les hommes et les femmes sont [considérés comme] deux catégories qui composent la société humaine et qui se distinguent par leurs organes sexuels. C’est à partir de cette différence physiologique que le système d’oppression patriarcal a assis la domination des hommes sur les femmes». 
Le chapitre 2 revient sur le postmodernisme, courant de pensée où c’est le discours qui forge la réalité, et donc il faudrait déconstruire les discours pour redéfinir le réel. Par une lecture historique et politique, Vanina montre la convergence de vues entre le postmodernisme et le néolibéralisme  : le courant postmoderniste critique tout projet politique d’envergure, sacrifiant la classe sociale à l’individu, les raisonnements se centrent dès lors sur la personne et ses émotions, oubliant les structures sociales et les classes sociales ; en conséquence, l’objectif devient d’améliorer l’existant plutôt que de le chambouler. Le troisième chapitre pose une critique de l’intersectionnalité telle que pratiquée aujourd’hui. Si l’intersectionnalité a raison de considérer que dans la société coexistent de multiples rapports d’oppression, ce cadre théorique renforce dans sa pratique militante l’atomisation qui empêche une conscience collective de contestation contre les structures sociales capitalistes. Le quatrième revient sur les développements théoriques de Butler pour qui le genre construit le sexe. L’objectif de Butler est de brouiller les identités de genre et de sexe, théorie fondatrice de ce qui deviendra la «pensée queer». Vanina expose avec nuance et de façon intelligible une critique de ce que Butler expose. 
Les deux chapitres suivants questionnent donc la «théorie queer». Pour cette dernière, l’ennemi devient l’hétéronormativité. Le «queer», qu’il est difficile de définir tellement ce terme est approprié de différentes ma- nières, renvoie en quelque sorte à un réformisme citoyenniste sous prétexte d’un nouvel insurrectionnalisme. En effet, les transgressions, affirmées radica- les, impulsées par le «queer» au travers de la déconstruction du genre se veulent le levier d’une transformation radicale de la société, mais sont en définitive bien inoffensives pour modifier les rapports sociaux. Ce courant, essentiellement composé d’intellectuel·les ou de personnes issues des classes moyennes, tend à ignorer l’importance de la sexualité et de la procréation dans l’oppression des femmes. Tout le vocabulaire est modifié car aujourd’hui, même au niveau institutionnel, un homme devient par simple ressenti et déclaration «femme» («transfemme»). Il n’y a plus bipolarité sexuelle, nous sommes sur un «continuum» sexuel et chacun·e peut se définir selon son envie sur ce continuum : homme, femme, agenre, non-binaire, pansexuel… Les questions sociales sont ramenées à des reconnaissances d’identité individuelles. Vanina pose dès lors une critique de cette dilution du social dans un ensemble composite, fluide et extensible à l’infini. 
De là, les chapitres 7 et 8 font une synthèse de ce qu’est la «transidentité» dans le monde, permettant un regard large et clair. Sont évoqués ensuite le courant «woke» et la «cancel culture» avec tout le regard critique que l’on doit y porter. 
Le livre prend alors un tournant : le chapitre 9 développe le concret de la GPA (gestation pour autrui) dans le monde actuel et la marchandisation des utérus de femmes pauvres ; le chapitre 10 est une synthèse actualisée et bienvenue de la réalité de l’oppression et l’exploitation des femmes sur le terrain socio-économique ; le chapitre 11 offre un panorama des mouvements féministes dans le monde, avec toutes leurs disparités sociales et politiques. L’autrice questionne, dans le dernier chapitre, les limites des tentatives de convergence entre matérialisme et intersectionnalité, marxisme et «queer».

La conclusion est un appel à dépasser les théories postmodernes en vogue aujourd’hui. Il faut noter que le regard est toujours social et politique, ainsi Vanina ne pose pas de critique sur le choix individuel d’une personne qui décide de «transitionner» vers une autre «identité de genre», mais questionne les dynamiques sociales et politiques derrière ces actes individuels. La régression idéologique que marque le postmodernisme s’inscrit dans une régression sociale depuis les années 1980. Les analyses intersectionnelles ont mis au second plan la lutte des classes. La «théorie queer» «a recyclé la notion de genre en un formidable instrument contre les femmes» car elle «n’analyse rien en termes de rapports sociaux. Elle pointe à raison l’invisibilisation de la norme hétérosexuelle, mais sans se préoccuper des structures sociales hiérarchisées qui imposent cette norme». Or, «le combat contre le patriarcat oblige à identifier les rapports existant entre l’Etat, l’économie et des structures de pouvoir matérielles (la famille, l’école, l’entreprise, la médecine […]) et idéologiques». L’atomisation des individus favorise la recherche des identités individuelles et permet ainsi de ne pas questionner les problèmes de fond de notre société, qui sont structuraux. Aujourd’hui, «être “révolutionnaire” paraît consister à additionner les «anti» (on est antiraciste + antisexiste + antifasciste + anticolonialiste, etc.) sans forcément chercher à avoir une vue d’ensemble». Toutes ces théories postmodernes «reflètent en grande partie les aspirations et modes de fonctionnement autocentrés et consuméristes chers aux «classes moyennes». Vanina rappelle que «c’est en raison de leur sexe biologique que la plupart des femmes sont opprimées et doublement exploitées dans les sphères privée et publique ; et c’est au «sexe social», rebaptisé un temps : «genre» qu’il faut se réattaquer». Catégoriser «femmes» des hommes qui se sentent «femmes» parce que s’assimilant aux codes féminins ne sert en rien la cause des femmes, bien au contraire, car une telle approche réinscrit les femmes dans le carcan normatif du «sexe social». S’il faut combattre l’oppression subie par des hommes qui ne se conforment pas aux normes masculines, cela ne doit pas nous amener à nier le sexe biologique à la source de l’oppression sexiste. «Le problème, avec les postmodernes, est qu’ils/elles brandissent les libertés individuelles pour «régler» des questions sociales, ne veulent voir ces questions qu’au prisme de ces libertés, et prétendent trop souvent «silencier» qui ne cède pas à leurs volontés ».

