samedi 13 juin 2026

Hume ! (c'est de l'écossais...)


On sous-estime toujours la légèreté, à mesure que la gravité constitue, elle, ≪le bonheur des imbéciles≫ (selon le mot attribué à Montesquieu). Prenez le scepticisme d'un David Hume, par exemple : venant d'un mondain tel que lui, amateur de conversations, de salons, de banquets partagés entre membres distingués (et des deux sexes) de l'aristocratie éclairée, ce scepticisme ne pouvait être pris au sérieux. À dire vrai, Hume lui-même encourage volontiers une telle lecture, insistant sur le caractère purement spirituel, ludique ou, en tout cas, sans enjeu pratique, au quotidien, d'une mise en question du principe de causalité, entre autres exemples de fondements de la légitimité scientifique. Une conjonction dans le temps (une succession), perçue par les sens, des évènements A et B, ne fait certes pas une connexion logique entre ces deux phénomènes. Le fait d'appeler le premier la cause du second ne relèverait au fond que de l'habitude (custom), et d'une certaine tendance irrépressible qu'aurait l'esprit de dépasser le donné expérimental pour le fonder métaphysiquement. En vérité, tout cela est très profond et Hume est, en dépit de ses protestations, un authentique sceptique, affilié à ce courant philosophique millénaire. Mais il y a plus, encore. Ladite profondeur touche même, çà et là, au pessimisme le plus désabusé, contrariant donc en apparence totalement cette légèreté mondaine par ailleurs revendiquée. C'est ainsi que nos lecteurs retrouveront, dans l'extrait ci-dessous, du Schopenhauer, mâtiné de Simmel, sous la plume de ce légendaire sceptique bourgeois d'après-dîner, seulement≫. Le paradoxe tragique étant, en effet, que si le malheur de l'Homme procède de sa sensibilité supérieure aux chocs et aux scandales de l'existence, le bonheur serait alors une chose de bien peu de prix, puisque imposant une grossièreté, une rusticité de tout l'appareil sensible, apte à tout encaisser sans regimber. Le bonheur, au prix de ne rien sentir. Simmel décrit ainsi l'apparition historique de la figure du blasé contemporain des mégapoles (Berlin ou Paris), soumis à une décharge sensorielle permanente (bruits et stimulations visuelles, d'origine électrique, en tous genres, odeurs fortes et envahissantes, etc) et contraint, pour se préserver de celle-ci, de fermer les écoutilles, de se blinder, de renoncer à se laisser aller à sentir, ou forcé de remonter indéfiniment, tel un toxicomane, son seuil de tolérance perceptif. Bref, la sensibilité, loin d'être un transcendantal, serait un pur produit social et historique. Et un bonheur impliquant l'adjonction d'une carapace sensorielle (d'une cuirasse émotionnelle, préciseraient certains psychanalystes appliqués) ne vaudrait pas grand-chose. En matière de légèreté, nous direz-vous, on repassera. Pour nous, nous n'en cherchons pas d'autre. Et, d'ailleurs, de plus en plus avec le temps, nous ne cherchons rien d'autre.

***
«Tous les biens de la vie réunis ne suffiraient pas à produire un homme très heureux ; tous les maux réunis feraient, en revanche et sans aucun doute, un individu très misérable. Presque n’importe lequel de ces maux (et qui peut prétendre être libéré de tous ?), voire l’absence d’un seul de ces biens (et qui peut prétendre tous les posséder ?) suffit à rendre la vie peu désirable. Si un étranger venait à débarquer tout à coup dans ce monde, je lui montrerais, comme modèles de semblables maux : un hôpital rempli de maladies, une prison encombrée de malfaiteurs et de débiteurs, une scène de guerre recouverte de cadavres, une flotte entière de navires coulant dans l’océan, une nation souffrant sous la tyrannie, la famine ou la peste. Et pour lui présenter le côté joyeux de la vie, et pour lui donner une idée de ses plaisirs, où le conduirais-je ? Au bal ? à l’Opéra ? à la Cour des Rois ? Cet étranger pourrait alors légitimement penser que je n’ai fait que lui montrer divers spectacles de détresse et de chagrin. Il n’y a pas moyen d’esquiver de si frappants exemples, sauf par des justifications qui ne feront qu’aggraver l’accusation. Pourquoi ? (je le demande), tous les hommes, à toutes époques, se sont-ils plaints sans cesse des misères de la vie ? 
– Ces hommes en question n’ont pas de bonne raison (me répondra alors quelqu’un) : ces plaintes ne proviennent que de leur tendance au mécontentement ou à l’inquiétude. 
– Mais dans ce cas (répondrai-je alors), peut-on trouver justement une cause de malheur plus nécessaire qu’un tel infortuné tempérament ? 
– Mais s’ils étaient réellement aussi malheureux qu’ils le prétendent (répondra mon contradicteur), pourquoi alors demeurent-ils en vie malgré tout ? 
– Voilà (répliquerai-je alors, moi) la secrète chaîne qui nous tient en esclavage : nous sommes engagés par terreur, non par séduction, à persister dans notre existence.
 – Ce n’est qu’une fausse délicatesse (pourra insister mon interlocuteur) dans laquelle se complaît un petit nombre d’esprits raffinés. Ceux-là ont ensuite répandu leurs plaintes parmi la race humaine tout entière.
– Et qu’est-ce (demanderai-je alors) que cette «délicatesse» que vous accusez là ? Est-ce autre chose, en vérité, qu’une sensibilité plus grande à tous les plaisirs et à toutes les peines de la vie ? Et si l’être humain porteur d’un tel tempérament, à savoir : délicat et raffiné, du fait même qu’il est plus vivant que le reste du monde n’en est que plus malheureux, alors quel jugement devons-nous porter, en général, sur la vie humaine ? »

