mercredi 15 avril 2020

Deep Virology

L'agent Smith, Didier Lallement en mode 
puissance destituante.



Il n'y a pas de sex-appeal chez les bactéries.
(François Jacob)




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Tupanvirus appartient à la famille des virus géants. Sa structure est assez voisine de celle de Mimivirus, découvert en 2003 par le fameux Dr Chloroquine : le professeur Didier Raoult, de Marseille. Avant cette date, les bactéries, reconnues les plus petits organismes vivants, étaient réputées de taille nécessairement plus importante que les virus, ce qui se révélait faux. Ce n'est évidemment pas l'unique découverte ayant incité les spécialistes de virologie à remettre en question leurs certitudes quant à leur bel objet d'étude. Tupanvirus, de découverte encore plus récente (2018) et prospérant dans les zones aquatiques les plus hostiles de notre planète (lacs de soude, sédiments abyssaux), présente ainsi une particularité susceptible de retenir l'attention : celle d'accuser un génome extrêmement fourni, auquel il ne manquerait plus que des ribosomes pour pouvoir, comme le moindre protozoaire, synthétiser à volonté une multitude de protéines. Cerise sur le gâteau, Tupanvirus arbore une queue extrêmement impressionnante, mesurant presque trois fois sa taille (soit 2,3 micromètres, tout de même). Or, il en va des virus à longue queue comme des virus à tête couronnée (les désormais célèbres «coronavirus») : comment s'étonner de la fascination qu'ils exercent, ces temps-ci, sur toutes sortes d'imaginations fiévreuses, débridées et fertiles ?

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Soumises durant d'interminables jours et nuits à un confinement strict (éprouvant il est vrai horriblement les nerfs), certaines de ces imaginations en vinrent très récemment à la production publique de phantasmes virologistes à prétention subversive, campant volontiers sous forme d'un héros, sûr de lui et dominateur, l'amas de grosses molécules spectaculaires nommé SARS-CoV-2 pourrissant actuellement l'existence de milliards d'êtres humains confinés. Nous faisons en particulier référence au texte, désormais célèbre, publié le 21 mars dernier sur le site blanquiste d'avant-garde Lundi-Matin, et intitulé Le monologue du virus. Ayant eu vent de cette belle tentative, nous aimerions contribuer à l'essai en cours, en rebondissant sur lui, comme disent les journalistes, tels des atomes épicuriens innocents, sans malice ni mesquinerie partisane aucune, car ce ne sont pas nos méthodes, ce ne l'a jamais été. Précision liminaire utile, donc : notre but actuel ne saurait être en aucun cas d'insister en détail ni sur l'autoritarisme clérical délirant, ni sur le sadisme inconscient de lui-même, ni sur l'aristocratisme terrible à force des plus méchantes trivialités, constitutifs – entre autres pathologies socialement induites – de ce morceau de bravoure. Ce qui nous intéressera ici plus précisément, c'est le pathos biologique constituant pour ainsi dire le substrat de sa très profonde détestation de l'humanité (l'anti-humanisme, rappelons-le, n'étant nullement un terme injurieux mais le nom d'une sous-spécialisation disciplinaire de l'Université Française, régnant sans partage sur le champ philosophique depuis maintenant près de cinquante ans). 


