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dimanche 24 mai 2020

Comment des classes sont-elles possibles ? (3) Connaître l'individuel ?

Tu n'es pas seul à être seul, : à souffrir ainsi d'être si seul, d'être tellement enfermé en toi-même, loin de tous les mots qui pourraient dire. La souffrance du monde serait-elle cela, alors, qui réunirait l'individu et la connaissance, via l'expérience singulière parlant à tous ?

Retour du retour du grand retour de la seule question qui vaille pour nous (au fond)...
Épisodes précédents ICI !

Pour des vieux universalistes comme nous autres, et d'ailleurs pas honteux de l'être, tout se ramène en effet à cela, à cette contradiction posée, pour la première fois dans l'Histoire des interrogations humaines par Aristote, sous forme d'une aporie de ce dernier, d'une indécision nécessaire, d'un refus de trancher (car est-il possible de trancher ?) : 

Si, donc, 1°) seul existe réellement, dans le monde, ce qui est individuel, ce qui est de cette chair et de ce sang, de cette configuration d'atomes et de circonstances absolument uniques, cet homme-ci, là, par exemple, qui passe devant moi dans la rue à cette minute précise, mais jamais L'Homme en soi, c'est-à-dire l'espèce à laquelle l'homme réel qui passe dans la rue appartient en idée (cette classe Homme n'étant, par hypothèse, qu'une idée, une construction intellectuelle)....

mais si, d'autre part, 

2°) tout discours scientifique, ou, disons, toute attitude de pensée ayant la prétention de dépasser l'expérience contingente, accidentelle, unique (celle-ci ne pouvant générer qu'une vie d'instabilités, d'impossibilité de toute prévoyance ou anticipation de base, c'est-à-dire in fine de toute survie du corps autant que de la raison, les deux étant indissolublement liés), pour arriver enfin à des certitudes absolument nécessaires, s'appuie forcément sur de l'Universel, sur du commun, sur du regroupement en classes, ensembles, sous-ensembles, genres, espèces, etc (les termes n'ayant ici que peu d'importance) cohérentes, 

alors :

3°) Comment connaître l'individuel lui-même ? Un tel projet est-il seulement concevable, sans le ruiner, sans perdre, de l'individuel, l'infinie richesse, dans la réduction catastrophique, opérée sur lui, à de l'universel abstrait ?

En s'en tenant à l'individu (à cette sacro-sainte Différence aujourd'hui rabâchée à tous les étages de l'épistémologie), il n'y aurait jamais, dans la vie, pour nous, que des micro-expériences changeant chaque fois, chaque seconde, du tout au tout, étant toutes absolument, et irréductiblement distinctes les unes des autres, au point de faire ressembler le monde à un chaos de mouvements sans cohérence, sans identité minimale : à commencer par celle d'un MOI lui-même, posé comme illusoire et donc impropre, qui plus est, à prétendre saisir quoi que ce soit en dehors de lui. Toute tentative, quelle qu'elle soit, de poser la moindre frontière entre folie et raison s'effondrerait donc aussitôt.  
En s'en tenant à l'Universel, on consacre, de l'autre côté, le travers autoritaire incontestable d'une Raison arraisonnante (comme disait l'autre nazi) cherchant hélas ! par principe à tout comprendre, au sens d'un contenant total, et totalitaire. Si rien ne doive exister qui ne puisse être compris, la vie se perdrait dans la pensée au lieu de s'y voir consacrée, au lieu que la pensée ne constitue que le bouquet final de la vie, pour reprendre, en la poétisant quelque peu, la terminologie finaliste du grand Aristote.

Il n'est, répétons-le, pour des universalistes, biberonnés comme nous le fûmes au marxisme, pour le meilleur ou le pire, pas d'autre débat, pas d'autre doute fondateur. Car nous voulons comprendre le monde, c'est plus fort que nous, et nous désirerons savoir, jusqu'au dernier moment, s'il est bien légitime ou non d'opérer ce genre de regroupement en classes sociales, et à quelles conditions ; et si ce regroupement même, dont nous avons, depuis toujours, l'intuition invincible de la légitimité, de la validité explicative (bref de la validité scientifique, au sens ancien d'Aristote, pas au sens, contemporain, d'Olivier Véran) ne serait point, en réalité, au fond, simplement absurde en lui-même, comme tous les autres regroupements possibles.

