Affichage des articles dont le libellé est (Averroès) ابن رشد. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est (Averroès) ابن رشد. Afficher tous les articles

lundi 8 avril 2024

Vous avez un (nouveau) message !

Ci-dessus : Le second message, 
par Mahmûd Muhammad Taha (publié en 1981)

≪Le livre de Taha tranche d'une manière radicale entre la part vive ─ encore valide ─ et la part périssable ─ obsolète ─ du Coran. Les révélations mecquoises, signalant la dimension métaphysique, ethnique, eschatologique (le versant "mont des Oliviers, en somme) peuvent encore nourrir et structurer les âmes, tandis que l'organisation médinoise, plus juridique, politique, militaire, constitue la part conjoncturelle, archaïque, adaptée aux mentalités d'une époque révolue, dépassée par l'évolution humaine. Cette distinction rend caduques les légitimations de l'esclavage, de la polygamie, du voile, du droit de succession différent selon les sexes, de l'interdit de l'adoption, du vin ; exit la loi du talion ainsi que les hudûd, ces châtiments corporels assimilés aux peines pénales (appelant à couper la main du voleur, à lapider à mort l'adultère, etc) ; exit le jihâd, la guerre sainte, la jizya, l'impôt humiliant qui enferme le minoritaire, le dhimmi, le "protégé", dans un statut inférieur. Et de demander qu'on adopte, à la place de ces lois archaïques, les acquis de l'habeas corpus, préalable à l'adaptation aux avancées du droit positif occidental. 
En somme, l'auteur renverse le procédé technique de l'abrogé et de l'abrogeant utilisé dans l'exégèse traditionnelle, laquelle résout, comme nous l'avons vu, les contradictions coraniques en donnant aux versets postérieurs ─ médinois ─ la capacité d'abroger les versets antérieurs ─ mecquois ─, qui sont plus doux, moins exclusifs, parce qu'ils n'ont pas été inspirés dans une position de pouvoir. Par l'effet de cette inversion, les dispositions scripturaires qui symbolisent les revendications polémiques des intégristes sont situés par Mahmûd Muhammad Taha dans la part caduque du Coran. Là où nos intégristes radicalisent et systématisent le procédé de l'abrogeant et de l'abrogé, il le déconstruit en le retournant.

(Mahmûd Muhammad Taha, 1909-1985)

Voici un exemple illustrant ces deux manières opposées. Les intégristes estiment que le verset qui affirme : Pas de contrainte en religion (Coran II, 256) est abrogé par un autre verset qui appelle à combattre les infidèles (en incluant parmi ces derniers les monothéistes et les païens) : Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu ni au Jour dernier, ceux qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et son Apôtre ont déclaré illicite, ceux qui ne pratiquent pas la religion vraie, parmi ceux qui ont reçu l'Écriture ! Combattez-les jusqu'à ce qu'ils paient la jizya d'une main et qu'ils soient ainsi humiliés (Coran, IX, 29). N'établissant pas de distinction entre monothéistes et idolâtres, ce verset est censé abroger toutes les dispositions antérieures autorisant une attitude patiente et tolérante à l'égard des adeptes des autres religions ─ polythéistes, chrétiens, juifs, sabéens, zoroastriens. Dans la logique de Taha, le verset antérieur et tolérant (II, 256) a la permanence pour lui et abroge le verset postérieur et militant (IX, 29), rendu au contexte médinois et à sa conjoncture politique sédimentée par le temps, ramenée au circonstanciel, au révolu. De tels renversements ne peuvent qu'aider à distinguer entre le principe universel et le principe conjoncturel, afin de sauver l'Islam en éliminant ses archaïsmes. Il me paraît utile de transmettre le message de Mahmûd Muhammad Taha et de le réhabiliter, lui qui fut un homme religieux formé dans le soufisme ainsi qu'un opposant politique encombrant. Pour se débarrasser de lui, l'autorité officielle invoqua en effet ses positions théologiques "hérétiques" ; excommunié, accusé d'apostasie, il fut conduit au gibet par le pouvoir militaire allié aux Frères musulmans. Il se présenta alors courageux et digne devant ses juges, leur déniant toute autorité en matière d'excommunication ─ en raison d'absence d'Église en Islam ─, toute légitimité pour son arrestation ─ en raison de l'absence d'instances démocratiques ─, comme toute légalité pour son procès et sa condamnation ─ faute d'indépendance des juges... 

