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dimanche 20 novembre 2022

Fin de partie


≪Les catastrophes qui inspirent Fin de partie ont fait éclater cet individu dont la substantialité et le caractère absolu étaient le point commun entre Kierkegaard, Jaspers et la version sartrienne de l'existentialisme. Celle-ci avait été jusqu'à garantir à la victime des camps de concentration la liberté d'accepter ou de refuser intérieurement le martyre qui lui avait été infligé. Fin de partie détruit ce genre d'illusion. L'individu lui-même, en tant que catégorie de l'histoire et résultat du processus d'aliénation capitaliste qu'il défie et conteste, s'est révélé éphémère à son tour. La position individualiste était polarisée par l'entreprise ontologique de tout existentialisme, même celui d'Être et Temps. Le théâtre de Beckett l'abandonne comme un bunker suranné. L'expérience individuelle, avec son étroitesse et sa contingence, n'a reçu de nulle part l'autorité qui lui permettrait de les interpréter comme des clés de l'être, à moins de se poser elle-même comme un caractère fondamental de l'être. Mais c'est cela justement qui est mensonger. L'immédiateté de l'individuation était un leurre ; ce à quoi s'attache l'expérience individuelle est médiatisé, déterminé. Fin de partie suppose que la prétention de l'individu à l'être et à l'autonomie a perdu toute crédibilité. Mais, tandis que la prison de l'individuation est dénoncée à la fois comme prison et comme illusion ─ l'image scénique est l'imago de cette prise de conscience ─, l'art reste malgré tout incapable de rompre le charme de la subjectivité éclatée ; il ne peut rendre sensible que le solipsisme. Beckett se heurte ainsi à son antinomie présente. La position du sujet absolu, une fois battue en brèche comme manifestation d'un tout qui la dépasse et, d'une manière générale, la produit, ne peut être tenue : l'expressionnisme se démode. Mais le passage à l'universalité impérative de la réalité objectale, qui pourrait faire obstacle à l'illusion de l'individuation, est interdit à l'art.≫

(T.-W. Adorno, Pour comprendre Fin de partie, 1958)

mardi 8 novembre 2022

Il est pas beau, mon sac à viande anti-impérialiste ?


Le mec ne manque ni d'humour, ni de charme. C'est pour cela, sans doute entre autres choses, que son amoureuse (précisons qu'il n'y a pas d'homosexuels en Russie) et ses copains de bistrot ou de salle de gym le kiffent certainement de longue date, du côté d'Arkhangelsk. Mais dans quelques jours, ou avec un peu de chance quelques semaines, notre comique du jour sera probablement mort, allongé et pourrissant quelque part dans une tranchée du Donbass ou de l'oblast de Kherson, dont il n'aurait jamais rien eu à foutre, n'eût été cette maudite mobilisation partielle. Partielle, partielle... c'est vite dit. Tout dépend du point de vue où l'on se place. Hein, Vlad ? Alors, avant de crever, tout de même, le gars inspecte, histoire de bien rigoler une dernière fois, le paquetage-cadeau-de-bienvenue offert par l'armée de la Mère-Patrie et bourré de produits périmés, ou autrement dramatiquement inutilisables (un sac de couchage spécial été, par exemple, idéalement conçu pour affronter les chutes de neige et boue glacée d'Ukraine). La traduction, pour ceusses qu'entraveraient pas l'angliche, nous apparaît superflue. Le russe est une belle langue, qui se suffit très bien à elle-même dès lors qu'elle entreprend de moquer le pouvoir, d'un coup de désespoir bravache. Et les Ukrainiens, en face, sont les mêmes. Exactement les mêmes. Sauf qu'ils ne sont pas russes, et qu'ils ne tiennent pas à vivre, eux ─ tant qu'ils peuvent encore l'éviter, les armes à la main ─ au fond du trou du cul d'une putain de dictature fasciste.

lundi 3 octobre 2022

L'arme fatale (Lethal Weapon)


Désolé pour ceux qu'entravent pas l'angliche, mais, là, c'est vraiment trop savoureux. Où il est question, lors d'une discussion tactique au sommet, d'introduire - ou pas - certaine arme absolue miraculeuse (de type V2) enfin capable d'inverser la vapeur sur le champ de bataille dénazificatoire-annexionniste, en faveur de Vlad. C'est pas gagné. Mais c'est très drôle.

samedi 24 septembre 2022

vendredi 25 juin 2021

samedi 13 février 2021

Chronique d'un naufrage (2) Jalousies, narcissisme, politique.