Ci-dessous, déroulé, forcément parcellaire et arbitraire, du problème. Bonne chance à vous, les aminches !




« Ulrich lui parla donc, lui aussi, par périphrases. "Avez-vous jamais vu un chien ? lui demanda-t-il. Vous le croyez seulement ! Vous n'avez jamais vu que quelque chose qui vous est apparu, à plus ou moins bon droit, comme un chien. Quelque chose qui ne possède pas toutes les qualités canines et qui a, au contraire, un élément personnel qu'aucun autre chien ne possède. Comment donc pourrions-nous jamais faire, dans la vie, ce qu'il faut faire ? Nous ne pouvons jamais que quelque chose qui n'est jamais ce qu'il faut, mais qui est toujours un peu plus ou un peu moins que ce qu'il fallait.
"Une tuile est-elle jamais tombée d'un toit comme le prescrit la loi ? Jamais ! Même dans un laboratoire, les choses ne se présentent jamais comme elles le doivent. Elles divergent dans tous les sens, sans aucun ordre, et c'est une sorte de fiction que de nous en attribuer la faute et de voir dans leur moyenne la véritable valeur.
Ou encore, on découvre certaines pierres que l'on nomme, à cause de leurs qualités communes, des diamants. Mais l'une de ces pierres provient d'Afrique, l'autre d'Asie ; l'une a été déterrée par un Noir, l'autre par un asiatique. Peut-être cette différence est-elle si importante qu'elle peut abolir ce qu'il y avait de commun entre ces pierres ? Dans l'équation Diamant plus circonstances, égale toujours diamant, la valeur pratique du diamant est si grande que celle des circonstances en est effacée ; mais on peut fort bien imaginer des circonstances psychiques dans lesquelles ce serait l'inverse.
Toute chose participe à l'ensemble, mais possède en plus sa singularité.Toute chose est vraie, mais aussi, sauvage et incomparable. Il me semble que tout se passe comme si l'élément personnel d'une créature quelconque était précisément cela qui ne coïncide avec rien d'autre. Je vous ai dit un jour qu'il restait d'autant moins d'éléments personnels dans le monde que nous y découvrions davantage d'éléments vrais, parce qu'il se poursuit depuis longtemps contre l'individu un véritable combat dans lequel celui-là perd chaque jour du terrain. Je ne sais ce qu'il restera de nous pour finir, quand tout sera rationalisé. Rien peut-être ; mais peut-être aussi entrerons-nous, lorsque la fausse signification que nous donnons à la personnalité se sera effacée, dans une signification nouvelle qui sera la plus merveilleuse des aventures. »

       (Robert Musil, L'homme sans qualités, I, 114) 

« Une autre difficulté se présente : c'est que toute science a pour objet l'universel et telle qualité de la chose, tandis que la substance n'est pas l'universel, mais plutôt l'être individuel et séparé (...) faut-il poser, ou non, quelque chose en dehors des individus ? Est-ce des individus que traite la science que nous cherchons ? (...) la science que nous cherchons paraîtrait plutôt être la science des universaux, car il n'y a de définition et de science que de l'universel et non pas des individus. » 

(Aristote, Métaphysique)

vendredi 19 février 2016

Juste milieu


« Les psychiatres appellent la grande gaieté euphorie ou, en allemand, dépression gaie, comme s'il s'agissait d'un gai malaise, et ils ont montré que tous les paroxysmes, ceux de la chasteté comme ceux de la frivolité, ceux de la cruauté comme ceux de la compassion, débouchent dans le pathologique. L'idée de la vie saine aurait dès lors bien peu de sens, si elle n'avait pour but qu'un compromis entre deux excès ! Et son idéal serait bien mesquin s'il n'était réellement que le refus d'exagérer ses idéaux. »