Disons-le tout net. Pour nous, l'interrogation radicale sur la limite extérieure du vivant et sur ses différenciations internes, constituera toujours une urgence intellectuelle a priori. Le corollaire problématique en est la conscience accrue d'une homogénéité de toute la matière vivante, homogénéité certes impénétrable car paradoxalement indexée sur les éléments physiques inertes de celle-ci : ses atomes. Tous les vivants sont ainsi identiquement vivants en tant que semblablement émergents d'une même matière «morte». Tous les vivants, en leur stupéfiante différenciation de formes, dimensions et complexité, n'en sont pas moins à nos yeux d'égale valeur, d'égale étrangeté, d'égale curiosité à l'aune de cette même genèse élémentaire incompréhensible. Or, le Monologue du virus méprise d'entrée, avec une rare suffisance réductionniste, la pertinence de toute distinction interne au vivant, effaçant (tant qu'à faire) d'un même mouvement glorieux la limite du vivant et de l'inanimé, et assénant plutôt aux hommes une litanie de lignages hétérogènes, mais comiquement hiérarchisés : «Nous sommes vos ancêtres [c'est le virus qui parle, s'adressant aux hommes qu'il exhorte à se soumettre à sa tyrannie bienveillante] au même titre que les pierres et les algues, et bien plus que les singes». Certes, un beau jour, même les pierres crieront, mais tout de même. L'absurdité d'un emploi abstrait de termes aussi vagues qu'ancêtre, pierre ou singes apparaît pour sa part bien trop immédiatement criante. On aimerait tant obtenir quelques précisions là-dessus, de la bouche de ce virus hautain. Car au compte d'une telle imprécision fondatrice, quelle valeur autre que rhétorique accorder à cette expression finale : «et bien plus que les singes» ? Certes, nous ne «descendons» pas brutalement des singes, ces vieux cousins suivant leur propre chemin évolutif, en dépit de l'immense proximité animale (morphologique et génétique) que nous ne pouvons que constater avec certains d'entre eux. Il est néanmoins établi qu'une certaine souche, autrement dit une forme d'ancêtre, commune aux hommes et aux singes : les Hominoïdes, apparue il y a 20 millions d'années se sera ensuite scindée en Homininés (lignée humaine) et Paninés (lignée des chimpanzés). Mais peu importe. Acceptons pour l'instant l'idée étrange que les singes soient «bien moins» nos ancêtres que les virus, les algues, les pierres. Notre virus ne s'embarrasse guère ici de logique car, ma foi, on est ancêtre ou on ne l'est pas. Comment être plus ou moins ancêtre de qui que ce soit ? Tout dépend alors, certes, de ce que vous entendrez par ancêtre. L'ancêtre est-il davantage un lointain qu'un prochain, un même qu'un autre, ce dont on se distingue, ce contre quoi l'on se construira ou, à l'inverse, ce à quoi l'on s'affiliera plutôt avec force pour s'y reconnaître essentiellement ? Sommes-nous, et si oui, de quelle façon, davantage virus que singe ? Notre «ancêtre» ne serait-il pas (singe ou autre, et dans quelque famille qu'on puisse bien le dénicher) du moins un ancêtre animal ? Sinon, autant reconnaître comme ancêtre, à ce compte, la première grosse molécule d'intérêt biologique qui passe. Nous formulerons donc deux hypothèses quant au sens de cette formule définitive employée par notre virus de choc : 1°) Celle d'une ironie, irrésistible, déployée par lui à fin de séduction, l'humour et la capacité d'auto-dérision faisant alors le fond stratégique de tout apprenti-dominant. Le virus mentirait de manière hénaurme quant à sa généalogie, et l'antériorité chronologique, en particulier, revendiquée par lui et les siens, sur tous les êtres cellulaires. En sorte que serait en réalité ici moquée et satirisée cette habitude fâcheuse des chefs politiques en mal d'esclaves. 2°) Hypothèse hélas ! plus crédible : les auteurs du texte éprouvent une telle antipathie – un peu adolescente et niaisement surjouée – pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à un être humain (un être humain en soi, bien hâtivement assimilé au sous-produit historique dont le capitalisme mondialisé offre le spectacle atroce) que tout être présentant, vis-à-vis de lui une certaine similitude morphologique, devrait se voir frénétiquement préservé dans sa différance, comme le dirait, ou plutôt l'écrirait le regretté Jacques Derrida. C'est ainsi que les singes «ressemblant» fort à l'être humain se trouveraient violemment découplés de l'Homme, au contraire des virus ou des pierres. Ainsi s'expliquerait notamment cette dernière sentence elliptique suivant, de peu, l'exposé lapidaire de notre théorie fumeuse «des virus, des algues et des pierres» : «Tant pis pour vous [vous, les sous-merdes humaines. NB] si vous ne voyez dans l'univers que ce qui est à votre semblance !». Pourquoi, alors, ô grand virus, nous chercher des ancêtres glorieux, voire même des conditions biologiques transcendantales de possibilité, en la personne de vous-mêmes, et ne pas se satisfaire simplement de quelque Différence absolue qui séparerait, par exemple, le vivant du non-vivant, l'être humain (ou le singe) de la pierre ? On n'en demanderait pas mieux. Ce diable de virus post-moderne entend décidément gagner sur tous les tableaux de la post-vérité. Il a dû faire ses études à Paris 8. Mais pour en revenir (et en finir avec elle) à cette notion fourre-tout et identitaire-virale d'«ancêtre», certains imbéciles, impropres sans doute à recevoir les doctes leçons de notre virus à couronne, seraient quant à eux plutôt d'avis que ni les pierres ni les virus ne sont à proprement parler des vivants, ne pouvant donc (pas plus que les singes, pour d'autres raisons) être nos ancêtres. À moins de définir ce dernier terme plus sérieusement, lui et tous les autres. À quelles «pierres» exactement, par exemple, notre chef auto-proclamé ferait-il ici référence ? Serait-ce à la sédimentation, désormais visible en son aspect pierreux, de quelque activité vivante primitive de bactéries, ayant débouché après l'extinction de ces dernières sur ce témoignage de vie que sont, par exemple, les stromatolites, ces roches fossiles australiennes datant de plus de trois milliards d'années ? Ces édifices bio-construits sont-ils seulement des pierres ? Il eût fallu développer un peu, mais va-t-en expliquer ça à un virus millénariste extrêmement pressé d'accomplir sa mission historique, de déployer toute sa «stratégie», mais pas plus bête pourtant, en cette matière, qu'une pierre ou toute autre «forme-de-vie» comparable car, comme le constate sobrement un peu plus tard Le monologue du virus : « il y a une intelligence immanente à la vie ». On n'en doute pas. 