(Ci-dessus, le fameux happening du 22 avril 1969, organisé durant son séminaire d'Esthétique et censé avoir littéralement tué Adorno, lequel y aurait vu le triomphe final, et désespérant, du fascisme au sein même de la démocratie. Ernst Bloch porte un regard plus nuancé sur les choses. Il ne sera pas le seul. On notera, sur la dernière photographie, une énième tentative de discussion entre les parties en conflit, juste après le «clash»)

«Ensuite, ce fut l'époque de Francfort. Elle révéla un autre Adorno — la tendance au compromis qui le caractérise. Il avait rompu avec Brecht après l'avoir admiré énormément ; il subissait l'influence des bailleurs de fond de l'Institut de recherches sociales et prit de plus en plus ses distances avec la gauche. On ne peut pas dire qu'il inclinait vers la droite, mais on ne percevait plus rien de son élan révolutionnaire antérieur — celui-ci fut-il d'ailleurs jamais vraiment sincère ? Il n'avait pourtant pas disparu, mais s'était drapé dans un bien étrange habit — celui du snobisme et de l'ésotérisme. L'ésotérisme est naturellement une catégorie supérieure au snobisme, mais les deux se mélangeaient chez lui. La fin, tout le monde la connaît : ce fut le jour où il fit appel aux forces de police pour évacuer l'Institut de Francfort, parce que des étudiantes se moquaient de lui et le raillaient ; elles l'apostrophaient systématiquement en l'appelant "Teddy" et, lorsqu'il était en chaire, elles s'approchaient de lui en agitant un éventail, les seins à l'air. Sa mort fut sans nul doute causée par une grande tristesse, elle fut le résultat d'une grande tristesse.» 

(Ernst Bloch, Rêve diurne, station debout et utopie concrète, Lignes, 2016, p. 80)

***  

«Marcuse, dont l'étudiante préférée, Angela Davis, suivit pendant l'été 1967 les cours et séminaires d'Adorno, fut informé des conflits [entre étudiants et professeurs] par différents canaux. Il avait fait rééditer chez Suhrkamp les essais qu'il avait publiés dans la Zeitschrift fur Sozialforschung, mais en attirant l'attention sur la différence historique entre les années 1930 et les années 1960. Il continuait à s'identifier avec Horkheimer et Adorno, comme il le leur avait assuré par lettre au moment du conflit à propos de la préface au livre de Paul Massing, Préhistoire de l'antisémitisme politique. En mai 1967, Adorno percevait à juste titre que la reprise de contact par Marcuse était "plutôt déterminée par la crainte que nous n'en venions, lui et nous, à nous brouiller sérieusement" (Adorno à Horkheimer, in Correspondance, vol IV, p. 602). Horkheimer, dont l'affection pour Marcuse dans les années 1930 avait rendu Adorno véritablement jaloux, se permit avec Pollock, en privé, des remarques très désobligeantes sur Marcuse dans la deuxième moitié des années 1960 (...). Marcuse commençait [alors] à lui disputer la primauté auprès de l'opinion publique. Le narcissisme jouait chez Adorno un rôle plus important que cette vanité que lui supposaient d'autres personnes, comme son ami Fritz Lang. Mais c'était aussi ce qui suscitait l'identification avec ses étudiants, à propos desquels Lang avait bien remarqué qu'Adorno leur avait appris à se rebeller. Si l'on ne recourt pas à la notion d'ambivalence, on comprend aussi peu les rapports entre enseignants et élèves que ceux, fraternels, des penseurs de la Théorie critique entre eux sous le despotisme éclairé de Max Horkheimer, ainsi qu'il avait lui-même qualifié sa direction depuis les années 1930. (...)

Dès le début du mouvement étudiant, ces derniers cherchèrent souvent à discuter avec les étudiants en révolte. En février 1968, après une de ces rencontres, Horkheimer dicta à Pollock au coin du feu les propos suivants : "Les étudiants rebelles sont sans doute pour la plupart très intelligents, ils voient aussi les graves déformations du marxisme dans les prétendus États communistes, mais ils croient fermement à la possibilité de changer la société vers le bien." Horkheimer y voyait autant de naïveté en 1968 que chez Habermas en 1958 mais il ne fut en aucune façon l'ultra-conservateur opposé au mouvement étudiant qu'un public superficiellement informé a voulu voir en lui. Il était sensible aux signes d'anti-américanisme et craignait l'antisémitisme ; aussi était-il très inquiet à propos de la réédition de ses écrits des années 1930 et 1940 qui circulaient depuis longtemps sous forme de copies pirates. Des aphorismes de son livre Crépuscule, publié en 1932 sous le pseudonyme de Heinrich Regius, décoraient notamment beaucoup de murs de l'Université de Francfort. Horkheimer ne craignait rien tant que les malentendus publics, presque inévitables avec une opinion publique échauffée qui n'éprouvait pas la moindre bienveillance envers la Théorie critique de la société. Des bruits courent aujourd'hui encore selon lesquels Adorno serait mort des suites du conflit avec ses étudiants. En ce cas aussi, il vaut mieux faire confiance aux paroles de Horkheimer après le décès d'Adorno qu'à certaines présentations intéressées des faits. Rien ne l'obligeait à envoyer, quelques mois après la mort d'Adorno, une lettre pleine de compréhension aux parents de Hans-Jürgen Krahl, mort dans un accident en janvier 1970. Il ne l'aurait jamais fait s'il l'avait considéré comme responsable de la mort d'Adorno (...).

