dimanche 21 décembre 2014

Le Moine Bleu a trois ans

 

... et presque autant d'amis !

vendredi 19 décembre 2014

Marcelo et Ruslan

jeudi 18 décembre 2014

Plutôt content


« Je suis plutôt content d'avoir été touché par une balle parce que je pense que ça va nous arriver à tous dans un avenir proche, et je suis heureux de savoir que ça ne fait pas vraiment très mal. Ce que j'ai vu en Espagne ne m'a pas rendu cynique mais me fait penser que notre avenir est assez sombre. Il est évident que les gens peuvent se laisser duper par la propagande antifasciste exactement comme ils se sont laissés duper par ce qu'on disait de la courageuse petite Belgique, et quand viendra la guerre ils iront droit dans la gueule du loup. Cependant, je ne suis pas en accord avec l'attitude pacifiste. Je pense toujours qu'il faut se battre pour le socialisme et contre le fascisme, je veux dire se battre les armes à la main, mais il vaut mieux essayer de savoir qui est quoi. »

(George Orwell, Letters)

mardi 16 décembre 2014

La vérité punie

 
Tàssos Livaditis

« Toute ma vie aurait pu tourner autrement, mais j'avais beaucoup fatigué les anges dans mon enfance et devais maintenant partager les chrysanthèmes avec les autres condamnés - aussi me suis-je laissé convaincre d'accepter le cadeau de la tante fortunée : une place dans le caveau de famille, sauf que dès lors j'ai été impatient, préoccupé bien sûr des derniers mots (lesquels, je n'ai jamais su) d'Isidore Ducasse, frère de ma triste jeunesse, grand poète, qui vénérait les terreurs enfantines de la nuit et qui, mourant, ne trouva pour son sommeil qu'une immensité réduite et plus tard quand on m'a chassé, que je suis sorti par la porte, le soir tombait et la première étoile est apparue tel un petit heurtoir de l'infini et j'ai frappé - depuis le rêve n'en finit plus. »

(Tàssos Livaditis, La vérité punie)

Diversité

 



 



 




 



 

 

 




lundi 15 décembre 2014

Comme une bande d'enfants inconnus


« L'amour, les enfants, les beaux jours, les gaies compagnies, les voyages et un peu d'art : la bonne vie était simple (...). Mais si disposée qu'elle fût à se sentir inutile, Agathe portait néanmoins en elle tout le mépris de l'être né pour la révolte à l'égard de cette trop simple simplicité. Elle y reconnaissait l'imposture. La vie prétendue "pleinement vécue" est en vérité absurde comme un vers sans rime, il manque quelque chose au bout, au vrai bout, c'est-à-dire à la mort. C'est, se disait-elle en cherchant l'expression la plus juste, comme un entassement d'objets que n'organise aucune aspiration supérieure : une abondance sans plénitude, le contraire de la simplicité, une confusion que l'on accepte avec la joie de la routine ! Sans transition, elle pensa : C'est comme une bande d'enfants inconnus que l'on observe avec une gentillesse apprise et une angoisse grandissante parce qu'on n'arrive pas à y découvrir le sien. »

(L'homme sans qualités, II, 21)

Blue monk day


                  

dimanche 14 décembre 2014

Physionomie du Soleil

 
Jakob  Schikaneder, La fille noyée (1890).

« Vers midi, ou à peu près, autant que nous en pûmes juger, notre attention fut attirée de nouveau par la physionomie du soleil. Il n'émettait pas de lumière, à proprement parler, mais une espèce de feu sombre et triste, sans réflexion, comme si tous les rayons étaient polarisés. Juste avant de se plonger dans la mer grossissante, son feu central disparut  soudainement, comme s'il était brusquement éteint par une puissance inexplicable. Ce n'était plus qu'une roue pâle et couleur d'argent, quand il se précipita dans l'insondable Océan. »

(Edgar Poe, Manuscrit trouvé dans une bouteille).

mardi 9 décembre 2014

Wagner, mode d'emploi

Un grand merci à Claude Guillon pour la brève présentation (voir ci-dessous) de nos travaux, à Richard et nous-mêmes, en toute simplicité et modestie, bien entendu... L'occasion de rappeler que le blogue dit généraliste du sieur Guillon déménage ces temps-ci, à fins de pérennisation. On retrouvera sous peu toute cette masse de travail accumulé, quoique non-mort, ICI !



