jeudi 23 août 2018

Rap de droite


Le rap de droite a, en France, incontestablement gagné la partie. À coup de millions d'albums vendus, il éduque autant de jeunes esprits, dresse des générations d'enfants sans père entièrement pris en charge - en lieu et place - par l'industrie culturelle impersonnelle, formant ceux-ci au creuset des plus saines valeurs familiales, patriarcales, entrepreunariales, homophobes, racialistes, religieuses, sexistes, conformistes. Le rap de droite s'ajoute ainsi pour nous, s'additionne parfaitement, quantitativement, aux millions de vue quotidiennes des vidéos de propagande des Soral, Papacito, Raptor Dissident, Bassem Braiki et autres ennemis mortels. Que pèse objectivement, face à ce déferlement, la moindre espérance d'intelligence critique ? Peau de balle, voilà ce qu'elle pèse, pour l'heure. Voilà l'état du rapport de force. Le rap de droite, dominant dans ses codes, dans son analphabétisme triomphant, dans sa célébration constante du cynisme et de la force brute prédatrice, se voit tendanciellement épaulé, doublé spontanément, d'un rap d'extrême-droite (type Médine) dont les ravages opérés sur les consciences sont jusqu'ici à peine moins terrifiants. Mais la victoire totale, l'hégémonie culturelle complète du rap de droite se mesurent surtout au fait que l'extrême-gauche actuelle, dans son immense majorité, choisit (au départ par pur opportunisme ordinaire de dragouillage de prole, puis, semble-t-il, par conviction esthétique et politique profonde), de s'aligner inconditionnellement sur ses injonctions et mots d'ordre les plus pathétiques. C'est ainsi que les chefs d'entreprise millionaires macroniens Booba et Kaaris se trouvèrent défendus, ces temps derniers, par tous les sous-médias de cette engeance, en qualités, par exemple, de Noirs victimes du racisme structurel, de musulmans opprimés, d'indigènes martyrisés, et gna et gna et gna. Combien faudra-t-il leur répéter, à tous ces cons, à tous ces veaux, que la victoire du fascisme en France, sa victoire quotidienne, certes hélas ! irréfutable, se construit d'abord dans les têtes grâce aux morceaux de gens de ce type ? Combien de fois faudra-t-il leur rappeler que les beaufs de Sexion d'Assaut (rien que le nom, bordel !) - gros vendeurs énormes et prescripteurs massifs de tendance cools - prônent tranquillement à l'occasion dans leurs textes la castration des pédés, la stigmatisation des koufars, des filles de mauvaise vie, etc, cependant que d'autres, tellement d'autres, crucifient joyeusement les athées, combattent le droit à l'avortement libre, et balancent toutes sortes de saloperies polymorphes annexes, entre deux louanges adressées au capitalisme le plus disruptif ? Jul, un camarade ? Booba, un pote victime de la Blanchité transcendantale ? Médine, le nouveau sujet révolutionnaire ?

Dégagez de notre chemin, imbéciles. Lâchez-nous, enfin ! avec votre culpabilité de petits-bourgeois blancs déconstructeurs insupportables, qui voudrait se faire passer pour le nec plus ultra de la critique sociale. Vous n'êtes des radicaux que dans vos rêves, qui sont laids, vous n'êtes ni des anarchistes ni des communistes ni des féministes ni rien, ou alors très peu de choses. Vous ne pensez plus. Et vous serez bientôt de ce fait (et ce sera déjà ça : ce sera heureux dans la catastrophe) balayés de la scène historique par beaucoup plus méchant et substantiel que vous. Un truc qui vient, vous vous rappelez ? Non ? Dommage. Parce que lui, il vient vraiment.