En conclusion, Vanina estime qu’«on ne réglera pas la question de l’oppression féminine en évacuant celle de l’exploitation économique. La lutte contre le capitalisme ne peut, à elle seule, venir à bout du patriarcat ; mais, sans elle, le féminisme restera dans l’impasse des leurres postmodernes ».

(RV, Organisation Communiste Libertaire, 7-11-2023) 

jeudi 18 mai 2023

mardi 11 avril 2023

La grande évasion (remix)

        
« C'est dans les prisons que l'idée de liberté prend le plus de force...»
(Jean Cocteau, L'impromptu du Palais-Royal)

samedi 25 juin 2022

Budapest-Paris (1956)

Ci-dessus : Attaques documentées des représentations de divers partis staliniens ouest-européens, suite à l'écrasement de la révolte de Hongrie par les chars russes. Pour celles et ceux que l'histoire du despotisme oriental contemporain intéresse encore un tant soit peu, la fameuse ≪bataille de Paris≫ du 7 novembre 1956 se trouve relatée de manière efficace et évocatrice dans ce long article dont nous ne citons, quelques lignes plus bas, qu'un trop bref extrait. 

La version du PCF concernant ces mêmes événements, sobrement intitulée Le fascisme ne passera pas [sic], se trouve quant à elle, ci-dessous. Et tout ce qu'on peut en dire, c'est que déjà, pour l'époque, certes, elle ne manque  pas de [fabien rous] sel...


(Toi aussi, tu veux dénazifier à fond la caisse ? 
Alors clique sur l'image, ma gueule !)

***
≪À Paris, autour de la Hongrie, s'affrontent des représentations. Avec les chars soviétiques piétinant Budapest, c'est l'image et l'imaginaire de Stalingrad qui s'éloignent. Dans la rue, des fidélités aveuglées et renforcées, parfois provisoirement, dans leur conviction par l'agression physique contre les totems du parti se heurtent à des adversaires qui ne sont pas tous des "fascistes". Surtout, ce mois-là montre l'ébranlement insensible et doux du parti dans ses bases. Paris n'est plus le Paris rouge qu'il n'a jamais été que marginalement ou sporadiquement. Les débuts de la rénovation urbaine, les glissements progressifs de la pratique militante liés à la consommation et l'apparition des loisirs de masse laissent apparaître des indices de solubilité du communisme que les années 1960 vont aggraver. L'année 1956 est un passage, un entredeux. Le débat idéologique autour des valeurs du communisme confrontées avec celles du "monde libre" culmine avec le drame hongrois et va progressivement reculer jusqu'à l'intervention en Tchécoslovaquie, en 1968. Dans le même temps, le piétinement de Suez révèle l'affaiblissement de la France comme puissance. Le rôle de l'armée dans les guerres coloniales est aussi lisible, en filigrane, au cours de ce mois de novembre parisien. L'amenuisement de la politique, de l'idéologie, dans le banal et le spectaculaire est en marche. On commence à voir beaucoup d'images, ce qui cristallise et refroidit à la fois les émotions. On vérifie que la solidarité envers la Hongrie ne résiste guère aux restrictions d'essence. Novembre 1956 à Paris exprime la condensation violente d'enjeux politiques nationaux et internationaux. Novembre 1956 dévoile aussi la dissémination progressive du politique dans le culturel, le quotidien, du collectif dans l'individuel. En 1956, à Paris, l'avant-guerre et la guerre se terminent enfin. Il faudra attendre mai 1968 pour voir s'exténuer les représentations et les imaginaires sociaux hérités de la Révolution et du 19e siècle≫. 

(Jean-Pierre A. Bernard, Novembre 1956 à Paris, in Vingtième siècle, revue d'histoire) 

vendredi 11 décembre 2020

En attendant que les troquets rouvrent

Dirigé par Laurence Le Bras. 
Postface d'Anselm Jappe (Marx) et de Bertrand Cochard (Hegel) 


Présentation de l'éditeur  

«La lecture de Marx et de Hegel fut déterminante dans le processus de réflexion ayant mené à l’écriture de La Société du spectacle. Guy Debord, s’il s’inscrivait dans la tradition de la pensée marxienne, n’était pourtant ni marxiste ni hégélien. Mais il a trouvé chez ces philosophes deux formes de pensée radicales qui répondaient pleinement à ses préoccupations. À l’instar du système théorique de Hegel, capable d’appréhender dans un seul mouvement tout ce qui gouverne l’existence humaine, il s’est attaché à produire une analyse de la société marchande qui s’applique à l’ensemble de son mode de fonctionnement. Quant à Marx et à son entourage, leur parcours et leurs idées constituent pour lui un modèle pour l’organisation de l’activité politique et révolutionnaire de l’Internationale situationniste. Néanmoins, les spécificités de chaque auteur, et l’existence de deux dossiers de fiches de lecture bien distincts dans les archives de Guy Debord, ont été respectées dans ce volume constitué de deux parties : la première consacrée à Marx, la seconde à Hegel, l’une et l’autre faisant l’objet d’une postface revenant sur les apports précis de chacun à son œuvre». 