(Abdelwahab Meddeb, Contre-prêches, 2003-2006) 

Précision du Moine Bleu : Nous sommes parfaitement conscients tant de la complaisance de Abdelwahab Meddeb, décédé en 2014, à l'égard de la junte post-bourguibiste tunisienne ayant régné de 1987 à 2011, que de la raison sociale et politique bien particulière des attaques encore dirigées contre lui à ce sujet, et émanant, pour l'essentiel, des mêmes inévitables raclures tiers-mondistes genre Monde diplomatique, transcendantalement acoquinées avec le frérisme ≪anti-impérialiste≫. Meddeb fut, d'ailleurs, lui-même, assez clair et honnête en définitive, au moment (après la Révolution tunisienne) de faire retour sur ses propres attitude et parcours. Il reconnut, notamment dans un entretien fameux donné au Courrier de l'Atlas, avoir toujours, en effet, privilégié dans sa détestation et sa haine l'ennemi mortel islamiste, le bénalisme dictatorial (jumeau du sarkozysme dans sa vulgarité autoritaire ploutocrate, précisait-il dans la foulée) ne mobilisant guère chez lui que son mépris de conservateur cultivé, issu d'une vieille lignée patricienne de théologiens et artistes, et certes pas son engagement militant. La chose est néanmoins quelque peu embêtante, lorsqu'on en appelle, à raison d'ailleurs, comme Meddeb le fait dans l'extrait que nous citons plus haut, au respect inconditionnel de l'état de droit devant être associé à celui de la liberté de conscience. Oserons-nous rappeler que Meddeb ne fait hélas ! ici que prolonger une tradition ancienne, et fâcheuse, propre au rationalisme musulman, remontant aux mu'tazilites, puis à Averroès lui-même et tant d'autres encore : la passion philosophique et leur défense non seulement de la Raison mais aussi de la beauté et de la culture, se superposant volontiers chez eux à des positions de classe conservatrices, tendant souvent au despotisme oriental éclairé, dont le néo-destourisme offrit une triste et parfaite illustration. Mais le retour de bâton littéraliste (hanbalite et salafiste) semble donc compris de manière immanente, impliqué par l'expression dominante conjoncturelle même d'un tel rationalisme, ce dont témoigne, à vrai dire, selon tant d'autres modalités historiques, tout libéralisme bourgeois dont ≪l'ouverture sociétale≫ tous azimuts prélude, semble-t-il désormais invariablement, au clap de fin fasciste, signant la fin de l'orgie indécente des classes supérieures. En somme, le moment historique d'une alliance entre liberté, Raison et justice sociale est définitivement passé : les anarchistes, entre autres, les communistes anti-autoritaires les plus intransigeants, et donc sophistiqués, incarnaient ce moment, aujourd'hui évanoui. Gageons que de telles opportunités reviendront. Mais, pour nous autres, il est à craindre que nous mangions alors les pissenlits par la racine, et de longue date. Ce qui n'est pas trop grave. D'ici là, nous aurons relu, avec plaisir et intérêt, moult des écrits, chroniques ou poèmes de l'élégant soufi Abdelwahab Meddeb.                

samedi 30 janvier 2021

Après labeurs et griefs cheminements

«Or il est vrai qu'après plaintes et pleurs et gémissements angoissés, après tristesses et douleurs, fatigues et pénibles cheminements, la souffrance ouvrit mon esprit incertain, aiguisé comme une pelote, plus que tous les commentaires d'Averroès sur Aristote. »

(François Villon, Testament, édition de Jean Dufournet)

vendredi 16 octobre 2020

La matière, cette infidèle...