Héros du peuple 
(tous les détails sur Parisleftinfos

11 commentaires:

  1. " Les diamants dehors, les biftons, les salaires exhibés
    Les nibards en silicone et les filles désinhibées
    Les Audi, les BM, les Humer et les Merco, le cuir et
    Les pots, le show des VS sapés, l’ego des mytho
    L’élevage, la race, le combat, les crocs, les clébards, les sapes
    Et les marques, les parts de marché, le roro et les strass
    Les armes paradent devant les caméras, les camarades
    Apportent le jus à la haine, posée sur son quai d’amarrage
    Pas facile à chaque instant, j’essaie d’y échapper, la pub
    La vie de chaque jour, pousse, maintient la pression
    Avoir, ouvrir et acheter, comptant pire qu’une agression
    Alors maintenant dans les clips, ça vient pour compter le blé
    On big up, ces tours et ces blocks qui strient le paysage
    Les cités, les rues, les bars, les villes qui le dévisagent
    On jalouse, on hait, on crache, on râle, on est médisant
    En ce sens la France est dans nos veines, on fait de bons paysans
    Le système de l’état, produit le crime par la force
    Et en face on répond, créant la force par le crime
    On exige, on impose, le silence par les cris
    On garde la création du rap juste à deux doigts de l’amorce
    Juste à deux doigts de la mort, les couleurs fondent et tous bavent
    T’entends des bicots, des niaks, des négros, des toubabs
    On se croirerait au Puy du Four, au front ou à l’UMP, ah ah
    T’as bien le cul posé au milieu du rap français
    Munitions, flingues et balles, c’est du rap de droite
    Femmes soumises ou à poils, c’est du rap de droite
    Corruption, copinage, c’est du rap de droite
    Slogans chocs, affiches et battes, pour un bon rap de droite
    Vrai fachos, faux rebelle, c’est du rap de droite
    Trop de vent, de cocktail, c’est du rap de droite
    Plein de bouche, pas d’oreille, c’est du rap de droite
    Doucement la vie nous formate, pour un bon rap de droite
    Je voyais le truc libre sans limite et c’est presque une prison
    Où que tu ailles on t’épie, comme commère au balcon
    Ça mate chez le voisin au lieu de passer un coup de balai
    Devant sa porte avec l’ego bien plus gros que le K2
    On prend le moyen, on fait croire que c’est bon, souvent
    L’emballage est plus solide que ce qu’il y a dedans,
    On sème et on récolte immédiatement, comprend y a plus le temps
    Avant c’était le goudron mais c’est l’passé et à présent
    On veut du caviar, bien gras, pas du 0%
    Gros cigares et vodka, loin du merguez d’antan
    VIP et Cristal, diamants dans les dents, tous dans la tendance,
    Comme tous, y a aussi les juges et leur jugement souvent émis dans le noir
    Les putes et les ptits cons souvent tapis dans le bois,
    On parle plus de fesse que de fond, de fric ou de flow
    Toute façon ça sert à rien, ça rapporte moins que les strings en vidéos
    Y a des réseaux de surveillance qui voient pas du bon oeil,
    Des rumeurs et des ragots
    Mais pas à la même taille, ok parfois ça vole pas haut,
    Mais regarde un peu ma grosse médaille
    On aurait dû tourner ailleurs on s’est perdu ça fait un baille
    Munitions, flingues et balles, c’est du rap de droite
    Femmes soumises ou à poils, c’est du rap de droite
    Corruption, copinage, c’est du rap de droite
    Slogans chocs, affiches et battes, pour un bon rap de droite
    Vrai fachos, faux rebelle, c’est du rap de droite
    Trop de vent, de cocktail, c’est du rap de droite
    Plein de bouche, pas d’oreille, c’est du rap de droite
    Doucement la vie nous formate, pour un bon rap de droite "

    Salut, Moine !

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    1. Salut à vous.
      La question reste et demeure : le rap de non-droite existe-t-il et (subsidiairement) IAM a-t-il jamais été son prophète ?