(David Hume, Dialogues sur la religion naturelle, Dixième partie)     

10 commentaires:

  1. Sûr que t'es même pas sûr que demain le soleil se lèvera, David ?
    – Même pas sûr que, s'il se lève à nouveau, il ne soit pas noir, un jour. Demain, déjà, peut-être même.
    – Serait-ce encore un jour ? Et comment le verrais-tu, sans lumière, dans le froid, comme s'il faisait nuit ?
    – Tu viens de démontrer que s'il se lève noir, il ne se lèvera pas.
    Ding ! Il est cinq heures. « Bon, je vous en remets une dernière. Mais, je vais fermer là. Bientôt le premier métro, je dois amener mes gosses à l'école. »

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ouais, Schizo, en gros, c'est ça. Sauf que le David, il porte aussi le bistrotier en lui, ou plutôt l'offreur et l'hedoniste ultime, car amener les gosses à l'école, c'est vraiment une pratique de merde, et, d'ailleurs, y a des bonniches pour ça. C'est ça, la bourgeoisie montante (donc sceptique) : y a à boire, à manger. Et à gerber, aussi.

      Supprimer
    2. "montante (donc sceptique)", c'est pas mal. Jamais réfléchi à une telle relation de causalité (qui pourrait valoir pour d'autres classes). Mais alors : descendante donc dogmatique ?

      Supprimer
    3. Pas forcément, ça serait négation de l'antécédent. Mais il y a une évolution historique de ce scepticisme bourgeois qui va, grosso merdo, de mal en pis. Horkheimer en parle ici (en anglais) : https://ctwgwebsite.github.io/assets/pdf/zfs/montaigne-skepticism.pdf

      Supprimer
    4. Merci pour la lecture in english, Anonyme. Je me la garde sous le coude virtuel.

      En fait, cette conversation m'évoquait les pages 110 et alentours de cet Héritage de ce temps qu'un ami a tout récemment porté à mon attention, l'idée de la descendante renvoyant à l'ascension de Carl Schmitt. Similitudes et différences à 90 ans près.

      Supprimer
    5. De même, merci pour la réf.

      Mais ça me fait penser (tiens) : est-ce que la bourgeoisie, à l'heure actuelle, est si descendante que ça ? Pourrissante en ce qui concerne les valeurs qui l'ont portée au pouvoir, oui ; désinhibée en ce qui concerne les formes de violence qui lui sont endémiques, probablement ; elle métamorphose en quelque chose de bien plus laid, mais nulle part je ne la vois descendre en mouvement opposé à sa montée à l'époque de l'écossais qui nous concerne.

      Supprimer
    6. Je ne la connais pas bien, la bourgeoisie. Mais il me semble bien que son attente civilisationnelle, son utopie, soit toute ratatinée. Sauver la planète ou se barrer sur Mars, augmenter technologiquement l'humanité. Des échappatoires ridicules, un présentisme testostéroné, y compris féministe, parfois.

      D'un autre côté, une amnésie peut-être jamais éprouvée par les civilisations précédentes. Un aveuglement stratégique seulement compensé par la géopolitisation de toute révolution morale, animée par des guerriers ignorant de ce que gagner la paix doit être le but des victoires militaires. Tout au forceps, même pas de "douleurs de l'enfantement". Leur verre n'est même plus à moitié vide.

      Ils ne sont presque plus rien. Mais il n'y a pas de péréquation, car en face, c'est à peine si nous savons qui nous sommes.

      Je dis ça au flair. Le vin ça se hume.

      Supprimer
    7. La bourgeoisie descend, certes : au profit de la barbarie, par elle induite (contre le progrès par elle également induit, adversement et anciennement). Elle ne descend pas au profit d'une autre classe mais au profit de sa dégénérescence, à elle. Et à nous.

      Supprimer
  2. Bah oui : "seule classe révolutionnaire à avoir vaincu", la bourgeoisie a utilisé pour cette victoire toute une palette d'outils efficaces, dont le scepticisme négativiste rongeant, tel un acide, tous les vieux dogmes établis. Le dogme revenant ensuite par la fenêtre, réconcilié avec sa critique, sous forme de congé donné à l'Histoire, entre autres ideologies.

    RépondreSupprimer