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vendredi 1 décembre 2017

lundi 11 septembre 2017

Éros et civilisation française (2) Love and pisse



Lorsque nous étions jeunes, deux expressions ordurières contradictoires, régulièrement proférées dans notre entourage, nous plongeaient au plus noir d'abîmes de réflexion, dont nous n'émergerons sans doute jamais. Ces deux expressions étaient les suivantes : 

1°) [Pour moi], disait untel, « peu importe avec qui je baise, du moment qu'il y ait un trou, des poils et que ça pue.»

2°) [en parlant d'un ou d'une imbécile, de quelqu'un d'intellectuellement déficient]  : « Celui-là / celle-ci a dû être fini(e) à la pisse. »

Ces mots, balancés tranquillement à la cantonade (et pas seulement en toute fin de repas) non seulement ne faisaient alors l'objet d'aucune réprobation notable, d'aucune stigmatisation particulière, mais déclenchaient plutôt, à l'instant, l'hilarité enthousiaste, voire clairement approbatrice de l'assemblée, spécialement dans sa composante féminine. On nous parlera, non sans raisons valables, de pression masculiniste subliminale. Les femmes présentes se devaient-elles de simuler, sur le moment, contraintes et forcées, un tel accord profond, dans la lourdingue présence des hommes ? Peut-être. Peut-être pas. On nous parlera, surtout, de beauferie standardisée généralisée. Mais peut-être convient-il également de dépasser cette lecture trop simple. L'hypothèse (première expression) de l'extase sexuelle accolée, analytiquement, à la puanteur organique ; la pisse (deuxième expression) conçue (négativement, certes) comme facteur d'achèvement humain : de touche finale mise à la conception d'un intellect ordinaire semblaient, à nos oreilles incrédules, faire consensus. Dans ce dernier cas, donc, le corps et l'esprit se trouvaient, au moins, homogènes, ou commensurables (fini à la pisse). Oserons-nous soupçonner (à présent que nous ne sommes plus si jeunes) que loin d'être seulement général, le consensus en ces matières, si l'on peut dire, demeure universel, quoique contraint à la clandestinité, à l'expression discrète et travestie ? Quant à notre opinion primitive et personnelle, à nous, en toute franchise, relativement à ce sujet délicat, nous ne pouvions contredire nos sens jusqu'à tâcher de les réfléchir. D'où notre embarras consécutif à cette lutte du plaisir et de la répression, déchirant notre esprit. Oui, il était parfaitement vrai (sentions-nous étant petits) que les odeurs de pisse et de merde étaient autant plaisantes que bien d'autres sensations (visuelles, tactiles) associées à bien d'autres matières ignobles (ou, du moins, socialement répugnantes) la réflexion - cependant - exercée sur ces plaisirs premiers, bref : leur dépassement civilisé nous convainquant, par contraste (face à celle de la merde, par exemple, l'odeur adverse d'une bribe de mousse au petit matin, d'une sauce à l'oseille ruisselant sur un filet de Saint-Pierre, d'une trace de Shalimar imprégnant un corps lavé et propre) du contraire. Il n'empêche. Certaines intuitions freudiennes ont la vie dure, celle, notamment, liant constipation et plaisir sodomite chez le petit enfant (Trois essais sur la théorie de la sexualité), qui se trouve bien moins aisément réfutable que cet Homme au loup (unique) dont se gaussent sans fin Deux-gueuzes-là-taries dans leur très utilement oubliable Anti-Oedipe. Que chacun, chacune fasse, ici, retour sur son expérience personnelle, et puis passons. Car quoi qu'il en soit, donc, quelque plaisir éventuel qu'on puisse leur associer (ou pas), la pisse et la merde, autant que la sueur ou le foutre doivent partout a priori se voir impitoyablement dépassées, niées, ravalées, oubliées. Il le faut. La civilisation, la culture sont simplement deux autres noms désignant cet oubli fondateur de l'attachement humain au plaisir organique des fluides. Pas de culture qui ne soit à quelque degré cette répression même de l'essentiel : à savoir le naturel, l'animal en nous. Freud, toujours lui, évoque quelque part ce plaisir archaïque - spécifique à l'être humain en formation (l'enfant) - qu'il prendrait à diriger son jet d'urine dans telle ou telle direction. Un plaisir ludique de maîtrise (pisser contre le vent, ou dans le vent, viser une mouche, etc) probablement lié, originellement, à l'exercice de certaines tâches ménagères préhistoriques, telle la nécessité impondérable d'éteindre urgemment un feu en pissant dessus, de protéger ou marquer un territoire... Il n'en reste pas moins que l'essentiel (le naturel, l'animal) persiste à faire son chemin en nous, et que la puissance répressive (culturelle) exercée sur le corps biologique n'a d'égal que le retour, non moins nécessaire, de ce dernier. Dans son ouvrage Psychanalyse et pornographie, Éric Bidaud rapproche cette pulsion première d'habitudes pornographiques contemporaines étrangement impérieuses : éjaculations faciales, ou (ailleurs sur le corps) nécessairement spectaculaires. Il faudrait montrer sa giclance pour prouver - ainsi seulement - que l'on jouit : que l'on faisait là, au fond, en jouissant, absolument ce qu'on voulait faire, que l'on était pleinement sujet, que l'on agissait en toute liberté. Serait requise, en quelque sorte, une validation rituelle de l'extase : la preuve de l'extase par le foutre. Que penser d'une telle hypothèse ? Ce besoin serait-il à ce point lié à celui de l'exhibition d'une puissance de gestion de flux, de gestion logistique abandonnée à elle-même : démobilisée, mise au chômage technique par la civilisation et - du coup - contrainte de trouver des voies détournées pour s'exercer ? Et la station debout chez l'homme, l'acquisition de celle-ci, trouverait-elle son origine culturelle dans le congé, violemment signifié, au plaisir animal de flairer à ras de terre, et à ras de cul ? Pensons à ce film (Didier) où Alain Chabat interprète un labrador soudain exilé dans un corps d'homme, et à qui sa maîtresse assène de fréquents et tonitruants rappels à l'ordre : Didier ! on ne sent pas le cul ! On ne sent plus le cul, non, dès lors qu'on est un homme digne de ce nom et plus un chien. On ne sent plus le cul (ni la pisse) en remuant la queue. Fini de rire, de s'informer, fini de faire connaissance avec son milieu de chiens et de chiennes. Lilith Jaywalker rendait compte voilà peu d'un autre ouvrage consacré à ces questions. Snoop Dogg en avait fait jadis un hit planétaire, assumant complètement cette chiennerie radicale (et prolétarienne). Succès planétaire, donc signifiant et évocateur. Un extrait aperçu, quant à lui (voir ci-dessus) d'une certaine oeuvre - capitale - de Joël Séria relançait encore ces jours-ci notre interrogation. Il suggère, une fois encore, la possibilité d'un usage dialectique non-répressif - civilisé - de l'Éros. Mieux : la réalité très ancienne massive (païenne, proverbiale, populaire) d'un tel usage libérateur. Face à lui, la fonction historique du christianisme disciplinaire nous est symétriquement, opportunément, rappelée : conjurer impérativement une telle alliance, spontanément concevable, entre l'état d'un corps extatique rendu à ses saveurs biologique, d'une part, et les progrès libérateurs de l'intellect susceptibles de lui correspondre (autant que l'esprit, de manière générale, correspond à la matière).