« Les jeunes Éditions Sao Maï ont notamment publié Tableau de Paris sous la Commune, de Villiers de l’Isle-Adam, Dynamite ! Un siècle de violence de classe en Amérique,de Louis Adamic, et Emeutia Erotika, un texte de Lilith Jaywalker, qui prouve que l’érotisme peut être sensuel sans être consensuel.
Elles rééditent (j’utilise le présent pour dissimuler le retard pris dans mes recensions) un texte rédigé en 1849 par Richard Wagner : L’Art et la Révolution.

Le texte de Wagner est précédé d’un long et éclairant avant propos de Laurent Zaïche — « Richard Wagner, la confusion du sentiment » — qui rappelle les aspects troublants et attachants de la personnalité du musicien (sa féminité), et aussi bien ses aspects les moins ragoûtants (son antisémitisme), ainsi que son engagement physique dans les émeutes de Dresde en 1849.
À l’origine destiné au journal français Le National, où sa publication fut jugée inopportune, ce texte renseigne sans doute sur la personnalité et la vision du monde du musicien. Il présente en outre, et surtout à mes yeux, l’intérêt d’une tentative par un homme du XIXe siècle de repenser, à partir de l’histoire du théâtre, le rapport entre un bouleversement révolutionnaire de l’ordre social et les valeurs héritées de l’Antiquité, dont l’auteur est nourri. Inutile de dire aux amateurs et amatrices du XVIIIe siècle et de la Révolution française — même si Wagner n’y fait pas allusion — en quoi ces questionnements peuvent les intéresser.
Wagner s’en explique dans un autre texte (Lettre sur la musique) :
« L’Histoire m’offrait le modèle et le type des relations idéales du théâtre et de la vie publique telles que je les concevais. Je trouvais ce modèle dans le théâtre de l’ancienne Athènes. Là, le théâtre n’ouvrait son enceinte qu’à certaines solennités, où s’accomplissait une fête religieuse qu’accompagnaient les jouissances de l’Art ; les hommes les plus distingués de l’État prenaient à ces solennités une part directe, comme poètes ou acteurs ; ils paraissaient, comme les prêtres, aux yeux de la population assemblée de la cité et du pays ; et cette population était remplie d’une si haute attente de la sublimité des œuvres qui allaient être représentées devant elle, que les poèmes d’un Eschyle ou d’un Sophocle pouvaient être proposés au peuple et assurés d’être parfaitement entendus. Alors s’offrirent à moi les raisons, douloureusement cherchées, de la chute de cet art incomparable ; mon attention s’arrêta, premièrement, sur les causes sociales de cette chute, que je crus trouver dans les raisons ayant amené celle de l’état antique lui-même. Puis, je cherchai à déduire de cet examen les principes d’une organisation politique de l’humanité qui, en corrigeant les imperfections de l’état antique, pût fonder un ordre de choses où les relations de l’art et de la vie publique, telles qu’elles existaient à Athènes, renaîtraient, mais plus nobles, si cela est possible, en tout cas plus durables. Je déposai les pensées qui se présentèrent à moi sur ce sujet dans un petit écrit intitulé l’Art et la Révolution
Dans ce dernier texte, qui fait l’objet de la réédition chez Sao Maï, Wagner se livre à une critique féroce de l’art moderne (« Sa véritable nature est l’industrie, son but moral, l’argent, son prétexte esthétique, la distraction des ennuyés. ») et du salariat, véritable esclavage industriel. Même si ce mépris du travail est évidemment inspiré de l’aristocratie antique, il suggère à Wagner des formules corrosives qui font écho à d’autres, passées dans notre patrimoine politique depuis la fin des années 1960 :
« Et en effet, aujourd’hui encore, nous sommes esclaves, mais avec la consolation de savoir que nous sommes tous également esclaves : esclaves auxquels autrefois des apôtres chrétiens et l’empereur Constantin conseil­laient de sacrifier patiemment un misérable ici-bas à un au-delà meilleur ; esclaves auxquels aujourd’hui des banquiers et des propriétaires d’usines enseignent à chercher le but de l’existence dans le métier exercé pour gagner le pain quotidien. Seul, à son époque, se sentait libre de cet esclavage l’empereur Constantin, qui disposait, en sensuel despote païen, de la vie terrestre de ses sujets crédules, représentée à ceux-ci comme inutile ; seul libre, du moins au point de vue de l’esclavage public, se sent aujourd’hui celui qui a de l’argent, car il peut à son gré passer sa vie à faire autre chose que gagner sa vie. »
Sur le point central sur lequel j’ai souhaité attirer l’attention plus haut, la dialectique révolutionnaire entre l’Antiquité et la modernité, je donne la citation suivante :
« Non, nous ne voulons pas redevenir Grecs ; car, ce que les Grecs ne savaient pas, ce pourquoi ils devaient périr [nous] le savons, nous. Leur chute même dont, après une longue misère, nous découvrons la cause au plus profond de la souffrance universelle, nous montre avec précision ce que nous devons devenir : elle nous montre que nous devons aimer tous les hommes, afin de pouvoir nous aimer nous-mêmes de nouveau et retrouver pour nous la joie de vivre. Nous voulons nous délivrer du joug déshonorant de servage du machinisme universel, dont l’âme est blême comme l’argent, et nous élever à la libre humanité artistique dont l’âme rayonnera sur le monde ; de journaliers de l’industrie, accablés de travail, nous voulons tous devenir des hommes beaux, forts, auxquels le monde appartienne, comme une source éternellement inépuisable des plus hautes jouissances artistiques.
Dans ce but, nous avons besoin de la force toute­-puissante de la Révolution ; car, seule est nôtre la force de la Révolution poussant droit à ce but, dont elle peut justifier la réalisation uniquement parce qu’elle exerça en premier lieu son activité à disloquer la tragédie grecque, à dissoudre l’État athénien.
D’où devons-nous donc tirer cette force dans notre état de débilité profonde ? D’où [tirer] la force humaine contre la pression paralysante d’une civilisation qui dénie tout à l’homme ? Contre l’outrecuidance d’une civilisation qui ne se sert de l’esprit humain que comme de la force de la vapeur dans une machine ? D’où [tirer] la lumière capable de dissiper cette barbare superstition régnante voulant que cette civilisation, cette culture aient en soi une valeur plus grande que le véritable homme vivant ? Voulant que l’homme n’ait que la valeur et l’importance d’un instrument aux mains de ces abstraites puissances dominatrices, et non par soi-même : comme homme ? »