Parution prévue le vendredi 19 février 2021

samedi 29 août 2020

Hambourg-Montauban. Pour Pierre Gallissaires (1932-2020).

(Ci-dessus : Pierre Gallissaires et Hanna Mittelstädt travaillant d'arrache-pied ― et tête ― à la traduction allemande de l'Internationale Situationniste, France, 1976)

***


Un hommage de Hanna MITTELSTÄDT, ici traduit de l’allemand par le camarade Gaël Cheptou, que nous saluons chaleureusement). 

«Pierre Gallissaires s’est éteint le 10 août 2020 à l’hôpital de Toulouse. Il vivait seul, depuis plusieurs années, à Montauban, dans une maisonnette située en banlieue, qui, sur le devant, donnait sur un paysage routier gris et très fréquenté, bretelle d’autoroute, zone industrielle, stade, mais dont les fenêtres de la façade arrière s’ouvraient sur une sorte de paradis : un jardin verdoyant, avec plus loin un bras du Tarn, lequel était d’ailleurs monté de plus de 7 mètres, il y a quelques années, peu après l’emménagement de Pierre, inondant une partie de sa bibliothèque qui reposait encore dans des cartons à même le sol. Mais seulement une petite partie, car la plupart des livres avaient déjà été classés sur des étagères. Pierre détestait ce qu’on appelle communément "l’ordre" ; il détestait les murs blancs, les hôpitaux et l’Eglise catholique. Il détestait les professeurs. Et le "vieux monde". Ce qu’il aimait surtout, c’était la poésie, la révolution, son ordre à lui, qu’il avait lui-même créé, et son propre rythme, aussi lent que possible – la plus grande lenteur face à toutes les turbulences du monde. Il aimait ses amis, ses camarades, sa compagne, Nadine Tonneau, qui est morte longtemps avant lui, et, je suppose, sa petite maison de banlieue qu’il avait aménagée à son goût, ne laissant aucun mur blanc : ils étaient, en effet, tous recouverts d’affiches de "production artisanale", de livres issus d’une bibliothèque constamment enrichie depuis 70 ans, d’objets et trouvailles de toute une vie, de poteries de son frère, François, de photographies et de quelques meubles décrépis, reçus en héritage de la maison familiale. Dans la cuisine, il y avait, suspendue, une collection de cuillères en bois venues du monde entier, une bonne centaine, le nombre importe peu, qui recouvraient tout un mur. Chaque fois que je venais chez lui (d’autres que moi ont dû certainement le remarquer), il y avait toujours, dans la chambre d’ami, un vase garni d’une rose fraichement coupée ou d’une plante en fleur cueillie dans le jardin. J’aimais être dans sa maison, chez ce marginal solitaire au rythme de vie bien établi ; j’arpentais alors un lieu rempli d’histoires communes et/ou qui m’étaient chères.

Je ne saurais trop insister sur l’importance capitale qu’a eue Pierre dans les premiers temps de notre maison d’édition, dans les choix éditoriaux, et sur les fantastiques projets qu’il a tantôt initiés, tantôt mis en œuvre : Das Paris der Surrealisten [Le Paris des surréalistes], dont il rassembla et sélectionna les photographies et les textes, publication qui nous permit de nous aventurer, avec une certaine impudence candide, sur le marché des livres d’art ; les autobiographies de Charles Mingus et de Billie Holiday, ainsi que celle de Jacques Mesrine (lequel était alors, en France, l’ennemi public n°1) ; les dadaïstes, Isidore Ducasse, Jacques Vaché, Arthur Cravan et l’œuvre écrite de Francis Picabia…


 (Chez Pierre Gallissaires)

Lutz et moi, anarchistes quelque peu rustres, et si jeunes que nous étions alors, nous ne connaissions rien de tout cela. Aujourd’hui, on dirait que Pierre fut notre mentor. Pour nous, il était un camarade et un ami intime, qui, en connaisseur averti, avait un jugement sûr et dont nous faisions grand cas des inclinations politiques et littéraires. 

Et, bien évidemment, il fut une sorte d’"émissaire" des idées situationnistes ; c’est d’ailleurs en collaboration avec lui que j’ai traduit l’intégralité de la revue de l’Internationale situationniste en allemand. Pierre était également un ami de Raoul Vaneigem, dont il nous apprit à apprécier les livres de la période post-situationniste – livres que nous avons publiés avec grand plaisir, sans grand succès toutefois.

Pierre s’étonnait toujours de nous entendre le présenter publiquement comme le "troisième homme" ayant concouru à la fondation des éditions Nautilus. Pour lui, ce que nous faisions ensemble, cela relevait du jeu, de l’aventure, de l’attitude politique, mais aucun cas de la maison d’édition. Il détestait tout ce qui avait un caractère institutionnel ou figé.

Pierre était venu à Hambourg en 1972, en quête d’un autre monde que celui sous le signe de la répression de Mai 68 en France. Cet autre monde, qui restait évidemment à construire, il le trouva, en germe, chez les jeunes anarchistes de Hambourg ; et ici la rencontre avec Lutz fut comme "un coup de foudre". Je vins ensuite les rejoindre, et l’union de nos tempéraments et passions allait allumer durablement, en nous trois, la flamme de la curiosité et de l’énergie créatrice. Si Pierre fut rapidement amené à quitter Hambourg pour retourner en France avec Nadine, sa nouvelle compagne, les liens ne se sont pas relâchés. Nous passâmes quatre semaines au cours de l’été précisément là où leur nomadisme venait de trouver refuge. Quant à Pierre, il se rendit plusieurs fois à Hambourg ou à des rencontres en d’autres lieux. C’est alors que nous avons mis en action le programme éditorial (nous discutions, traduisions, cherchions des financements, élaborions des stratégies), tout en expérimentant une pratique politique dans le sillage des situationnistes : l’union de la poésie, de la vie quotidienne et de la politique en une seule et même activité. On ne disait pas encore : "Soyez comme l’eau" ; mais nous rejetions déjà, à l’époque, toute forme de fixité.