«Tous les corps qui naissent et périssent ne sont sujets à la corruption que du côté de leur matière. Du côté de la forme et en considérant la forme en elle-même, ils ne sont point sujets à la corruption, mais sont permanents (…). Il est dans la véritable nature de la matière que celle-ci ne cesse jamais d’être associée à la privation ; c’est pourquoi elle ne conserve aucune forme [individuelle] et elle ne discontinue pas de se dépouiller d’une forme pour en revêtir une autre. Salomon, donc, dans sa sagesse, s’est exprimé d’une manière bien remarquable en comparant la matière à une femme adultère ; car la matière, ne pouvant, en aucune façon, exister sans forme, est toujours comme une femme mariée, qui n’est jamais dégagée des liens du mari et qui ne se trouve jamais libre. Mais la femme infidèle, quoique mariée, cherche sans cesse un autre homme pour le prendre à la place de son mari, et elle emploie toutes sortes de ruses pour l’attirer, jusqu’à ce qu’il obtienne d’elle ce qu’obtenait son mari. Et c’est là aussi la condition de la matière ; car, quelle que soit la forme qu’elle possède, celle-ci ne fait que la préparer pour la réception d’une autre forme, elle [la matière] ne cesse de se mouvoir pour se dépouiller de la forme qu’elle possède et pour en obtenir une autre. Quand elle l’a obtenue, c’est encore la même chose.»
 
(Maïmonide, Le guide des égarés)

mardi 18 août 2020

General Intellect


«Attribuer le pouvoir souverain à la masse du peuple plutôt qu'à la minorité des citoyens les meilleurs semblerait être une solution valable et offrirait sans doute des difficultés, mais peut-être aussi quelque vérité. La majorité, en effet, dont chaque membre n'est pas un homme vertueux, peut cependant par l'union de tous être meilleure que cette élite, non pas individuellement mais collectivement, de même que les repas à frais communs sont meilleurs que ceux dont une seule personne fait la dépense. Du fait qu'ils sont plusieurs, chacun a sa part de vertu et de sagesse pratique, et de leur union naît comme un seul homme à plusieurs pieds, plusieurs mains et doué de plusieurs sens, et il en va de même pour le caractère et l'intelligence » 

(Aristote, Les Politiques, III-11, 1281a)

lundi 12 mars 2018

Aristote de gauche, Aristote de droite (Bloch vs Gouguenheim)


 
















    D'un combat plus actuel que jamais : à fronts multiples, mais se réduisant néanmoins tendanciellement à la lutte opposant, d'un côté, la Subversion cosmopolite de l'ordre existant et, de l'autre, la masse toujours plus énorme de nos ennemis, paradoxalement, quoique efficacement, coalisés... 

***
« (...) Mais il faut en venir à l’essentiel, aux positions fondamentales qui donnent sens à toutes les prises de position de Sylvain Gouguenheim. L’idée principale, c’est que les Occidentaux sont directement en contact avec les Grecs parce qu’il y a entre eux une continuité intellectuelle et spirituelle, que les Arabes n’ont pas eue avec ces mêmes Grecs. Une version édulcorée de cette thèse est que les Arabes, comme les Occidentaux, ont «filtré» la culture grecque, mais que les Arabes l’ont fait avec « un tamis plus étroit que celui que le christianisme lui imposa » (p. 181). La faute en est à deux facteurs d’importance inégale. Il y a d’abord l’Islam qui, parce qu’il est «expansionniste et centripète», mais aussi parce qu’il est dogmatique (alors que «l’esprit européen est ainsi fait qu’il adopte mais remet en cause aussitôt, sans doute en raison d’une longue habitude de l’exercice de la critique, lié à l’essor de la logique dès la fin du XIe siècle » - sic !, p. 199) et qu’il est ritualiste et ne connaît pas « l’adoration intérieure » (p. 194), ne peut être de plain-pied avec le monde lumineux des Grecs. À l’Ouest, en revanche, « au-delà des profonds changements, religieux, politiques, techniques, à l’œuvre au cours de siècles, un fil directeur part des cités grecques et unit les Européens à travers les âges» (p. 198). Pourquoi donc les Européens sont-ils élus et les Arabes, surtout les Arabes musulmans, réprouvés ? En fait, Renan l’avait déjà dit, repris par des heideggeriens comme Ruprecht Paqué , et l’on tient là le second facteur, fondamental, de la différence entre Européens et Arabes, mais aussi entre chrétiens et musulmans : c’est parce que les langues indo-européennes sont un vecteur naturel de pensée abstraite, alors que les langues sémitiques sont irrémédiablement embourbées dans le particulier et l’utilitaire. C’est là la pierre angulaire de la démonstration de Gouguenheim : « pour une civilisation, hériter de l’univers culturel et scientifique d’une autre civilisation suppose une communauté de langue, ou un immense effort de traduction. Or il ne suffit pas de traduire pour s’approprier une pensée étrangère : il faut encore que la traduction permette la transposition non seulement du sens des mots, mais des structures de la pensée » (p. 136). Comme si l’activité scientifique d’un peuple, qui se fait, en effet, à partir des progrès réalisés par d’autres, se réduisait à un héritage et une conservation.