jeudi 4 décembre 2014

Conscience professionnelle

 
Nikos Romanos, profil de terroriste.

C'est désormais officiel : le gendarme ayant tué Rémi Fraisse, l'autre soir, à coups de grenade offensive dans la gueule a très correctement exécuté son travail. Il a fait montre à cette occasion des plus hautes compétence et conscience professionnelles. Il ne sera de ce fait, à ce titre, pas inquiété ni par sa hiérarchie ni, évidemment, par la Justice ordinaire, ce qui serait, convenons-en, un comble. Il est à noter que partout sur cette planète, d'ailleurs, le bon sens roule ces temps-ci, en la matière, son chemin limpide et impitoyable. Par exemple, les assassins policiers de Michael Brown et d'une poignée d'autres noirs nord-américains, tout récemment, auront eux aussi bien fait leur travail. Non moins que les tortionnaires policiers du jeune anarchiste grec Nikos Romanos, lequel s'est, paraît-il, engagé dernièrement dans certaine grève de la faim que toute personne sensée et raisonnable ne pourra qu'estimer outrancière, comme l'engagement habituel des gens qui se rebellent çà et là, microscopiquement, comme M. Romanos, contre le travail bien fait tel que défini paradigmatiquement par la démocratie menant ce monde qui est le nôtre, et qui est un paradis. Un paradis indépassable. A moins, bien sûr, d'accuser un profil de terroriste endurci. Et pour se faire une idée adéquate de ce type de profil, ainsi que du sort qui l'attend, on se reportera avec utilité à la photographie ci-dessus.
 _____________________________________________________