Pour l'essentiel, la controverse avec Marcuse, que la plupart des étudiants qui se politisèrent après le 2 juin 1967 [jour où l'étudiant Benno Ohnesorg est assassiné par Karl-Heinz Kurras, un policier de Berlin-Ouest qui se révèlera plus tard être un espion de la Stasi est-allemande, lors d'une manifestation contre le chah d'Iran] ne comprirent pas du tout, s'alluma à propos de cette question : si certaines structures ne peuvent être modifiées grâce à une meilleure argumentation, quels moyens sont encore légitimes ? Mais les étudiants, politiquement inexpérimentés, suivaient une logique de l'escalade que Hans-Jürgen Krahl encourageait aussi de manière consciemment provocatrice, comme Adorno le reconnut avec lucidité. Le mouvement étudiant en Allemagne présentait néanmoins un caractère particulier qui menace de passer inaperçu dans le phénomène mondial de 1968. Un de ses moteurs était le poids oppressant du parti nazi dont on croyait pouvoir se débarrasser par de simples slogans et des mots d'ordre comme : "Le capitalisme conduit au fascisme. À bas le capitalisme !". Mais, quand on cite ces slogans quelques décennies plus tard, on ne perçoit plus guère la différence qui existait entre leur invention en 1967, où ils avaient encore une tonalité ironique, et le sérieux mortel avec lequel, en 1968, on débattait sur la "pratique juste". Adorno a essayé assez tôt de montrer à ses étudiants sur l'exemple de Brecht cette confusion entre une présentation à des fins d'agit-prop et la réalité pratique, et il fut profondément effrayé d'observer cette même confusion chez quelqu'un comme Krahl, qui, "est l'un de mes étudiants depuis des années et sans nul doute l'un des plus doués" (Adorno à G. Grass, 4 novembre 1968). Dans une lettre à Günter Grass, qui était hostile au SDS et cherchait à recruter pour le Parti socialiste, Adorno essaya d'expliquer ce qui se passait et pourquoi il ne voulait pas se dissocier de Krahl : "Si vous pouviez l'observer pendant un séminaire, vous ne reconnaîtriez pas l'homme qui hurle dans les haut-parleurs. Cette non-identité a sans doute quelque chose de pathologique. Il avait d'ailleurs à peine terminé son discours qu'il me murmura que je ne devais pas lui en vouloir, que ce qu'il avait dit n'était pas dirigé contre une personne, mais était purement politique" (ibid.)»

(Detlev Clausen, Theodor W. Adorno, un des derniers génies, Klincksieck, 2018)

vendredi 5 février 2021

Chronique d'un naufrage (1) : le contexte

(Adorno avec Hans-Jürgen Krahl, 1968)

«Lorsque, en juillet 1967, [Adorno] discuta avec Szondi à Berlin, Herbert Marcuse était lui aussi dans la ville pour donner deux conférences dans le grand amphithéâtre de l'Université libre de Berlin (FU). Marcuse put se faire à cette occasion une image du mouvement étudiant de protestation en Allemagne lors de plusieurs tables rondes et de nombreuses conversations particulières. Il connaissait déjà, par ses visites précédentes, quelques-uns des protagonistes du mouvement, surtout au sein de l'Union socialiste allemande des étudiants (SDS) - depuis 1964, les membres du SDS intéressés par la théorie le considéraient comme un philosophe intéressant parce qu'il parvenait à penser l'évolution américaine la plus avancée dans les catégories de la Théorie critique. En 1967, son grand livre L'Homme unidimensionnel parut en traduction allemande et devint un an plus tard un best-seller - ici aussi, un malentendu. Après le Mai 68 parisien, il promettait de pouvoir clarifier la question-cliché : "que veulent les étudiants ?". Mais à Paris, presque personne ne l'avait encore lu en 1968. Il en allait différemment en Allemagne. Dans un petit groupe, qui avait notamment étudié auprès d'Adorno et avait appris de lui, la théorie jouait un rôle essentiel pour trouver des explications au mildiou qui recouvrait la République d'Adenauer. À la différence de ce qui se passait dans la France ou l'Italie d'après 1945, on ne put jamais avoir l'illusion en Allemagne que le peuple était à gauche. Adorno, de retour d'exil en 1949, l'avait vite perçu en comparant Paris avec Francfort. Une tradition sans tradition, qui se transmettait dans le caractère apolitique de la bourgeoisie allemande, suscitait l'impression de cette "culture ressuscitée" qu'observait Adorno dans son essai Les fameuses années Vingt - un essai qui fut très éclairant pour un lecteur comme Celan. La guerre froide paraissait répondre une fois pour toutes aux revendications de changement social. Dans la vie de tous les jours, quiconque critiquait la société devait s'attendre à ce qu'on lui réponde : "Va donc vivre de l'autre côté !" - en pensant à la RDA, que l'on ne devait même pas désigner ainsi mais seulement SBZ (zone d'occupation soviétique) si l'on ne voulait pas passer pour un sympathisant du Parti communiste interdit à l'Ouest. En 1960, avant la construction du mur, Adorno avait noté : 

