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jeudi 11 août 2022

Comment se trouvent immanquablement associées, dans toute critique générale irrationaliste de la Raison, les critiques spécifiques d'une compréhension de l'homme comme «être social», et de la vérité comme «vérité de la connaissance, vérité de la proposition»...

  
Jeter les trois barbus avec l'eau du bain

***

≪Tout en marchant, Heidegger s'interrogeait sur l'audience qu'avait la célèbre formule de Marx : "Jusqu'ici, les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde, il s'agit maintenant de le transformer". Les Frühschriften, les "Écrits de jeunesse" de Marx, qu'il avait analysés en 1932 alors qu'il dirigeait une thèse [note du MB : il s'agit sans doute de L'ontologie de Hegel et la théorie de l'historicité, de son ancien élève Herbert Marcuse], montraient à quel point leurs présupposés philosophiques s'inscrivaient à l'intérieur de la métaphysique hégélienne. Marx, le plus grand des hégéliens selon lui, écrivait alors que l'histoire mondiale n'était rien d'autre que la production de l'homme par le travail humain, que le devenir de la nature s'effectuait par l'homme. Ni l'homme ni la nature n'étaient saisis en tant que tels. Marx voyait l'essence de la réalité dans l'homme se produisant lui-même en produisant ses moyens d'existence. Mais non, disait Heidegger : toute production est déjà réflexion, toute production présuppose le penser. Restait à savoir pourquoi une telle évidence était depuis si longtemps niée ou non perçue. Le matérialisme de Marx n'était lui aussi, à sa manière, qu'un retournement du platonisme ; et la dialectique, une moulinette dont tout pouvait sortir et n'importe quoi, dans un monde où l'homme n'était vu que comme "être social". Heidegger ironisa sur la guerre de propagande à laquelle s'étaient livrées les officines de Hitler et de Staline. Toutes ces années avaient permis de voir que la doctrine national-socialiste s'accordait sur bien des points avec le bolchevisme. Pour les marxistes, l'homme n'était qu'un "être social" ; la pensée, le monde spirituel n'étaient que la superstructure d'une réalité économique. Pour Rosenberg et ses pareils, ces réalités n'étaient que l'expression sociale de la constitution biologique et des éléments raciaux qui déterminaient l'être humain. Ne restait plus alors qu'à exploiter ces pseudo-vérités scientifiques dans le cadre d'un programme politique. C'est précisément les fondements sur lesquels on prétendait ériger de telles conceptions qu'il avait mis en question dans ses cours.
(...)

Un autre jour, Vuia s'étant interrogé sur l'orientation de la pensée occidentale, Heidegger expliqua pourquoi l'histoire du "délaissement croissant de l'étant par l'être" ― qui atteignait à notre époque son point culminant ― avait été préparé de loin par Platon et Aristote. En tournant leur regard vers la vérité de la connaissance, la vérité de la proposition, Aristote et Platon avaient mis en route le processus d'ensevelissement de l'essence de la vérité, entendue au sens grec d'alèthéia, de dévoilement, d'ouverture à partir d'un retrait. L'alèthéia restait cependant encore dans leur champ de vision. Aujourd'hui, cette dimension, devenue incompréhensible, invisible, pour l'homme de la technique, s'effondrait. Mais lorsque tout vacillait pouvait aussi venir, pendant l'éclipse, le temps de la philosophie. Cela aussi était loin d'être clair.

(Frédéric de Towarnicki, À la rencontre de Heidegger, Souvenirs d'un messager de la Forêt-Noire)

mardi 6 avril 2021

Misère du philologisme (la méthode à Martin)