Rassemblement en solidarité avec Nikos Romanos Jeudi 4 décembre 19h
place St Michel (Paris)

Lettre de Nikos Romanos (traduite par Non-Fides d’Indymedia Athènes) :
Asphyxie pour une bouffée de liberté
J’ai passé les examens nationaux [d’entrée à l’université] l’été dernier en prison et j’ai été accepté dans une faculté d’Athènes. Sur la base de leurs lois, j’ai donc le droit de commencer à prendre des permissions depuis septembre pour des raisons éducatives afin de suivre le programme de l’université. Bien entendu, les demandes de permissions que j’ai remplies ont terminé au fond d’un tiroir, fait qui me conduit à exiger ce droit avec pour arme mon corps. Il est nécessaire que je clarifie ici mes motifs politiques afin de donner un cadre autour du choix que je fais. Les lois, en-dehors d’être des outils de contrôle et de répression, sont en même temps utilisées pour maintenir des équilibres, ce que l’on appelle aussi le contrat social, qui reflètent des rapports socio-politiques et forment en partie certaines positions dans le cours de la guerre sociale.
C’est pour cela que je veux que mon choix soit le plus clair possible : je ne défends pas leur légalité, au contraire, j’use un chantage politique pour gagner des bouffées de liberté à la condition dévastatrice de l’enfermement. S’ouvre ici une discussion quant à nos revendications dans la condition de captif. Il est acquis qu’il y a toujours eu des contradictions dans de telles conditions et qu’il en existera toujours. Par exemple, nous avons participé à la grande grève de la faim des détenus contre le nouveau projet de loi alors que nous sommes des ennemis fanatiques de toutes les lois. Nombre de compagnons ont respectivement négocié leurs conditions de détention avec pour armes leurs corps (mises en détention préventives "illégales", refus de se soumettre à la fouille corporelle, maintien en prison) et ils ont bien fait. La conclusion est donc que, dans la condition où nous nous trouvons, nous sommes obligés de nombreuses fois de rentrer dans une guerre stratégique de position, ce qui est un mal nécessaire dans notre situation. Avec le choix que je fais, et dont les caractéristiques politiques sont spécifiés dans le titre du texte, l’occasion est donnée d’ouvrir une lutte dans une conjoncture particulièrement cruciale pour nous tous.
« Précisément, la poésie est l’art du résiduel. Elle est l’insoumis quand l’ordre du diaphane a fait son compte de tous les discours. Quand chaque mot a été soigneusement désinfecté et apprêté comme une marquise de cour. Parce qu’ils échoueront sur la couche du prince, quoiqu’ils s’effarouchent, et, pudiques, se drapent de vertus que, depuis belle lurette, ils ont perdues ou bues jusqu’à la lie du compromis et de la putasserie. La poésie est incompatible ou elle n’est rien ! »
 (Jean-Marc Rouillan, Lettre à Jules, mercredi 14 janvier 2004).