Les virus, donc, au même titre que les pierres, seraient nos grands ancêtres, à qui nous devrions le respect, car c'est l'usage relativement aux ancêtre : «Nous autres virus, depuis le fond bactériel du monde, sommes le véritable continuum de la vie sur Terre. Sans nous, vous n'auriez jamais vu le jour, non plus que la première cellule». Formule un peu douteuse que ce «fond bactériel du monde» : le fameux LUCA (Last Universal Common Ancestor), première de toutes les formes de vie recensées dans l'ordre chronologique, précède en effet nécessairement (comme fond) tant les procaryotes, êtres vivants à cellules sans noyau (bactéries et archées) que les eucaryotes tels que vous et moi, parmi lesquels se répartit le vivant actuel. Vous cherchiez un ancêtre ? Voilà, en prime, un fond du monde. Quant à la deuxième phrase de notre passage, difficile de savoir ce qu'avait en tête notre virus au moment de sortir pareille rodomontade. Reprend-il ici à son profit l'hypothèse dite de la «panspermie», popularisée dans les années 1970 par Chandra Wickramasinghe, et selon laquelle l'origine de la vie serait extra-terrestre, des nucléotides azotés, sources d'ADN et d'ARN ou des virus (donc) convoyeurs de matériel génétique annexe, ayant voyagé à travers les galaxies, juchés sur quelque comète ou météorite pour venir finalement ensemencer notre monde déchu ? Évoque-t-il plutôt avec orgueil l'activité des virus bactériophages connue sous le nom de transduction génétique ? : un virus infecte une bactérie, introduit en son sein son propre ADN pour se faire reproduire par son hôte (ne possédant en effet pas, en tant que virus, des outils nécessaires à cette reproduction, les ribosomes : ces «usines d'assemblage» indispensables à la cellule vivante car traduisant, pour elle, en carburant, en protéines, l'ARN, c'est-à-dire le script génétique, la copie de travail issu de l'ADN). L'opération réussit, produit en série des «bébés-bactériophages», lesquels finissent par quitter la cellule premièrement atteinte pour s'en aller vers d'autres cellules, afin de recommencer... pour durer. La transduction génétique consiste en ce fait que le virus sur le départ, ayant en réalité intégré à son propre génome des fragments de celui de la bactérie primo-parasitée, effectue ainsi de manière connexe, en en parasitant une suivante, un transfert génétique, qualifié d'horizontal, de bactérie à bactérie. De sorte que les virus contribuent bien évidemment, de manière décisive, aux processus d'enrichissement, de complexification et donc d'évolution bactérienne. De là à nous associer à l'évolution en question («Sans nous, vous n'auriez jamais vu le jour»), pourquoi pas ! Après tout, nous descendons bien autant des bactéries que des pierres. 