Pierre devint, en France, un traducteur de premier plan. Il traduisit, de l’allemand, les œuvres d’une longue liste d’auteurs remarquables : Max Stirner, Ernst Toller, Gustav Landauer, Heinrich Böll, Arthur Schnitzler, Oskar Panizza, Alfred Döblin, Hugo Ball, Karl Kraus, Joseph Roth, Hans-Magnus Enzensberger, Franz Jung, Paul Scheerbart, Erich Mühsam, etc. Avec Jan Mysjkin, il fut récompensé deux fois, en 1995 et en 2009, par des prix littéraires pour des traductions de poésie néerlandaise qu’ils avaient faites en commun. Pierre détestait ce genre de prix, cela va sans dire, mais c’était amplement mérité.

Pierre aimait écrire ses propres poèmes. Après avoir décidé d’arrêter le travail de traduction (il avait toujours refusé de se plier à l’usage de l’ordinateur – qu’il avait en horreur), il prit l’habitude, le soir, de prendre une soupe légère, de s’assoir à sa machine à écrire – fidélité de toute une vie – et de composer des vers en français, les lourds volets soigneusement fermés du côté de la rue. En 1971, il avait publié son premier recueil de poèmes, Suite Benjamin, assorti d’une sérigraphie de son frère, dans une édition pour bibliophiles aux pages non coupées. L’exemplaire qu’il nous a donné porte la dédicace suivante, en allemand, datée du 2 juillet 1972 : "à lutz et hannah, cet opuscule, s’inscrivant dans une longue série destinée à la libération de la langue humaine". En 1975, les éditions Nautilus, qui s’appelaient encore à l’époque MaD-Verlag, firent paraître, comme dixième fascicule de la collection Flugschriften, une sélection de poèmes de Pierre, en français et en allemand, avec des dessins de Lutz, sous le titre : Les rues, les murs, la Commune, 22 poèmes sur Mai et Juin 68. Une amie très proche de Pierre, Evy Azuelos, ayant fondé en 2009 la petite maison d’édition Aviva, publia deux de ses recueils poétiques : Le dit du poème parmi d’autres (Poèmes 1979-2009) et Je tu il ou d’aucuns (2015), dont les exemplaires qui m’ont été envoyés sont ainsi dédicacés : "pour h.m., de la part de son vieil ami et complice" et "pour h.m., au fil des mots, des années et d’une vieille amitié, ton p.g.". Un autre livre de poèmes est en préparation chez cet éditeur.

À la mort de Pierre, une amie m’a écrit que, selon elle, une époque était révolue. De la cellule originelle de Nautilus, il ne reste plus que moi, aujourd’hui. L’entreprise Nautilus actuelle, gérée par un collectif de salariés, marque une nouvelle époque à laquelle je ne suis plus associée. Travaillant à la rédaction d’une chronique de la maison d’édition, des débuts jusqu’à la disparition de Lutz, je me suis plongée dans les dossiers de correspondance entre 1972 et 1979. La correspondance entre Lutz et Pierre occupe la moitié des dossiers. Quelle chance que d’avoir ces trésors entre les mains ! Ils laissent entrevoir non seulement l’œuvre de toute une vie, mais aussi des itinéraires pour le moins singuliers : du prolo de banlieue en situation d’échec scolaire à l’éditeur de renom (Lutz) ; de la bachelière bien sage à la dépositaire de nos expériences communes ; du déserteur de la Guerre d’Algérie dans les années 50 et du combattant exalté de Mai 68 au poète installé à sa machine à écrire en 2020. 
Pierre avait 88 ans». 


***
On trouvera, sur le site À contretemps, une interview de Pierre Gallissaires, sur le tard. C'est ICI. 

vendredi 3 juillet 2020

La forme-valeur est abolie, wesh !


Kékçaracave ?
Prologue en angliche :

«Un jour, la longue lutte opposant l'humanité aux forces de l'avarice et de la division trouvera sa conclusion. Et ce jour-là, enfin libres, on lancera une de ces putain de grosses fêtes de fils de pute !»
(Un proverbe très ancien...
... enfin euh... je crois...) 

«Il me faut une bouteille de Moët... Garçon !»
(Killer Mike, membre de Run The Jewels)

lundi 22 octobre 2018

Quand j'entends le mot culture

Lycée Branly, Créteil, France, octobre 2018.

« On se gargarise, en langage simplement publicitaire, de la riche expression de “diversités culturelles”. Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Ne parlez pas des absents. Il n’y a plus, à regarder un seul instant la vérité et l’évidence, que la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture (...).
Nous nous sommes faits américains. Il est normal que nous trouvions ici tous les misérables problèmes des USA, de la drogue à la mafia, du fast-food à la prolifération des ethnies. Par exemple, l’Italie et l’Espagne, américanisées en surface et même à une assez grande profondeur, ne sont pas mélangées ethniquement. En ce sens, elles restent plus largement européennes (comme l’Algérie est nord-africaine). Nous avons ici les ennuis de l’Amérique sans en avoir la force. Il n’est pas sûr que le melting-pot américain fonctionne encore longtemps (par exemple avec les Chicanos qui ont une autre langue). Mais il est tout à fait sûr qu’il ne peut pas un moment fonctionner ici. Parce que c’est aux USA qu’est le centre de la fabrication du mode de vie actuel, le cœur du spectacle qui étend ses pulsations jusqu’à Moscou ou à Pékin ; et qui en tout cas ne peut laisser aucune indépendance à ses sous-traitants locaux (la compréhension de ceci montre malheureusement un assujettissement beaucoup moins superficiel que celui que voudraient détruire ou modérer les critiques habituels de “l’impérialisme”). »

