Mektoub (détail)
Pourquoi la Terre doit rester immobile
et le soleil, tourner autour d'icelle,
jusqu'à la fin des temps.
« Le petit moine : Permettez-moi de parler de moi-même. J'ai grandi dans une famille de paysans de Campanie. Ce sont des gens simples. Ils savent tout sur l'olivier, mais à part ça bien peu de choses. Or, observant les phases de Vénus, je crois voir mes parents devant moi, ils sont assis près de l'âtre avec ma soeur, et mangent leur fromage. Je vois, au-dessus d'eux, les poutres, que des siècles de fumée ont noircies, et je vois dans tous leurs détails leurs vieilles mains abîmées par le travail, et la petite cuiller qu'ils tiennent. Ils ne sont pas heureux, mais au sein de leur malheur même se trouve caché un certain ordre. Il y a ces différents cycles, depuis celui des grands nettoyages, jusqu'à celui du paiement des impôts, en passant par celui des saisons dans l'oliveraie. C'est avec régularité que les malheurs s'abattent sur eux. Le dos de mon père se tasse, non pas d'un seul coup, mais un peu plus à chaque printemps passé dans l'oliveraie, de même que les accouchements, qui ont fait que ma mère a été de moins en moins une femme, se sont produits à des intervalles bien précis. La force de traîner, ruisselants de sueur, leurs paniers le long de la montée pierreuse, la force de concevoir des enfants, et même celle de manger, ils la puisent dans le sentiment de permanence et de nécessité que peuvent leur donner la vue du sol, celle des arbres reverdissant chaque année, celle de la petite église, et la lecture de la Bible dominicale. Ils ont reçu l'assurance que le regard de la divinité est posé sur eux, interrogateur, presque anxieux ; que tout ce théâtre du monde est édifié autour d'eux, afin qu'eux-mêmes, les acteurs, puissent faire leurs preuves dans leurs rôles grands ou petits. Que diraient les miens s'ils apprenaient de moi qu'ils se trouvent sur un petit amas de pierres qui, tournant sans arrêt dans l'espace vide, se déplace autour d'un autre, petit amas de pierres parmi beaucoup d'autres, et plutôt insignifiant ! À quoi serait encore nécessaire ou utile une telle patience, une telle connivence avec leur misère ? À quoi serait encore utile la Sainte Écriture, qui a tout expliqué et tout établi comme indispensable, la sueur, la patience, la faim, la sujétion, et que maintenant l'on juge pleine d'erreurs ? Non, je vois leur regard s'épouvanter, je les vois la cuiller tombant sur la pierre de l'âtre, je vois comme ils se sentent trahis et dupés. "Il n'y a donc pas, disent-ils, de regard posé sur nous. C'est à nous-mêmes de veiller sur nous, ignorants, vieux et usés que nous sommes ? Nul ne nous a destiné un rôle, sinon ce lamentable rôle terrestre, sur un astre minuscule, qui est entièrement dépendant, autour duquel rien ne tourne ? Notre misère n'a aucun sens : la faim, c'est simplement ne rien avoir à manger, pas une mise à l'épreuve ; l'effort, c'est simplement se courber et tirer, pas un mérite." Que je puisse lire dans le décret de la Sainte Congrégation une noble et maternelle compassion, une grande bonté d'âme, le comprenez-vous maintenant ?
Galilée : Bonté d'âme ! Sans doute voulez-vous simplement dire : "Maintenant il n'y a rien, le vin est bu, leurs lèvres se dessèchent, qu'ils baisent la soutane !" Mais pourquoi n'y a-t-il rien maintenant ? Pourquoi l'ordre dans ce pays est-il uniquement celui d'une boîte vide, et la nécessité, uniquement celle de se tuer au travail ? Parmi des vignobles luxuriants, au bord de beaux champs de blé ! Vos paysans de Campanie paient les guerres que le vicaire du doux Jésus mène en Espagne et en Allemagne. Pourquoi place-t-il la terre au centre de l'univers ? Pour que le trône de saint Pierre puisse être au centre du monde ! C'est de cela qu'il s'agit. Vous avez raison : il ne s'agit pas des planètes, mais des paysans de Campanie. »
(Bertolt Brecht, La vie de Galilée)