Dès lors, les Arabes, et surtout les Arabes musulmans qui sont doublement handicapés, sont par nature incapables de recevoir l’héritage grec. Comment, dans ces conditions, pourrait-on penser qu’ils aient pu le transmettre à l’Europe occidentale ? «L’Europe – et l’Europe seule – a créé la science moderne» (p. 23). Et, selon Gouguenheim, le christianisme n’y a pas été pour rien, y compris par «la pratique de la confession, qui favorisa l’introspection [...] et donc les progrès psychologiques et cognitifs dans les domaines du rapport à soi et aux autres» (p. 198) (!). Il n’y a donc de science arabe qu’embryonnaire, enfoncée dans l’intérêt immédiat et irrémédiablement soumise aux exigences de la religion. Il faut donc reconnaître que ces malheureux Arabes sont bien un peu responsables de leur malheur. Ils étaient déjà affublés d’une langue misérable, et voilà qu’ils vont en plus se jeter dans les bras d’une religion obscurantiste, ritualiste et infantile, alors qu’ils en avaient, non pas à leur porte, mais chez eux, une autre qui était critique, éclairée, non dogmatique, directement entée sur le logos grec dont elle est l’héritière directe, respectant d’elle-même la sphère laïque et qui n’a cessé, durant des siècles, d’ouvrir l’esprit des millions de ses fidèles. Même du temps de la colonisation triomphante, le R. P. Placide Tempels, quand il écrivit ce livre historiquement fondamental qu’est la Philosophie bantoue, n’allait pas jusque-là. Il s’opposait même, dans le langage certes paternaliste et ethnocentrique de son époque, à cette idée proprement folle d’une impossibilité définitive de certains humains à dire la pleine rationalité. Finalement je préfère la franchise du bon vieux Renan quand il écrit que « sous le rapport de la vie civile et politique, la race des Sémites se distingue par le même [que dans le domaine littéraire] caractère de simplicité » (Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, p. 13).

Que ceux qui défendent le courage du chercheur qui a l’audace de nous dire que dans les sociétés dominées par l’Islam les non musulmans n’ont pas toujours eu un statut enviable et que l’Espagne musulmane, surtout après qu’elle fut tombée sous la domination des Almoravides puis des Almohades, n’était pas le paradis sur terre, que ceux-là, donc, prennent bien la mesure du parti qu’ils embrassent. Je comprends fort bien que c’est la situation actuelle du monde qui à la fois a motivé (de manière consciente ou non, je ne saurais en décider) ce livre et a provoqué, semble-t-il, une avalanche de réactions. Mais on a tout de même l’impression de voir rejouer une vieille pièce. Ce tableau de «civilisations» autocentrées et autonomes, qui ont entre elles les relations qu’ont des boules de billard et au mieux un dialogue qui est celui de la carpe et du lapin, mais qui sont néanmoins hiérarchisées (car qui ne trouverait pas supérieure la civilisation chrétienne telle qu’elle est présentée dans le texte de Sylvain Gouguenheim, par rapport à une civilisation islamique qui lui ressemble comme, disait Aristote, les animaux ressemblent à des nains quand on les compare à l’homme ?), ce tableau beaucoup le trouveront, et l’ont trouvé révoltant. Pour ma part, venant d’un professeur d’histoire médiévale dont je n’ai nulle raison de suspecter l’honnêteté et les bonnes intentions, je le trouve désespérant. Faut-il, donc, sans cesse revenir à la charge contre la pratique de l’idéal type sommaire des sociétés humaines et l’appel à la « nature » de groupes humains qui est si prégnante qu’elle arrache ces groupes à l’histoire ? À quoi ont servi des décennies d’anthropologie sociale, si c’est pour revenir à une approche hiérarchisée des cultures qui n’a finalement rien à envier à celle de Morgan ? Plût au ciel que Sylvain Gouguenheim fut un scélérat pour qu’on puisse lui attribuer de telles positions sans déchirements.