(Robert Musil, L'homme sans qualités)


samedi 4 avril 2015

Ordinaire utopique


« Dans de tels États, les hommes vivraient donc d'après des émotions et des idées, des systèmes philosophiques et des romans ? poursuivit Walter. En ce cas, nouvelle question : vivraient-ils de telle manière qu'il en naîtrait de grandes oeuvres, philosophiques ou poétiques, ou au contraire, que toute leur vie serait déjà, dans sa chair pour ainsi dire, poésie et philosophie ? Je sais ce que tu me répondras, car la première hypothèse aboutirait simplement à ce que l'on entend aujourd'hui par État civilisé ; puisque c'est à la seconde que tu penses, je crains que tu ne voies pas que philosophie et poésie, alors, seraient tout à fait superflues. Sans parler du fait qu'il est absolument impossible de se représenter la vie sur le modèle de l'art, ou comme tu voudras l'appeler, on s'aperçoit donc qu'elle ne signifie rien de moins que la fin même de l'art ! » 
Telle fut sa conclusion ; c'était pour Clarisse qu'il avait gardé cet atout. Il ne manqua pas son effet. Ulrich lui-même fut un moment à se ressaisir. Mais quand ce fut fait, il éclata de rire et dit : « Ignores-tu donc que toute vie parfaite serait la fin de l'art ? Je me suis laissé dire que tu étais toi-même sur le point de sacrifier l'art à la perfection de ta vie ! »
Il ne disait pas cela méchamment, mais Clarisse dressa l'oreille.
Ulrich continua : « Il y a dans tout grand livre une prédilection pour les individus dont le destin ne tolère pas les formes que la communauté veut leur imposer. Cela conduit à des décisions impossibles à prendre ; on ne peut que peindre ces vies. Que trouves-tu en dégageant le sens profond de toutes les grandes oeuvres ? La négation, sans doute partielle, mais nourrie d'expérience et répartie sur une infinité de cas uniques, de tous les principes, règles et prescriptions sur quoi est bâtie la société dont ces oeuvres font les délices ! Le poème, avec son mystère, tranche tous les fils qui rattachaient le sens du monde au vocabulaire quotidien : et le voilà qui s'envole tel un ballon ! Si on veut appeler cela, comme il est d'usage, la beauté, alors, celle-ci devrait être un bouleversement infiniment plus brutal et plus cruel qu'aucune révolution politique ne l'a jamais été ! »
Walter avait blémi jusqu'aux lèvres. Cette conception de l'art négation de la vie, ennemi de la vie, lui était odieuse. À ses yeux, c'était de la bohème, le dernier sursaut d'un désir désuet d'épater le bourgeois. Que la beauté n'eût plus de place dans un monde parfait parce qu'elle y serait superflue, il remarquait bien cette évidence pleine d'ironie ; mais la question que son ami avait tue, il ne l'entendit pas. Ulrich lui-même voyait bien ce qu'il y avait de partial dans son affirmation. Au lieu de prétendre que l'art était négation, il eût pu aussi bien affirmer le contraire, car l'art est amour ; il embellit ce qu'il aime, et peut-être n'est-il pas au monde d'autre moyen de rendre une chose ou un être beau que de l'aimer. »

(Robert Musil, L'homme sans qualités, tome premier, chapitre 84 : où l'on prétend que la vie ordinaire elle-même est d'ordre utopique).

lundi 15 décembre 2014

Comme une bande d'enfants inconnus


« L'amour, les enfants, les beaux jours, les gaies compagnies, les voyages et un peu d'art : la bonne vie était simple (...). Mais si disposée qu'elle fût à se sentir inutile, Agathe portait néanmoins en elle tout le mépris de l'être né pour la révolte à l'égard de cette trop simple simplicité. Elle y reconnaissait l'imposture. La vie prétendue "pleinement vécue" est en vérité absurde comme un vers sans rime, il manque quelque chose au bout, au vrai bout, c'est-à-dire à la mort. C'est, se disait-elle en cherchant l'expression la plus juste, comme un entassement d'objets que n'organise aucune aspiration supérieure : une abondance sans plénitude, le contraire de la simplicité, une confusion que l'on accepte avec la joie de la routine ! Sans transition, elle pensa : C'est comme une bande d'enfants inconnus que l'on observe avec une gentillesse apprise et une angoisse grandissante parce qu'on n'arrive pas à y découvrir le sien. »

(L'homme sans qualités, II, 21)

lundi 21 juillet 2014

Dedans-dehors

Jour de kermesse à l’hôpital de Picauville (date et photographe inconnus). 
Image tirée des Archives de la Fondation Bon-Sauveur, et du livre L'Asile des photographies (signé Philippe Artières et Mathieu Pernot, aux Éditions Point du Jour). L'exposition du même nom s'est tenue à Paris de Février à Mai 2014.