«Bien que Heidegger ait parfaitement perçu le moment rationaliste, éclairé chez Aristote, il cherche, dans des proportions qu'on a du mal à se représenter, à le rendre présentable. Avant de passer à Aristote, je crois qu'il me faut encore vous dire quelques mots critiques à propos de cette lecture. J'aimerais le faire, même si en procédant ainsi je m'engage dans une interprétation très précise, parce que je crois que ce genre de choses se révèle mieux dans les détails concrets qu'au niveau des propositions générales. Il s'agit donc ici d'une interprétation de la première phrase de la Métaphysique d'Aristote. Je ne m'intéresse qu'à cette phrase. Je vais l'écrire en grec au tableau. Je suis bien conscient que beaucoup d'entre vous ne connaissent pas le grec, mais il n'y a pas d'autres façons de procéder. Je vais vous expliquer tout ce que vous avez besoin de savoir pour la comprendre. Cette phrase est la suivante :
Πάντες ἄνθρωποι τοῦ εἰδέναι ὀρέγονται φύσει (Métaphysique Α1, 980a21).
D'après les traductions courantes, cela signifie : "Tous les hommes désirent par nature savoir." Dans la traduction la plus récente, il est écrit : "Tous les hommes s'efforcent naturellement avec ardeur de savoir". Cette phrase est citée dans Être et Temps de Heidegger de la façon suivante (retenez bien, s'il vous plaît, la traduction courante : Tous les hommes désirent par nature et avec ardeur savoir). Heidegger dit - avec précaution, puisqu'il ne présente pas cette phrase comme une citation : "Le traité qui se trouve en tête du recueil qu'Aristote a consacré à l'ontologie commence par la phrase : Πάντες ἄνθρωποι τοῦ εἰδέναι ὀρέγονται φύσει. Dans l'être de l'homme réside essentiellement le souci de voir" (traduction française : E. Martineau, Authentica, 1985). Je n'ai pas l'intention de ridiculiser cette traduction à cause de sa préciosité, car donner à un texte étranger un côté affecté et étrange peut aussi avoir une fonction très salutaire. En procédant ainsi, Heidegger oppose une résistance au style brillant dans lequel on restitue les textes grecs dans notre langue moderne, car il existe bien une telle tradition entre l'Antiquité et nous. Mais son interprétation ne produit pas un effet de distanciation salutaire : elle se contente de passer à côté du texte. Quand il dit, par exemple, "dans l'être de l'homme", il met l'homme au singulier et suppose ce faisant une priorité de l'essence de l'homme, c'est-à-dire une sorte d'ontologie anthropologique, dont il est question thématiquement [sous-entendu : à titre de thème seulement, de thème non-développé conceptuellement-note du MB] pour la première fois chez Aristote. Aristote ne dit jamais "l'homme" ou "l'être-là" ou "l'existence". Il dit "tous les hommes", "les hommes" et non "l'homme isolé". Ensuite, "εἰδέναι" signifie tout simplement "savoir" et "ἄνθρωποι τοῦ εἰδέναι ὀρέγονται", "les hommes désirent savoir". Maintenant, il est juste, comme j'ai eu l'occasion de vous l'indiquer, que cet "εἰδέναι" contient la racine -ιδ qui figure aussi dans ιδεα et caractérise cette relation sensible qu'est la vue. Mais dans son interprétation, Heidegger refuse de tenir compte de l'histoire d'une langue qui, partie des représentations sensibles et pleines associées à l'origine aux mots, les a peu à peu conceptuellement sublimées. Il en est allé de la langue grecque comme de la nôtre. Il ne peut y avoir aucun doute : au degré d'évolution où était parvenue la langue à l'époque d'Aristote, "εἰδέναι" voulait déjà dire "savoir" au sens d'une conscience émancipée de la présence sensible. Mais puisque, dans un geste destiné à le rendre présentable, on suppose constituée chez lui une ontologie qui ne s'y trouve qu'à titre de thème, l'être ou les essences ― peu importe le nom qu'on leur donne ― doivent être physiquement présents devant les yeux de la conscience comme une chose existant en soi. Voilà pourquoi Heidegger retraduit cet "εἰδέναι" par sa racine, une racine faisant référence à la présence sensible, alors que, au degré d'évolution où était arrivée la langue à l'époque d'Aristote, "εἰδέναι" avait déjà complètement perdu cette signification.
Il dit donc que "dans l'être de l'homme réside essentiellement le souci de voir." Ce que fait ici Heidegger est énorme. N'importe qui ayant la moindre familiarité avec la philosophie antique et possédant, disons, les plus élémentaires rudiments de grec, sait que le mot "φύσει" est un terme philosophique qui, à l'époque de Socrate et des sophistes ― cent ans environ avant Aristote ; je ne peux pas vous donner la date exacte , a joué un rôle important en s'opposant à "θέσει", c'est-à-dire en désignant "ce qui est par nature" par opposition à "ce qui est simplement institué". Le mot grec pour "essentiellement" serait très différent, ce serait peut-être "ὄντως" ou "ὄντως ὄν" comme dit Platon, mais certainement pas "φύσει", parce que dans "φύσει" résonne le mot "φύσις" et, avec lui, le souvenir de la nature physique de la vieille époque hylozoïste. Aristote veut tout simplement dire que ― et cela correspond parfaitement à sa tournure d'esprit, à lui qui est un remarquable mélange d'ontologue et de professeur de physique  que les hommes, tels qu'ils sont, désirent par nature savoir. Il n'y a pas la moindre zone d'ombre chez Aristote permettant de dire qu'il aurait en fait voulu parler ici d'une pré-structure ontologiquement déterminée de l'être-là à laquelle l'être apparaît. ― Pour finir, le mot "ὀρέγεσθται" ne veut rien dire d'autre que "faire un effort pour...", "aspirer à...", "désirer"  et n'a pas le moindre rapport avec le concept de "souci" qui, comme tout le monde le sait, est l'une des catégories centrales de Heidegger. Il substitue ici purement et simplement à cet "amour de la sagesse"  et c'est un grossier mensonge ― une interprétation existentiale, une interprétation englobant le souci de l'être-là pour son être. Aucun philologue, aucun linguiste ― consultez n'importe quel dictionnaire ― ne met cet "ὀρέγεσθται" en relation avec le concept de souci.
Je crois qu'en m'attardant un peu sur cette phrase, je vous ai montré  et c'est l'idée que je voudrais principalement développer dans ce cours ― qu'Aristote part d'une conscience sensible, quotidienne et déjà éclairée, et essaie, en réfléchissant sur ce qui lui est immédiatement donné par les sens, de comprendre l'étant véritable ― au lieu de présupposer des essences, comme dans la pensée archaïque. S'il en allait autrement, si cette phrase avait le sens que Heidegger lui donne, Aristote ne serait pas un métaphysicien mais précisément l'ontologue que Heidegger conteste par ailleurs qu'il est. La métaphysique a précisément son moment de tension dans cette phrase qui semble fermement empirique où le désir de savoir et, avec lui, de la vérité absolue est posé comme un besoin ― de telle façon que tout cela se passe finalement du côté de la vérité. Voilà, clairement décrit, le climat intellectuel dans lequel la Métaphysique d'Aristote prend place.»
(T.―.W― Adorno, cours sur Aristote du 25 mai 1965)   