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    2. Salut,
      Il existe, je l'ai rencontré! http://rapaces.garap.org/mp3/album2000/RAPACES_album2000_piste18.mp3
      Quelques éléments de réponse aux deux questions ici:
      http://rapaces.garap.org/communiques/comm07.htm
      http://rapaces.garap.org/communiques/comm12.htm

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    3. Merci à vous. Beau et précieux travail de synthèse. Mais on reste avec nos doutes. Car c'est moins la forme, la structure formelle du rap comme musique que sa destination éventuellement directement spectaculaire qui nous interroge. La communication, ici - dans son aspect de puissance rhétorique - ne primerait-elle pas le contenu, la valeur d'usage de celui-ci, de toute nécessité ? Auquel cas, un "message" gauchiste, simplement substitué, mécaniquement à un contenu de droite, ne changerait hélas ! pas grand-chose. Le rap symbolise au fond, semble-t-il, merveilleusement adéquatement, la non-communication générale. Le tout, c'est de parler, de parler pour parler. Comme dans ces conversations de bistrot où l'on s'efforce surtout d'installer une (bonne) ambiance, sans rien dire, vraiment. Le caractère répétitif, la boucle insistante des effets rhétoriques en rajoutant dans une forme d'autoritarisme naturel, de réduction - en somme - de la phrase à l'effet de pouvoir qu'elle donne sur le pseudo-interlocuteur. Ce qui nous paraît demeurer plus convaincant dans le rap latino, africain ou le reggaeton, c'est le maintien des charmes de la mélodie, de l'inspiration musicale, de la chanson. Les gens ne chantent plus, c'est là le problème.

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    4. C'est vrai que le morceau de RAPACE a quelque chose de la page wikipédia ou du reportage Envoyé spécial. À comparer ne serait-ce qu'avec l'entretien radio avec le même GARAP, on voit immédiatement qu'on essaie de faire rentrer dans une forme (qu'on veut sans doute populaire/prolo) un fond, pourtant de qualité (aligner imams et curés pour pisser dessus dans un même long jet), qui ne lui convient pas.

      Pour ce qui est de la non-communication, il me semble que les yéyés étaient déjà du n'importe quoi 100% bancabeûl (régurgitations cul-cul de tubes américains, yaourt et blousons noirs de salon, … ) pour autant ces années-là ont été un sacré grain pour le pouvoir, beaucoup plus que les années punk de la reprise en main. La domination culturelle a ses limites, comme un poison elle amène à développer des résistances qui la neutralise et dont même les gens exposés n'ont pas forcément conscience. Car nous sommes tous faits de contradictions, n'en déplaise aux entrepreneurs en culpabilité assainisseurs de discours de la post-modernité.

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    5. "La domination culturelle a ses limites".
      On reconnaît là votre bel optimisme.
      Haut les coeurs, plutôt que les mains !

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    6. Soutenir que les conditions matérielles sont toujours plus fortes que ce qu'on en dit, c'est plus refuser de balancer l'objectivité qu'être optimiste. On peut raconter tant qu'on veut à un salarié qu'il est un collaborateur réalisant librement son potentiel au sein de l'entreprise, le fait que ce qu'il y a en bas de sa feuille de paye est ce qu'il y a en moins dans les profits finira toujours par mettre à mal ce fabuleux narrative.

      Ce que je dis, donc, c'est juste que le couvercle n'est jamais hermétique et ne peut pas l'être sauf à soutenir que la réalité est ce qu'on en dit. Cette contradiction de l'idéologie et du réel, pour autant, ne donne hélas pas automatiquement sur l'émancipation. On peut penser à Fight Club où elle aboutit à passer du libéral flocon de neige unique à la nihiliste merde indistincte qui sert à tout. Ou plus subtil à Charles mort ou vif, dans lequel Carlo est certes plus lui-même que Charles, mais douloureusement, désespérément même.

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    7. "Cette contradiction de l'idéologie et du réel, pour autant, ne donne hélas pas automatiquement sur l'émancipation."
      Précisément. !

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    8. Mais ça peut aussi tomber juste. Ce que dit la théorie n'est toujours qu'une approximation assez grossière de la réalité, surtout en cette matière très volatile que sont les mouvements sociaux. En 68, tout ce qu'il y avait de militant en France s'est retrouvé quand même plutôt au cul du mouvement et les apologètes du système sur le leur, non ?

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