Même si l’on y entend les mêmes noms – Aristote, Avicenne, Averroès, Thomas d’Aquin – et aussi quelques autres, c’est dans un univers intellectuel tout différent que nous plonge le petit livre (93 p.) de Ernst Bloch, Avicenne et la gauche aristotélicienne. Il s’agit de la version augmentée, telle qu’elle a été introduite dans les œuvres de Bloch, d’un article puis d’une plaquette publiés en 1952. « Tout ce qui est intelligent, écrit Bloch, peut bien avoir été déjà pensé sept fois. Mais, repensé chaque fois dans un temps et une situation autres, ce n’est plus la même chose. Non seulement le penseur, mais aussi et surtout la chose à penser a changé entre temps». Quand, donc, Bloch repère des invariants dans l’histoire de la pensée, c’est définitivement juxta modum. La thèse principale de l’ouvrage c’est qu’à partir d’Aristote deux grands courants de pensée, l’un, « de droite » représenté par les grands scolastiques chrétiens au premier rang desquels Thomas d’Aquin, le second « de gauche » qui aboutit finalement au matérialisme dialectique – « le vrai, bien sûr, et non pas celui qui a cours aujourd’hui encore à l’Est, de nouveau immobilisé et même encaserné, avachi, banalisé, dressé à l’obéissance, privé de liberté et d’ouverture » (p. 61) –, mais qui part principalement d’Avicenne. Aristote est donc, pour le dire rapidement, susceptible d’une lecture idéaliste et d’une lecture matérialiste.

C’est évidemment cette dernière que Bloch considère presque exclusivement. D’après le texte aristotélicien lui-même, la matière est potentialité, et cela d’autant plus qu’elle est moins informée. Le coup de force fécond opéré par Avicenne, suivi par Averroès, mais précédé par Straton de Lampsaque, le second successeur d’Aristote à la tête du Lycée, c’est d’accorder une « potentialité active » à la matière, lui évitant ainsi de devoir être mise en branle et informée par une entité spirituelle. Il s’agit là d’une option authentiquement aristotélicienne, puisqu’on trouve chez Aristote, dans sa doctrine de l’hormè (tendance) de la matière aspirant à la forme, une ébauche de l’auto-activité de la matière : « Il est une ligne qui, d’Aristote, conduit non pas à Thomas d’Aquin et à l’esprit de l’au-delà, mais à Giordano Bruno et à la floraison du Tout-Matière » (p. 9). Mais cette tendance n’est pas dominante chez Aristote, lequel en reste principalement à « l’assimilation de la matière à la passivité » (p. 33). Bloch ne nierait sans doute pas que Thomas d’Aquin soit «plus aristotélicien» qu’Avicenne. Mais l’est-il « mieux » ? Les deux «camps», islamique et chrétien, ne sont pas homogènes. Dans le premier le traître Ghazâlî sera à la fin de sa vie l’allié des forces obscurantistes qui tenteront, avec un succès partiel, de faire taire Avicenne et Averroès. Du côté des chrétiens, même pour nous en tenir au début de la scolastique, Alexandre de Halès et surtout David de Dinant, mais aussi les « averroïstes latins » (Bloch ne cite que Siger de Brabant), s’opposent à la lecture spiritualiste d’Aristote par Thomas d’Aquin et ses compagnons. Bloch repère trois fronts principaux sur lesquels s’opposent les deux tendances : les relations du corps et de l’âme, l’intelligence individuelle et la raison universelle, les relations entre la matière et la forme, ce dernier problème étant en quelque sorte englobant. Or « en modifiant le rapport entre matière et forme, l’interprétation gauchisante d’Aristote évolue nettement vers une conception active et non pas seulement mécaniste de la matière » (p. 36).