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Reste, toutes ces belles qualités productives ou nuisibles ayant été reconnues, la question qui fâche. Et là, notre maître viral aura beau tonner et nous menacer et nous couvrir d'injures méprisantes, il subsistera, malgré tout, à nos yeux, et à notre avantage, un hiatus infranchissable entre Sa Majesté et nous, les humains. Cette différence aura beau le vexer au plus haut point : le vexer comme un pou ; à l'instar du pou, justement, nous sommes vivants et pas les virus. André Lwoff (grand ami des virus, bien avant que les gens de Lundi-Matin n'existassent même à l'état de projet biologique) note en ce sens au début des années 1960 : «Tout se ramène à une question de définition. Si un organisme [vivant] est défini comme un système indépendant de structure et de fonctions intégrées et interdépendantes, le virus n'est pas un organisme, pas plus qu'un chromosome ou une mitochondrie. Mais si l'organisme est défini comme l'unité élémentaire d'une lignée continue possédant une histoire évolutive individuelle, alors les virus sont des organismes» (in L'ordre biologique, 1962). C'est donc ici l'autonomie qui fournit le critère essentiel de la vie. Tous les virus ont un sérieux problème avec l'autonomie. Est vivant 1°) ce qui croît par soi, 2°) ce qui possède un métabolisme propre (en clair : ce qui échange avec son milieu, y respire, effectue diverses synthèses à partir des prélèvements qu'il y effectue) et 3°) ce qui est apte à se reproduire tout seul, c'est-à-dire, d'un point de vue cellulaire, ce qui possède des ribosomes capables de donner corps, d'exprimer matériellement un programme génétique. D'autres biologistes, certes, insistent aujourd'hui sur le deuxième terme de l'alternative déjà posée par Lwoff à son époque, estimant  toute entité vivante dès lors qu'elle s'intégrerait de manière fonctionnelle à un système vivant. Il serait cocasse de constater que les gens de Lundi-matin se trouvassent, sur cette question de forme-de-vie virale, en plein accord avec le Conseil de l'Union Européenne, lequel donna en date du 7 février 1994 la définition suivante de la matière vivante : «Est réputée "matière biologique" au sens de la première directive toute matière contenant une information génétique qui est autoreproductible ou reproductible (...). La matière biologique est brevetable.» D'un même élan dialectique sublime, on octroie donc la vie au parasite, d'une part, en reconnaissant officiellement, d'autre part, le parasitage marchand de la vie comme susceptible de remplacer celle-ci. 