(Guy Debord, Notes pour Mezioud, 1985)

dimanche 21 octobre 2018

Le pro-situ situe pas


« Mais où le situer ce Après il fut trop tard, le " C'est là qu'on s'est trompé et que ça tourne mal ", si déjà la machine à vapeur inaugurant l'âge thermo-industriel et son accumulation du capital et du matériel humain venait en résultante de la conversion des mentalités à ce rationalisme pour lequel la nature n'est qu'un assemblage de matériaux et de fonctions où il n'y avait qu'à se servir en procédés industriels, et l'homme lui-même un phénomène décomposable et utilisable en ses parties, en éléments simples qu'on peut étudier et reproduire en laboratoire ; à cette époque des prédations expansionnistes du Nouveau Monde et le sac qui en fut fait à se gaver d'or, fort expédient à résoudre les contradictions de l'époque, d'être en manne aux souhaits d'amélioration, d'aisance matérielle et de manger du sucre, en déversoir ensuite à l'engorgement populatif ? Ou faudrait-il en chercher le germe pernicieux, le sinistre principe actif, dans une empreinte psychique qu'aura laissée la "paix romaine" et son empire d'exterminations massives, de terreur en onde de forme monumentale dans la succession des siècles ? Ou dans ce fléchage temporel qu'imposa aux esprits la croyance apocalyptique et de salut, si véhémente à désirer la fin de tout, d'en hâter la venue ; ou chez ces théocraties originelles à prendre en monopole le commerce avec l'invisible, cet inquiétant dehors, aimant à cette lisière s'y baigner de sang, à susciter l'angoisse et le respect craintif abolissant la pensée ; ou par la sédentarité néolithique et ses premiers arpentages et dénombrements consignés en début d'écriture, inventant les chefs divinisés et leur prolétariat, qui fit le boom démographique enclenchant la suite conséquente et croissante, la grande transformation jusqu'à nous ? »

(Baudouin de Bodinat, En attendant la fin du monde)

lundi 25 juin 2018

Comme un Lundi-matin


« Comment ne pas se retourner vers les mythes pour mettre un peu d'ombres fraîches dans cette luminosité impitoyable ? » 

(Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne)

jeudi 14 juin 2018

Au Nicaragua comme partout


samedi 21 avril 2018

Et inversement


« Le monde de la marchandise, qui était essentiellement inhabitable, l'est devenu visiblement. » 

(Guy debord, Thèses sur L'I.S. et son temps) 

lundi 9 avril 2018

Lola Miesseroff


 Lola Miesseroff, Voyage en outre-gauche, 
chez Libertalia.

Présentation de l'éditeur : 

De 1968 en France, on ne retient en général que des clichés chocs ou chics : les barricades au Quartier latin, les voitures qui brûlent, des slogans («il est interdit d’interdire», «sous les pavés la plage»), la pénurie d’essence, les soixante-huitards baba cools et ceux qui, passés «du col Mao au Rotary», ont fait depuis de «belles» carrières. On oublie que mai 68 n’a été que le point culminant d’un mouvement de révolte des ouvriers et des jeunes qui avait débuté bien avant et s’est prolongé largement au-delà, que ce mouvement a été très actif loin de la capitale et que les étudiants ou les groupuscules maoïstes et trotskistes n’en constituaient que les composantes les plus visibles. C’est une autre vision de cette période que l’auteure donne à connaître et à comprendre, celle d’une mouvance hétérogène, «l’archipel outre-gauche», qui va des anarchistes indépendants à l’ultragauche en passant par les situationnistes. Des témoignages de trente individus qui se trouvaient alors à Paris, Nantes, Angers, Lyon, Chambéry, Strasbourg, Toulouse, Bordeaux ou Marseille, elle tire un récit choral subjectif, fait de vécu et de théorisation, d’anecdotes et de réflexion, d’espérances et de désespérance, sans oublier une bonne pincée d’humour et même un peu de sex, drugs, free jazz and rock’n’roll.

Bonus : bel entretien biographique accordé par Lola Miesseroff à DDT 21, concernant notamment son engagement au sein du Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire (FHAR), au début des années 1970.  C'est LÀ !

mercredi 7 mars 2018

C'est sans danger ?



« Il y a des époques où mentir est presque sans danger parce que la vérité n'a plus d'amis (reste une simple hypothèse, et peu sérieuse, semble-t-il, qu'on ne peut ni ne veut vérifier). Presque plus personne ne cohabite avec la vérité. »

(Guy Debord, Abat-faim) 

jeudi 1 mars 2018

Le point d'explosion de l'irrationalité en France


« Cependant une telle science, servante du mode de production et des apories de la pensée qu'il a produite, ne peut concevoir un véritable renversement du cours des choses. Elle ne sait pas penser stratégiquement, ce que d'ailleurs personne ne lui demande ; et elle ne détient pas davantage les moyens pratiques d'y intervenir. Elle peut donc discuter seulement de l'échéance, et des meilleurs palliatifs qui, s'ils étaient appliqués fermement, reculeraient cette échéance. Cette science montre ainsi, au degré le plus caricatural, l'inutilité de la connaissance sans emploi et le néant de la pensée non dialectique dans une époque emportée par le mouvement du temps historique. Ainsi le vieux slogan, "la révolution ou la mort", n'est plus l'expression lyrique de la conscience révoltée, c'est le dernier mot de la pensée scientifique de notre siècle. Mais ce mot ne peut être dit que par d'autres ; et non par cette vieille pensée scientifique de la marchandise, qui révèle les bases insuffisamment rationnelles de son développement au moment où toutes les applications s'en déploient dans la puissance de la pratique sociale pleinement irrationnelle.»   