Les deux camps, tout hétérogènes qu’ils soient, n’en ont pas moins chacun un caractère dominant. « Ibn Sinâ [Avicenne] était médecin, ce n’était pas un moine » (p. 9), remarque Bloch, qui y va lui aussi de ses généralisations : « Dans l’Europe médiévale, les philosophes de tendance scientifique étaient aussi rares que hors norme [...], chez les scolastiques arabes c’est l’inverse. Ce qui prédomine chez eux c’est la science de la nature, non la théologie » (p. 12), d’où une forme « non cléricale » de la pensée chez les grands philosophes arabes qui les prédispose à adopter la voie de gauche en lisant Aristote. En bon marxiste, Bloch rapporte cette différence en dernière instance à des données historico-économiques, à savoir la prédominance du capital commercial, qui fait de la société islamique « à sa manière une société bourgeoise précoce » (p. 10).

On peut discuter l’interprétation que Bloch offre de tous les philosophes qu’il convoque, et notamment d’Avicenne. Il assume nécessairement un certain schématisme dans un ouvrage qui, en 65 pages (le reste est constitué de citations), balaye un champ aussi large. On peut être allergique à l’explication marxiste, bien que Bloch en propose une version si souple qu’il est difficile de la refuser tout à fait. Le point sur lequel je voudrais insister, et qui justifie que je joigne Gouguenheim et Bloch dans cette revue, est le suivant : Bloch n’encourt-il pas le même reproche que j’ai adressé à Sylvain Gouguenheim de construire des types culturels idéaux – L’Orient, l’Occident, Les Européens, les Arabes... – qu’il oppose dans une grande gigantomachie idéologique ? Eh bien non. Il y a une différence fondamentale entre construire des grands sujets de l’histoire comme les Occidentaux ou les Orientaux en expliquant leurs différences par des raisons économiques, culturelles, institutionnelles, c’est-à-dire historiques, et expliquer ces différences par des données biologiques – la race, comme l’ont fait les Gobineau et un peu Renan – ou des invariants quasi biologiques comme le langage. Il faut insister sur ce point dans l’époque de grande confusion intellectuelle dans laquelle nous sommes. Il faudrait faire l’histoire du retour de la « nature » dans les explications des phénomènes psychologiques, culturels et sociaux. Un des grands moments de ce retour a évidemment été la sociobiologie de Wilson. Il me semblait qu’elle avait perdu tout crédit, notamment après les réfutations dont elle avait fait l’objet. Je me souviens, à ce propos, d’un petit livre particulièrement brillant de Marshall Sahlins. Et pourtant... Bloch est peut-être plus schématique que Sylvain Gouguenheim, ne serait-ce que parce qu’il fait plus court, mais il ne prête pas à la nature ou à des structures profondes quasi-naturelles ce qui appartient à la culture. »

(Pierre Pellegrin, « Aristote arabe, Aristote latin, Aristote de droite, Aristote de gauche », in Revue philosophique de la France et de l'étranger, 2009).