              

« Comme il avait toujours été très attentif à tous les termes qu'on employait à son propos, il savait que cela s'appelle des hallucinations, et il admettait volontiers qu'il possédait là un avantage sur ceux qui ne peuvent en avoir ; il voyait en effet beaucoup de choses que les autres ne voient pas, d'admirables paysages, des créatures de l'enfer, mais il trouvait très exagéré l'importance qu'on accordait à cette faculté, et quand le séjour dans les asiles commençait à lui peser, il prétendait sans plus qu'il s'agissait de simples vertiges. Les «savants» lui demandaient de quelle intensité étaient les bruits qu'il entendait ; cette question n'avait pas grand sens ; c'était, naturellement, tantôt aussi fort qu'un coup de tonnerre, tantôt plus léger qu'un murmure. De même, les souffrances qui le tourmentaient de loin en loin pouvaient être intolérables ou bénignes comme un songe. Là n'était pas l'essentiel. Il eût été souvent dans l'incapacité de décrire ce qu'il voyait, entendait ou flairait ; il n'en savait pas moins ce que c'était. C'était quelquefois extrêmement confus ; les visions venaient du dehors, mais une lueur d'observation lui disait en même temps qu'elles n'en venaient pas moins de lui-même. L'important était qu'il n'est pas important qu'une chose soit dedans ou dehors ; dans son état, il n'y avait plus qu'une eau claire des deux côtés d'une cloison de verre transparente. »

(Robert Musil, L'homme sans qualités)

lundi 10 mars 2014

En pleine montée

« Il faut dire qu’un séjour continuel dans un État bien organisé a quelque chose d’absolument fantômal ; on ne peut sortir dans la rue, boire un verre d’eau ou monter dans le tram sans toucher aux leviers subtilement équilibrés d’un gigantesque appareil de lois et de relations, les mettre en branle ou se faire maintenir par eux dans la tranquillité de son existence ; on n’en connaît qu’un très petit nombre, ceux qui pénètrent profondément dans l’intérieur et se perdent à l’autre bout dans un réseau dont aucun homme, jamais, n’a débrouillé l’ensemble ; c’est d’ailleurs pourquoi on le nie, comme le citadin nie l’air, affirmant qu’il n’est que du vide ; mais il semble que ce soit justement parce que tout ce que l’on nie, tout ce qui est incolore, inodore, insipide, sans poids et sans moeurs, comme l’eau, l’air, l’espace, l’argent et la fuite du temps, est en réalité l’essentiel que la vie prend ce caractère spectral. »

(Robert Musil, L’homme sans qualités). 
 

lundi 28 octobre 2013

Le silence des agneaux

 

« Quand une épingle tombe sur le parquet, dans une chambre vide, le bruit en semble disproportionné, démesuré : il en va de même quand le vide règne entre les êtres. On ne sait plus si l’on crie ou si plane un silence de mort. »

Robert Musil, L’homme sans qualités.

 


dimanche 13 octobre 2013

Éloge de la discipline

 
« C’est une erreur fatale de fonder la santé sur la partie animale de l’homme : la résistance physique prend bien plutôt sa source dans la noblesse de l’esprit et des mœurs. Si ce n’est pas toujours exact de l’individu, ce l’est d’autant plus de la masse : la force d’un peuple est la conséquence de ses bons sentiments, jamais l’inverse. C’est pourquoi Lindner avait donné un soin particulier à l’éducation de ses frictions : il évitait la brutalité de l’ordinaire idôlatrie virile et intéressait à l’opération l’ensemble de sa personne en associant les mouvements de son corps à de beaux devoirs intérieurs. Il abhorrait, en particulier, le culte dangereux de l’énergie qui, venu de l’extérieur, devenait déjà l’idéal de quelques-uns de ses compatriotes : l’un des premiers buts de ses exercices matinaux était de l’en détourner. Il lui substituait avec mille précautions une attitude plus politique dans l’usage athlétique de ses membres ; il accordait la tension de la volonté avec d’opportuns relâchements, la victoire sur la souffrance avec une intelligente humanité ; et lorsque son exercice final, destiné à éduquer le courage, l’amenait à sauter par dessus une chaise couchée sur le sol, il y mettait autant de circonspection que d’assurance. Un pareil déploiement de possibilités humaines faisait de ces exercices physiques, depuis quelques années qu’il s’y adonnait, de véritables exercices spirituels. »

Robert Musil, L’homme sans qualités.