dimanche 31 mai 2026

Le réaiisme : intégrité morale de l'artiste

«Il est un enseignement important de l'art véritable qui est de nous apprendre à pouvoir regarder et aimer les choses réelles sans nous en emparer ni nous en servir, sans les assimiler à l'organisme vorace du moi. Cet exercice de détachement est difficile et précieux, quel qu'en soit l'objet : être humain, racine d'un arbre, vibration d'une couleur ou d'un son. La contemplation non sentimentale de la nature manifeste la même qualité de détachement : les préoccupations égotistes se dissipent, rien n'existe plus que les choses qui sont vues. Le Beau est l'attracteur de cette espèce particulière d'attention désintéressée. Le rôle, pour l'artiste et pour le spectateur, de l'exactitude et de la juste vision est ici évident : une attention libre de sentiments, détachée, désintéressé et objective. Il devrait être clair que c'est le même genre de vision qui est exigée dans les situations morales. Ce que je voudrais faire comprendre, c'est que l'autorité du Bien nous apparaît nécessaire, car le réalisme (c'est-à-dire l'aptitude à percevoir la réalité) exigé pour être soi-même bon est une forme d'aptitude intellectuelle à percevoir ce qui est vrai, et par là même : à anéantir le moi. La nécessité du bien n'est alors qu'un aspect du type de nécessité impliquée par n'importe quelle technique visant à l'établissement d'un fait. Si l'on traite ainsi le réalisme, chez l'artiste et chez tout autre agent humain, comme une conquête morale, il faut alors admettre une proposition auxiliaire, propre au domaine moral : que la vision véridique est l'occasion d'une bonne conduite. Plus on saisit autrui dans ses caractères distinctifs, et dans sa différence, plus on découvre en l'autre des besoins et des désirs avec leurs exigences propres, plus il devient difficile de traiter la personne comme une chose.»

(Iris Murdoch, La souveraineté du bien
II : De « Dieu » et du « Bien ») 

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