Cet article, excellent de bout en bout (d'universalisme, d'ironie et de précision) est à retrouver dans son intégralité ici.

mardi 20 février 2018

Lumières arabes


« Parmi les fictions dangereuses, il faut compter celles qui tendent à ne faire envisager la vertu que comme un moyen d'arriver au bonheur. Dès lors, la vertu n'est plus rien, puisqu'on ne s'abstient de la volupté que dans l'espoir d'en être dédommagé avec usure. Le brave n'ira chercher la mort que pour éviter un plus grand mal. Le juste ne respectera le bien d'autrui que pour acquérir le double. »

(Averroès, Commentaire de La République de Platon)

vendredi 12 janvier 2018

Féminisme


« Notre état social ne peut laisser percevoir tout ce qu'il y a de ressources dans les femmes ; il semble qu'elles ne soient destinées qu'à mettre au jour et à allaiter leurs enfants, et cet état de servitude a détruit en elles la faculté de grandes choses.»

(Averroès, Commentaire de La République de Platon)

Universalisme

Averroès (ou Ibn-Rochd de Cordoue) demandant pardon à l'entrée de la mosquée de Fez, vers 1195 (gravure tirée de La vie des savants illustres, de Louis Figuier,1866)

« Nous voudrions qu'Ibn-Roschd eût dit plus clairement qu'il ne l'a fait : L'unité de l'intellect ne signifie pas autre chose que l'universalité des principes de la raison pure et l'unité de constitution psychologique dans toute l'espèce humaine. On ne peut douter cependant que telle ne fût sa pensée, quand on l'entend répéter sans cesse que l'intellect actif ne diffère pas de la connaissance que nous avons de l'univers, que l'immortalité de l'intellect désigne l'immortalité du genre humain, et que si Aristote a dit que l'intellect n'est pas tantôt pensant, tantôt ne pensant pas, cela doit s'entendre de l'espèce, qui ne disparaîtra jamais, et qui sur quelque point de l'univers exerce sans interruption ses facultés intellectuelles. Une humanité vivante et permanente, tel semble donc être le sens de la théorie averroïstique de l'unité de l'intellect. L'immortalité de l'intellect actif n'est ainsi autre chose que la renaissance éternelle de l'humanité, et la perpétuité de la civilisation. La raison est constituée comme quelque chose d'absolu, d'indépendant des individus, comme une partie intégrante de l'univers, et l'humanité, qui n'est que l'acte de cette raison, comme un être nécessaire et éternel. »

(Ernest Renan, Averroès et l'averroïsme)

jeudi 17 août 2017

Siger de Brabant



Présentation de l'éditeur :

Comment justifier l’union entre un intellect entièrement immatériel et une âme forme substantielle de la matière ? Tel est le problème dit «noétique» que pose le traité De l’âme d’Aristote : si l’âme est unie au corps, l’intellect en est « séparé » ; si le composé de l’âme et du corps est engendré et se corrompt, l’intellect, lui, « vient du dehors » et est « incorruptible ». Mais le problème ne fut pas tranché par Aristote. Le caractère aporématique du traité explique la diversité des interprétations qu’en ont donnée des commentateurs comme Théophraste, Alexandre d’Aphrodise, Thémistius, Avicenne et Averroès. C’est dans le cadre de cette tradition que les penseurs médiévaux ont examiné la nature de l’âme et de l’intellect. Leurs discussions prennent un tour dramatique lorsque Siger de Brabant, vers 1265, fait sienne l’interprétation radicale du traité De l’âme proposée par Averroès, selon laquelle l’intellect est une substance séparée, unique pour tous les êtres humains et éternelle. Siger inaugure ainsi « l’averroïsme latin », un courant à plusieurs nuances qui se poursuivra jusqu’à la Renaissance ; il contraint Thomas d’Aquin à raffiner sa critique philosophique de la noétique averroïste et provoque en partie l’intervention des autorités ecclésiastiques, dont les condamnations successives ont conditionné l’exercice de la philosophie en Occident.