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MM. Salomon, Macron et Véran vous le répètent assez tous les soirs, entre deux appels officiels à applaudir le personnel soignant : un simple lavage de main suffit à vous débarrasser du SARS-Cov-2, lequel prétend pourtant, via son organe Lundi-Matin, à rien de moins qu'une domination sans partage sur l'Humanité. Cette extrême inconsistance tient à une raison simple : le virus n' a pas de soi biologique. Il ne consiste qu'en une membrane lipidique recouvrant, telle une mauvaise occasion historique tissée de hasard, des intérêts et molécules strictement indépendants. Chacun de ces éléments amène dans l'aventure parasitaire, un certain capital individuel, un héritage, des actifs. La soi-disant vie virale ne se révèle ainsi qu'une réunion extérieure, purement occasionnelle, de patrimoines associés, que l'on ne saurait confondre avec le soi biologique de la plus humble bactérie. Que ladite aventure entreprenariale (qu'elle soit ultra-gauchiste ou plus classiquement libérale) en vienne à tourner court, et chacun reprendra sa mise de départ pour aller foutre le camp ailleurs histoire de parasiter quelque chose. Prenez un virus tel que la mosaïque du tabac (son simple nom est parlant). «Le fait, écrit Anne Fagot-Largeault, qu'on l'obtienne sous forme cristallisée montre qu'il n'est rien d'autre qu'une molécule complexe : une nucléoprotéine. On peut d'ailleurs dissocier chimiquement les éléments de cette molécule. Mais si on remet en solution l'acide nucléique et la protéine, le virus se reforme spontanément et retrouve son "pouvoir pathogène", c'est-à-dire sa capacité à infecter le tabac» («Le vivant», 1995). Autant alors présenter comme anarchiste individualiste une cellule privée de récepteurs et tournant en tumeur à force de ne plus limiter son processus de division. Les virus ont aussi peu d'intérêt révolutionnaire que le cancer, tout en étant, pour certains, aussi ennemis que lui de la vie. Chez un virus, les parties finissent toujours par supplanter le Parti (dès lors sans aucun doute ici purement imaginaire). Et pour achever de traduire tout cela en termes agambéniens que notre néo-maître à capside pourra parfaitement entendre, le virus entendu comme Communauté qui vient ne pourra jamais signifier que la plus profonde solitude à plusieurs, «l'exil d'un seul auprès d'un seul». Notre SARS-Cov-2 se trouve donc parfaitement fondé à honnir bruyamment tout ce qui ressemblerait à une unité de projet, autrement dit un sujet biologique uni, tout comme les structuralistes détesteront toujours à bon droit l'idée d'un sujet de classe révolutionnaire. Mais qu'il ne tente point, alors (o absurdité) de nous faire croire à ses tendances «stratégiques» de schmitt foucaldien («Nul besoin d'être un sujet pour disposer d'une mémoire et d'une stratégie») et en première personne encore (Moi moi moi...). Il s'exposerait dans ce cas au ridicule, qui ne tue pas, certes, et puis de toute façon les virus ne sont pas vivants. Voilà, en attendant, une poignée de raisons stratégiques d'hésiter encore un petit peu à l'idée d'accorder à notre cher Cojonado le titre d'empereur de tous les mondes (oui, car il y a plus qu'un monde aux yeux de notre virus qui y insiste dans son Monologue : il y a des mondes, immensément nombreux, dont toute la question est sans doute de savoir comment les habiter, etc, mais bon là n'est pas le sujet. On n'est pas dans la Forêt-Noire, chez quelque ancien nazi berger de l'être viral). Imaginez-vous seulement vous soumettre sans conditions à un bête agrégat graisseux d'éléments que quelques gouttes à peine de faux savon de Marseille suffiraient à désintégrer (on vous rappelle l'importance des gestes barrière) ? Vous imaginez-vous Gengis Khan ou Alexandre le Grand potentiellement soumis à pareil bolossage, à pareille fragilité, et cependant respectés encore par leurs troupes ? Notre virus a beau pérorer, en son soliloque du pauvre, que «seuls les systèmes sont vulnérables», avouons que comme système faiblard, lui-même se pose un peu là. Nous lui accorderons bien volontiers, en revanche, ce statut qu'il revendique d'«envers mortel du monde» (quelque contradiction que cette expression implique avec le reste de son prêche, on n'en est plus là), de miroir du capitalisme mondialisé, agissant (nuisant) de concert avec ce dernier. Le SARS-cov2 s'avère en effet, toutes proportions gardées, mêmement nuisible à l'humanité qu'un open space de macroniens déters, tendus, dans l'accomplissement de leur tâche «stratégique», vers un objectif identiquement inepte, savoir la perpétuation de leur start-up. Tels ne se connaissaient pas la semaine d'avant, réunis par hasard au gré de quelque embauche parfaitement contingente, mais à qui, désormais, la prospérité symbiotique de leur «collectif» fait office de but existentiel transcendantal, inquestionnable. Persévérer ainsi dans son être, aveuglément, pulsionnellement, voilà bien la consigne théorique la plus autoritaire, la plus totalitaire, la plus effrayante de toute l'histoire de la pensée. Or, ce projet abstraitement vital, vitaliste, persiste à fasciner en sa pureté immédiate tous les ennemis radicaux de la rationalité subjectiviste émancipatrice, tous les intellects déchus trouvant, en cette déchéance même, un plaisir inavouable. Unies en tant que séparées, comme dirait Hegel (lequel s'y connaissait un brin en matière de séparation propice à la révolte philosophique systématisante) : tel serait donc le statut de ces particules élémentaires constituant notre nouveau maître, passant pourtant son temps à dire moi moi moi, tout en méprisant à l'envi sujets ou systèmes intégrés lesquels, pourtant, seuls (en dépit de sa prose fleurie), définissent la vie émergente, la vie déterminée et qualifiée, la vie différenciée.



         

12 commentaires:

  1. Ça fait du bien de retrouver des copains.

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  2. Heureux de vous relire, Moine, et de cette belle manière. Au vu de vos références, permettez moi de vous suggérer celles ci:
    "Le vivant, la singularité et l'universel" de Gilles Lechermeier (https://materiologiques.com/fr/sciences-philosophie/277-le-vivant-la-singularite-et-luniversel-9782373612042.html)
    "Infravies, le monde sans frontières" de Thomas Heams (https://www.seuil.com/ouvrage/infravies-thomas-heams/9782021098198 )

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    1. Merci pour ces conseils. Le premier ouvrage nous excite d'entrée un peu plus que l'autre. Comme quoi, on est bien sectaire et méfiant.

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  3. Vous aviez donc, cher Moine, cette scrupuleuse patience de lire ce Monologue sans organe. Même ma méchanceté la plus roide n'a pu contrôler mon regard sur ces lignes. Je vous signale néanmoins deux connivences décisives durant nos cogitationes confinata 2.0. ici même un 1er avril, sans rire et en version très condensée de mon côté. L'autonomie et Hegel-1807, comme par hasard.