(Guy Debord, Thèses sur l'I.S. et son temps) 

samedi 24 février 2018

Beaucoup de volailles et de bœufs


« Tous les pays n'avaient évidemment pas les mêmes caractéristiques (géographiques et culturelles) dans l'alimentation. Pour s'en tenir à l'Europe, la France avait de la mauvaise bière (sauf en Alsace), du très mauvais café, etc. Mais l'Allemagne buvait de la bonne bière, l'Espagne buvait du bon chocolat et du bon vin. La France avait du bon pain, de bons vins, beaucoup de volailles et de bœuf. Tout doit se réduire, dans le cadre du Marché commun, à une égalité de la marchandise polluée. Le tourisme a joué un certain rôle, le touriste venant s'habituer sur place à la misère des marchandises que l'on avait justement polluées pour lui. (Le touriste est celui qui est traité partout aussi mal que chez lui : c'est l'électeur en déplacement.) »

(Guy Debord, Abat-faim)

mercredi 21 février 2018

21 février transcendantal


«Le travail principal qui me paraît à envisager maintenant, c'est — comme contraire complémentaire de La Société du spectacle qui a décrit l'aliénation figée (et la négation qui y était implicite) — la théorie de l'action historique. C'est faire avancer, dans son moment qui est venu, la théorie stratégique. À ce stade, et pour parler ici schématiquement, les théoriciens de base à reprendre et développer ne sont plus tant Hegel, Marx et Lautréamont, que Thucydide — Machiavel —Clausewitz.»

(Guy Debord, Lettre à Eduardo Rothe, 21 février 1974) 

vendredi 2 février 2018

Miguel Amorós : Critique de la philosophie postmoderne et de ses effets sur la pensée critique et sur la pratique révolutionnaire