mercredi 31 août 2016

Des prétentions cocasses de l’Être tout nu, et de leur mise en pièces par la puissance négative de l'Être même, en sa déterminabilité originaire (nécessaire).

 Ach ! la Kehre, gross malheur..

«L’Être ne peut pas être. Serait-il, qu’il ne resterait plus l’Être, mais serait un étant.»

(Heidegger, La thèse de Kant sur l’Être)


« Au contraire, ce sur quoi porte à chaque fois l’expérience chez Hegel est la contradiction qui met en mouvement une telle vérité absolue. Rien n’est connu qui ne soit pas « dans l’expérience » (Phénoménologie de l’Esprit). – L’Être non plus, par conséquent, dans lequel l’ontologie existentiale  transfère le fondement de ce qui est, de ce qui est objet d’expérience. Être et fondement sont chez Hegel des « déterminations de la réflexion », des catégories inséparables du sujet (comme chez Kant). Supposer que l’expérience est un mode de l’être, un « advenu » ou un « éclairci » pré-subjectifs est absolument inconciliable avec la conception hégélienne de l’expérience comme «mouvement dialectique que la conscience s’applique à elle-même, à son savoir comme à son objet, dans la mesure où pour elle le nouvel objet vrai en surgit» (ibid.).»

(Adorno, Le contenu de l’expérience)

« (…) cet être pur est l’abstraction pure, partant l’absolument-négatif qui, pris pareillement en son immédiateté, est le néant. (…) La réflexion – eu égard à cela – doit nécessairement s’aviser de chercher pour l’être une détermination ferme, par laquelle il serait différent du néant (…). Toutes les déterminations ultérieures et plus concrètes de ce genre ne laissent plus l’être comme l’être pur, tel qu’il est ici au commencement, en son immédiateté. À cause de son indéterminité pure, celui-ci est néant ; quelque chose d’ineffable ; ce qui le différencie du néant est quelque chose de simplement visé. – Il n’y a précisément qu’à maintenir ferme la conscience de ces commencements [être et néant], à savoir qu’ils ne sont rien d’autre que ces abstractions vides, et que chacune des deux est aussi vide que l’autre ; l’impulsion incitant à trouver dans l’être (ou dans les deux termes) une signification  ferme, est elle-même cette nécessité qui les emporte plus loin et leur donne une signification  vraie.»

(Hegel, Science de la Logique ; traduction : Bernard Bourgeois)