L'autocensure politique que doit exercer quiconque ne veut pas sombrer ou du moins être mis complètement hors jeu possède une tendance immanente, vraisemblablement irrésistible, à se transformer en mécanisme de censure inconscient, et de ce fait en abêtissement. En elle-même, la concentration de mon intérêt sur l'esthétique, qui correspond certes à mon penchant, a en même temps quelque chose d'un évitement, d'un retrait, un aspect idéologique antérieurement à tout contenu. La réflexion permanente sur l'Est est paralysante, elle rend les pensées dépendantes de lui ("Graeculus II, Notizen zu Philosophie und Gesellschaft, 1943-1969", in Frankfurter Adorno Blätter, 8, 2003, p.18).

Même si cela paraît paradoxal, parce que la perception de soi de la génération protestataire le percevait de manière exactement inverse, un changement de la situation politique mondiale figée ne pouvait venir que de l'Ouest. Le pronostic énoncé par Herbert Marcuse, à la fin de L'Homme unidimensionnel, n'avait rien d'optimiste. La version originale de 1964 se terminait par la citation de Walter Benjamin dont Adorno disait qu'elle aurait pu être la devise de sa métaphysique ["C'est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l'espoir nous est donné"]. Marcuse lui aussi veut rester fidèle aux victimes de l'histoire ; il n'a pas non plus l'illusion d'un peuple américain qui serait "de gauche". Il devait plutôt douter de la possibilité qu'on l'écoutât en Amérique au début des années 1960, raison pour laquelle il revenait régulièrement en Europe. Mais il vivait aussi loin du front de la guerre froide. Les réflexions paralysantes d'Adorno sur la façon dont une phrase pouvait être comprise par le public ne l'inhibaient pas. Des formules comme "écrire un poème après Auschwitz est barbare" (in Adorno, "Critique de la culture et société", 1949), qui firent scandale dans la République fédérale d'Allemagne seraient passées inaperçues en Amérique. Les impulsions qui changèrent le langage d'Herbert Marcuse venaient d'une société américaine plus libre que celle d'Allemagne de l'Ouest, une société qui avait surmonté, au début des années 1960, le choc du maccarthysme de la fin des années 1940 et inaugurait à présent, avec le Civil Rights Movement, de nouvelles voies de protestation sociale qui se répandirent dans le monde entier avec le scandale universel de la guerre du Vietnam. En mai 1967, Max Horkheimer avait accepté de prononcer un discours à la Maison de l'Amérique de Francfort lors de la semaine de l'amitié germano-américaine. Des étudiants du SDS avaient protesté auparavant sur le Römerberg, devant l'hôtel de ville, contre un défilé militaire américain en présence de militaires haut gradés, de politiciens allemands et de Horkheimer, invité d'honneur. Le soir, pendant le discours de celui-ci, il y eut des exclamations de mécontentement et du chahut, puis une discussion très émotionnelle entre lui et les étudiants. Les deux parties voulaient s'entendre - ici encore, malentendus. Après quoi, on écrivit des lettres, une nouvelle rencontre fut prévue pour le 12 juin 1967, cette fois-ci avec Horkheimer et Adorno ensemble, dans le foyer étudiant Walther-Kolb, le lieu préféré du SDS pour organiser des réunions et des fêtes. La discussion fut encore agitée mais marquée par des efforts de part et d'autre pour maintenir le dialogue. Les porte-parole de la fraction antiautoritaire en particulier, qui était alors en train de s'imposer au sein du SDS de Francfort, se considéraient comme des élèves de Horkheimer et d'Adorno. Leur plus éminent représentant était Hans-Jürgen Krahl, l'homologue francfortois de Rudi Dutschke.»

(Detlev Claussen, Theodor W. Adorno, un des derniers génies, Klincksieck, 2019. Traduction de Laurent Cantagrel)