Le recul théorique causé par la disparition de l’ancien mouvement ouvrier a permis l'hégémonie d'une philosophie surprenante, la première qui ne se fonde pas sur l'amour de la vérité, objet primordial du savoir. La pensée faible (ou philosophie de la postmodernité) relativise ce concept, qu’elle fait dériver d'un mélange de conventions, de pratiques et de coutumes instables dans le temps, quelque chose de "construit", et, par conséquent, d’artificiel, sans aucun fondement. Et dans la foulée, toute idée rationnelle de réalité, de nature, d'éthique, de langage, de culture, de mémoire, etc. De plus, certaines autorités du petit monde postmoderne n'ont pas manqué de qualifier certaines d'entre elles de "fascistes". Finalement, en récupérant Nietzsche, il n'y a donc plus de vérité, seulement des interprétations. En fait, une telle démolition systématique d'une pensée qui naît avec les Lumières et réclame la constitution de la liberté, et qui donnera naissance, plus tard avec l’apparition de la lutte des classes moderne, à la critique sociale – et pour ceux, principalement professeurs et étudiants, qui préfèrent plutôt que se baigner dans l'eau claire de l'authenticité, se vautrer dans la boue de l'imposture aux idéologies révolutionnaires – a toutes les apparences d’une démystification radicale menée à bien par de véritables penseurs incendiaires, dont la finalité ne serait rien d’autre que le chaos libérateur de l’individualité exacerbée, la prolifération d’identités et l’abrogation de toute norme de conduite commune. Au lendemain d'une telle orgie de déconstruction, aucune valeur ni aucun concept universel ne tiendrait plus debout : être, raison, justice, égalité, solidarité, communauté, humanité, révolution, émancipation... seront tous qualifiés d’"essentialistes", c'est-à-dire d’abominations "pro-natura". Cependant, l'extrémisme négateur des post-philosophes manifeste sur un plan spirituel des coïncidences suspectes avec le capitalisme actuel. Un radicalisme d’une telle intensité contraste non seulement avec la vie et les choix politiques de ses auteurs, très académiques pour les uns, et conventionnels pour les autres, mais en outre épouse parfaitement la phase en cours de globalisation capitaliste, caractérisée par la colonisation technologique, le présent perpétuel, l'anomie et le spectacle. C'est un complément pour lequel tout est facilité. Personne ne les dérangera dans leurs chaires universitaires. Grâce à la priorité accordée par la domination à la connaissance instrumentale, et par conséquent, grâce à la faible importance que la mentalité dominante concède aux "humanités", ont pu surgir sans entraves des bulles philosophiques pseudo-transgressives et toutes sortes de jongleries spéculatives totalement étrangères à la réalité environnante, créant une contrefaçon tourbillonnante de la pensée critique moderne, qui aime être accompagnée d'un vaste bruit médiatique. Les louanges postmodernes à la transgression normative correspondent d'une certaine manière à la disparition de la sociabilité dans les agglomérations urbaines. En accord avec la nouvelle faiblesse en matière philosophique, rien n'est original, tout est construit, et donc tout repose sur du sable. L'économie politique, les classes, l'histoire, le tissu social, l'opinion... tout. Alors, s'il n'y a pas de relation sociale qui vaille, pas de véritable libération collective, pas de dialectique, pas de critère définitif à prendre en compte à cet égard, quelle est la signification des normes, des moyens et des fins ? On part de rien pour arriver nulle part. Nihilisme en harmonie avec les marchés pour lesquels ce qui n'a pas de valeur économique importe peu. Il ne faut pas non plus s’étonner que l’éloge de la déshumanisation et le chaos typique des déconstructeurs aille de pair avec l’apologie de la technique. La pensée faible, entre autres, célèbre l'hybridation de l'homme avec la machine. La nature mécanique, libre de constrictions, ne serait-elle pas supérieure à une nature humaine, esclave des lois naturelles ? Le nihilisme inhérent à la logique mécanique reflète et répond à l'abolition de l'histoire, à la suppression de l'authenticité, à la liquidation des classes et à la consécration de l’individualité narcissique ; c'est donc un produit de la culture du capitalisme tardif – si on peut encore appeler ça de la culture –, et sa fonction ne serait autre que l'adaptation idéologique au monde de la marchandise tel qu’il est devenu. La philosophie postmoderne est par rapport à l'existant une philosophie de légitimation. Ce qui était né comme une réaction à la révolte de Mai 68 « dans les bas-fonds de l’Esprit du temps » (Debord) a été reçu dans les universités américaines comme un paradigme de la profondeur critique, et de là, la “French Theory” a rayonné dans tous les laboratoires pensants de la société capitaliste, descendant dans les ghettos de jeunes sous forme de mode intellectuelle transgressive. Compte tenu de leur caractère ambivalent et malléable, les syllogismes liquides de la postmodernité ont rempli la caisse à outils de toute espèce d'idéologues du vide, des citoyennistes les plus caméléonesques aux anarchistes les plus à la page. Même un nouveau type d'anarchisme, né de la faillite des valeurs bourgeoises historiques, centré sur l'affirmation subjectiviste, l'activisme sans objet ni projet et le manque de mémoire, remplace dans la majorité des espaces l'ancien, fils de la raison, issu de la lutte des classes, bâtisseur d'une éthique universelle et dont le travail révolutionnaire a été fortement ancré dans l'histoire. Dans la French Theory, ou plutôt dans le "morbus gallicus", dont le post-anarchisme est l’enfant bâtard, les références ne comptent pas ; elles révèlent la nostalgie du passé, quelque chose de très condamnable aux yeux d’un déconstructionniste. La question sociale se dissout en une multitude de questions identitaires : des questions de genre, de sexe, d’âge, de religion, de race, de culture, de nation, d’espèce, de santé, d’alimentation, etc. sont au centre du débat et donnent lieu à un singulier politiquement correct qui se traduit par une orthographe torturée et un discours bourré de saillies et d’embrouillaminis grammaticaux. Une collection d'identités fluctuantes remplace le sujet historique, le peuple, le collectif social ou la classe. Son affirmation absolutiste ignore la critique de l'exploitation et de l'aliénation et, par conséquent, un jeu "intersectionnel" de minorités opprimées supplante la résistance collective au pouvoir établi. La libération proviendra d'une transgression ludique des règles qui entravent ces identités et oppriment ces minorités, et non d'une "alternative" globale ou d'un projet révolutionnaire de changement social, sans doute considéré comme totalitaire, car une fois "constitué", il engendrerait de nouvelles règles, plus de pouvoir et donc plus d'oppression. Le communisme libertaire, de ce point de vue, ne serait que l'incarnation d'une dictature. L'analyse critique et l'anticapitalisme lui-même, grâce à l'annulation de toute référence historique, font place au questionnement de la normativité, à la contorsion de la langue et à l'obsession de la différence, du multiculturalisme et de la singularité. On ne peut en discuter la cohérence puisque la catégorie de la contradiction a été reléguée dans l’oubli tout comme celles d’aliénation, de dépassement ou de totalité. Construire ou déconstruire, voilà la question. Sans aucun doute, le prolétariat n'a pas «réalisé» la philosophie, comme Marx, Korsch ou l’Internationale situationniste le souhaitaient, c'est-à-dire qu'il n'a pas accompli ses aspirations de liberté et aujourd'hui nous en payons les conséquences. Il est vrai que, dans le développement de la lutte des classes, s'est