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    1. Pas mieux. Le virus semble, surtout, une bactérie qui a déchû. L'exemple des mitochondries et des chloroplastes illustrerait assez bien une vérité strictement inverse à celle édictée par notre SARS agambéniste : telle bactérie en phagocyte une "ex-autre", progressivement assimilée à son identité commune EN PUISSANCE (en construction). La mitochondrie conservant, par ailleurs, dans l'absorption une part de son ancien génome, de son ancienne autonomie. Une collaboration animale ultra-poussée, en quelque sorte : cristallisée en unité. La puissance ne peut être puissance-de-ne-pas : elle est puissance d'être TOUT EN ACTE : puissance constituante (ce qui ne nous jette pas dans les bras des négristes, rassurez-vous). Ce mouvement-là est prouvé par la vie qui marche.

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  4. Bonjour moine bleu, je n'ai pas lu le fameux "monologue du virus". (On peut d'ailleurs se demander comment ces théoriciens ont appris à traduire sa langue.) Le lirai-je ? En tout cas, ce texte à le mérite d'être un moment de vulgarisation scientifique agréable. Ainsi qu'une saine critique de l'avant-gardisme et du post modernisme. A l'espoir de pouvoir s'en jeter un (voir plusieurs) Laurent Diox.

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  5. Et puis aussi, coluchement dit :
    "Faire la guerre à un ennemi invisible même pas vivant. Oh ! La criiise eh."

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  6. On notera en sus que ce virus est vraiment un petit joueur.

    Côté létalité, il est quand même loin de sa cousine Peste Noire qui tua entre un tiers et la moitié de la population européenne au XIVe siècle. Là on est parti pour s'en sortir à plus de 99%, voire 99,9%. Il y a d'ailleurs tout à parier, si ce virus était apparu dans les années 50, qu'on l'aurait peut-être à peine noté, puisqu'il tue essentiellement une population âgée et malade qui aurait été plus réduite et dont la mort aurait bien plus semblé dans l'ordre des choses. Autrement dit, ce virus fout le bordel juste parce qu'on a la faiblesse de faire le maximum pour ne pas laisser crever les gens. Il n'y a pas de quoi fanfaronner. C'est comme si, dans une guerre, on se vantait de ne tuer que des civils désarmés... Est-ce qu'on sait si ce virus tousse en terrasse ?

    Côté stratégie, pareil. L'« intérêt » d'un virus, c'est plutôt que son hôte vive le plus possible normalement pour pouvoir se disséminer dans la population. Du coup, ce virus est beaucoup, mais alors beaucoup plus con que la varicelle, qui non seulement se pose là niveau contagiosité, mais reste pépouze à vie les doigts de pied en éventail (pas taper, c't'une image) dans les fibres nerveuses de son hôte. Parce que là maintenant qu'il a tout contaminé son beau porte-avion, tout ce qu'il a gagné c'est la 6ème puissance mondiale qui va lui mettre grave sur la gueule, le covid. Comme quoi les grand(iloquent)s esprits se rencontrent, Lundi-Crétin se roulant dans les champs bourbeux de l'Élysée.

    [...] Ces ponts achevés, il s'éleva une affreuse tempête qui rompit les cordages et brisa les vaisseaux.

    XXXV. À cette nouvelle, Xerxès, indigné, fit donner, dans sa colère, trois cents coups de fouet à l'Hellespont, et y fit jeter une paire de ceps. J'ai ouï dire qu'il avait aussi envoyé avec les exécuteurs de cet ordre des gens pour en marquer les eaux d'un fer ardent. Mais il est certain qu'il commanda qu'en les frappant à coups de fouet, on leur tint ce discours barbare et insensé : « Eau amère et salée, ton maître te punit ainsi parce que lu l'as offensé sans qu'il t'en ait donné sujet. Le roi Xerxès te passera de force ou de gré. C'est avec raison que personne ne t'offre des sacrifices, puisque tu es un fleuve trompeur et salé. » Il fit ainsi châtier la mer, et l'on coupa par son ordre la tête à ceux qui avaient présidé à la construction des ponts.

    HÉRODOTE, Histoire, Livre VII.

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    1. Vous serez bien aimable de ne pas parler ainsi de la mer : c'est notre ancêtre, au même titre que les virus ou les pierres, et bien plus que les singes.

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    2. Oui, et l'hélium aussi, l'ancêtre indispensable de certaines baudruches bien gonflantes.

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