Bernardo C. Bazán est docteur en philosophie et en Études médiévales. Membre de la Société Royale du Canada, il est éditeur de Thomas d’Aquin et de Siger de Brabant.

mardi 8 août 2017

Averroès en puissance

                                                                (un camarade) ابن رشد

Les Lumières (l'Aufklärung) sont d'abord, historiquement, une invention perse et arabe. Puissiez-vous ne jamais l'oublier, o gauchistes post-modernes contemporains, différentialistes et clérico-compatibles, au moment de condamner sans nuances la Raison comme dispositif d'oppression occidental. Chez Averroès, quoi qu'en prétende sans vergogne l'infect altermondialiste Tariq Ramadan - notre ennemi mortel - le Coran et la Théologie constituent les seuls prolégomènes (hiérarchiquement inférieurs : simplement commodes sur le plan de l'image, de l'évocation, de la représentation pédagogique) à la Philosophie. Le rapport entre Théologie et Philosophie est ici, de fait, l'exact inverse de ce qu'on observe dans la scolastique chrétienne, celle de Thomas d'Aquin, par exemple, où la Philosophie n'a vocation qu'à servir, comme moyen, la fin théologique. Les curés de son temps ne s'y trompèrent d'ailleurs point, qui condamnèrent Averroès comme, avant lui, Avicenne et bien d'autres, et à travers eux, donc, la vérité philosophique : la Raison, la possibilité, glorieusement reconnue par l'Homme, qu'il puisse atteindre lui-même la vérité (et sortir par ses propres forces de son état de minorité). Des possibilités que Kant, plus tard, ne fera ainsi que reprendre, en les célébrant à nouveaux frais. 

                          ***

« En Physique, I, 9 (192a15 et suiv.), Aristote parle de la forme comme de "quelque chose de divin, de bon et de désirable", et de la matière - qu'il dote d'une sorte d'autonomie - comme de ce qui, "selon sa propre nature", et de manière innée, y tend et la désire : la matière tend vers la forme, écrit-il, comme "la femelle" tend vers le "mâle".
Chez Averroès, ces éléments sont recomposés. La chose divine, bonne et désirable dont il était question, c'est désormais, plus que la simple forme, la "perfection divine" elle-même, c'est-à-dire l'actualité totale de la forme des formes (qui n'est autre que tout l'intelligible du monde). C'est à cela que la matière, mêlée de privation, tâche de "s'assimiler" conformément à sa nature.
Mais quelle est cette nature, justement ? Et qu'y a-t-il en elle de pressant, et de faible à la fois, de déficitaire, qui l'aiguillonne ? Un appétit pour toutes les formes, dit Averroès. Pour toutes les formes, alors qu'elle n'est jamais capable dans chaque actualisation que d'une seule : de là vient la négativité pulsionnelle propre à l'averroïsme.
Comme toute "chose", la matière tend vers l'achèvement de son "être" en désirant s'assimiler à la perfection complète qu'est le Premier principe. Mais si la réception exhaustive des formes qui la comblerait ne peut se faire d'un seul coup, en une seule passion, il ne lui reste qu'à désirer forme après forme, "alternativement" (alternatim). Ce qui reste à ce qui veut tout, mais ne le peut d'un trait, c'est d'embrasser le tout partie par partie, c'est la succession, le tour à tour, c'est de parcelliser sa satisfaction, de compenser l'impossibilité de la réussite intégrale par le cumul de concrétisations partielles.
Chez Averroès, dire que la matière tend vers la forme ne suffit donc pas. Pour s'assimiler à Dieu et se tenir au plus près de ce qu'elle "est", la matière tend vers la forme et vers la privation de la forme. En tant qu'ouverture à toutes les formes, son accomplissement implique chaque fois la trahison de la forme particulière à laquelle, bien qu'une providence ordonne le monde, elle se trouve associée par accident. La matière ne vise pas telle forme, telle forme seulement, mais telle forme, puis telle autre, indéfiniment, et cela dans l'instant même de ses réalisations. C'est bien la nature de la matière première qui commande ce reniement, son papillonnage ontologique, sa frivolité formelle, travaillée qu'elle est d'un désir de rassasiement. Toute étreinte chez elle n'est qu'une accolade ; toute acquisition d'essence, pour elle, est un équilibre instable. Il faut partir ! Premier vers de sa poésie. La matière, tête ailleurs, est toujours fuyante dans son accouplement. » 

(Jean-Baptiste Brenet, Averroès l'inquiétant