manifestée une pensée critique qui plaçait la classe ouvrière au centre de la réalité historique, et qu’elle fût qualifiée de marxiste, d’anarchiste ou simplement de socialiste. En fait, il s'agissait de capturer la réalité le plus fidèlement possible, en tant que totalité qui se développe dans l’histoire, afin d'élaborer des stratégies pour vaincre l'ennemi de la classe. La victoire finale devait être inscrite dans l'histoire elle-même. Néanmoins, les attaques prolétariennes contre la société de classes n'ont pas abouti. Et tandis que le capitalisme surmontait ses crises, les contradictions dévoraient les postulats d'une telle pensée et de nouvelles formulations étaient nécessaires. Les contributions étaient multiples et il n'est pas nécessaire de les énumérer. Ce qui les caractériserait toutes serait la clarté ajoutée dans la perspective du combat libérateur, mais plongée dans un contexte de régression, puis progressivement éloignée de la pratique. Toutefois, sa lecture a renforcé la conviction qu'une société libre était possible, que la lutte était utile pour quelque chose et qu'il ne fallait jamais baisser les bras, que la solidarité entre résistances nous rendait meilleurs et que la formation nous rendait lucides... La lutte des minorités, loin de démanteler la critique sociale, contribuait à l'enrichir. Loin d'être secondaires, les questions d’identité sont devenues de plus en plus importantes à mesure que le capitalisme pénétrait dans la vie quotidienne et détruisait les structures traditionnelles. Elles dénonçaient des aspects de l'exploitation jusqu'alors peu pris en considération. Dans un premier temps, l'universalité et l'identité convergeaient ; on ne concevait pas de solution à la ségrégation raciale, la discrimination sexuelle, au patriarcat, etc., séparément, mais en vue d'une transformation révolutionnaire globale. Personne ne pouvait imaginer souhaitable un racisme noir, une société d'amazones, un capitalisme gay ou un état d'exception végétarien. La révolution sociale était le seul endroit où toutes les questions pouvaient vraiment être soulevées et résolues. Au-delà, il ne restait plus que la spécialisation élitiste, le sectarisme du « milieu », le narcissisme activiste et le stéréotype militant. C'était la voie ouverte par les postmodernes. La pensée faible exploita également le filon de la crise idéologique, en récupérant les auteurs et les idées, mais avec des effets et des conclusions opposés. Une fois que le sujet révolutionnaire avait été neutralisé dans la pratique, il fallait le supprimer dans la théorie, de sorte que les luttes restassent isolées, marginales et incompréhensibles, enveloppées dans un verbiage crétinisant et autoréférentiel adapté seulement aux initiés. Ce fut la tâche de la French Theory. Une escalade démarrait dans la confusion sophistiquée et cryptique qui consacrait, comme mages privilégiés, la caste intellectuelle et comme peuple élu, les disciples, principalement universitaires. Le mal français a été la première philosophie irrationaliste liée au mode de vie des fonctionnaires, relativement bien rétribuée et à juste titre : sa révision de la critique sociale du pouvoir et la contestation de l'idée révolutionnaire ont rendu de magnifiques services à la cause de la domination. La notion de pouvoir comme d’un éther omniprésent qui s’étend à tout condamne toute pratique collective à la poursuite d'un idéal en ce qu’elle est vue comme le renouvellement ou la reconstruction du pouvoir lui-même, une sorte de poisson qui se mord la queue. Le pouvoir n'est apparemment pas incarné dans l'État, le Capital ou les Marchés comme lorsque le prolétariat était la classe potentiellement révolutionnaire. Le pouvoir maintenant nous le sommes tous ; c'est le tout. La révolution serait ainsi redéfinie comme leurre du pouvoir afin de se refaire, dans des cas extrêmes, à partir de nouvelles valeurs et normes aussi arbitraires que celles qu'elle-même repousserait. Le discrédit de la révolution sociale est plus utile pour le pouvoir réel en temps de crise, parce qu'une opposition subversive organisée qui tente de se former (un sujet social qui tente de se constituer) sera immédiatement dénoncée comme un pouvoir d'exclusion. Bref, un mauvais « récit de la modernité » – en terminologie lyotardienne – , comme celui de la lutte des classes. Le rejet de la notion de classe laisse aussi apparaître involontairement une haine de classe, héritage de la domination passée active dans l'imaginaire post-rationnel. En bref, on abandonne toute velléité communiste révolutionnaire pour la transmigration de genres, le polyamour, la transversalité et le régime végan. Les problèmes individuels résolus de cette manière, le chemin est alors dégagé pour une opposition collaborative et participative, prête à entrer dans le jeu et bien sûr à voter, à occuper des espaces de pouvoir et à gérer en son sein l'ordre actuel avec un discours radicalement identitaire donc politiquement très correct, et par ricochet, un discours hypercitoyenniste qui fait rage non seulement dans la nouvelle gauche, mais également dans la gauche intégrée de toujours. La situation critique, en proie au mal français, est donc affligeante, aussi affligeante que la vie dans le monde occidental et urbain ravagée par le capitalisme. C'est la fin de la raison, la fermeture spirituelle d'un monde suranné où la résistance au pouvoir était possible, l'évaporation de la conscience de classe historique, l'apothéose de la relativité, le triomphe absolu du bluff, le règne accompli du spectacle... On pourra appeler ce phénomène comme on veut, mais c'est surtout l'effet intellectuel de la défaite historique du prolétariat au cours des années soixante-dix et quatre-vingts, et, par conséquent, de la disparition de deux ou trois générations entières de combattants sociaux et de l'incapacité de ces derniers à transmettre leurs expériences et leurs connaissances aux nouvelles générations, les livrant à la psychose postmoderne et son jargon inintelligible. Il existe une ligne de rupture générationnelle très claire qui coïncide plus ou moins avec l'apparition du « milieu » ou ghetto de la jeunesse à la fin des années 80 et une relation de celui-ci avec les processus de gentrification des centres urbains ; finalement, on peut établir avec évidence une relation entre l'extension de la maladie postmoderne et le développement des nouvelles classes moyennes. L'effondrement du mouvement social révolutionnaire et la catastrophe théorique sont deux aspects du même désastre, et donc du double triomphe, pratique et idéologique, de la domination capitaliste, patriarcale et étatique. Malgré tout, la débâcle n'est jamais définitive, car les antagonismes prolifèrent beaucoup plus que les identités, et la volonté de se libérer en commun est plus forte que le désir narcissique de se démarquer. Dix minutes de célébrité virtuelle pathétique sont des gouttes d’eau dans l'océan troublé de la « conflictivité » permanente. La lutte des classes réapparaît dans la critique du monde de la technologie et dans la défense du territoire, dans les projets communautaires de sortie du capitalisme et dans les luttes que mènent les classes paysannes contre l'agriculture industrielle et la marchandisation de la vie. Probablement, dans les pays turbo-capitalistes, ces conflits ne parviendront pas à échapper aux approches «intersectionnelles», aux traitements « de genre» et autres réductionnismes identitaires, parfaitement compatibles avec une casuistique réformiste issue de «l'économie sociale», mais partout où cristallisera un véritable front de lutte, de telles bagatelles tourneront en rond et seront consumées par le feu de l'universalité.

 (Miguel Amorós, 2017)



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