Compagon-ne-s, ils nous enferment depuis maintenant un bout de temps. Des blocus de flics et des pogroms de l’antiterrorisme aux commissions d’économistes qui exterminent tous ceux qui ne rentrent pas dans leurs statistiques. Des grands industriels grec qui résistent aux offensives des multinationales géantes en soutenant le socialisme tardif de SYRIZA à l’état d’urgence où les politiciens s’essayent au costume de l’ultra-patriotisme toujours esclave du bien de la nation. Des flics et de l’armée qui s’équipent d’armes dernier cri pour la répression des insurgés aux prisons de haute sécurité.
Appelons les choses par leur nom : ce que l’Etat exploite n’est rien d’autre que l’inaction qui s’est désormais établie comme solution naturelle. Il sera bientôt trop tard, et le pouvoir avec son bâton magique ne montrera de la pitié seulement à ceux qui se mettront à genoux docilement devant sa toute-puissance. Le système prévoit un futur où les révolutionnaires seront enterrés vivants dans des "centres de détention de correction intensive" et où sera mené leur destruction physique, mentale et morale. Un musée innovant de l’horreur humaine où les pièces exposées vivantes auront écrit au-dessus d’eux "exemple à éviter", cobayes humains sur lesquels seront testées toutes les intentions sadiques du pouvoir. Chaque personne répond aux dilemmes et fait ses choix. Ou bien spectateurs assis dans des chaises isolées à la vie castrée, ou bien acteurs des événements qui font le cours de l’histoire. Les yeux fixés sur l’horizon, nous avons vu ce soir-là de nombreuses étoiles tomber en traçant leurs propres chemins chaotiques. Et nous les avons comptées, encore et encore, fait des vœux, calculé les chances. Nous savions que notre désir pour une vie libre devait passer sur tout ce qui nous opprime, assassine, détruit, et c’est pourquoi nous avons sauté dans le vide, exactement comme les étoiles que nous voyons tomber. D’innombrables étoiles sont tombées depuis, l’heure est peut-être venue pour la nôtre, qui sait ? Si nous avions réponse à tout nous ne serions pas devenus ce que nous sommes, mais des salopards égoïstes qui apprendraient aux gens des manières de devenir des rongeurs qui s’entre-dévorent ainsi qu’ils le font aujourd’hui. Au moins, nous restons encore fermes et obstinés tels ceux de notre genre. Et tous ceux d’entre-nous qui, de douleur, ont fermé leurs yeux et voyagé loin, restent avec le regard fixé sur ce ciel nocturne que nous avons nous aussi regardé. Et ils nous voient tomber, étoiles belles et brillantes. Notre tour est venu. Nous tombons maintenant sans hésiter.
Je commence une grève de la faim le 10 novembre sans faire un pas en arrière, avec l’anarchie toujours en mon cœur.
Le responsable pour chaque jour de grève de la faim et de tout ce qui peut se passer d’ici-là est le conseil de la prison constitué du procureur Nikolaos Poimenidis, de la directrice Charalambia Koutsomichali ainsi que l’assistante sociale.

La solidarité c’est l’attaque
P.S. : À tous les "militants" de salons, les humanistes professionnels, les personnages "sensibles" de l’intellect et de l’esprit : allez voir ailleurs d’avance.
Nikos Romanos (Prison de Korydallos).
Lettre de Nikos Romanos du 3 décembre :
J’essaie de saisir sur papier la dernière pensée cohérente à l’occasion des évolutions récentes et du deuxième rejet de la demande de congé sabbatique.
Dès les premiers jours de la grève, je l’ai dit dans mon discours à la réunion de solidarité qui a eu lieu à Athènes, que le rejet du juge Nikopoulos qui depuis longtemps se déclarait incompétent est le début d’une stratégie étatique dans le but de m’éliminer. Cette évaluation politique a été absolument confirmée.
Dans un premier temps, à travers le mandat du procureur de la prison de Korydallos, Evangelia Marsioni, pour l’alimentation forcée, acte de véritable viol ayant conduit à la mort, entre autres, de Holger Meins en Allemagne et des membres du GRAPO en Espagne . Les médecins de l’hôpital ont jeté à la poubelle l’ordonnance du tribunal et refusé de commettre un tel crime étatique, ce qui est à leur honneur.

Mon appel à un conseil juridique hors de la prison, (un acte légal auquel de nombreux prisonniers font recours, lorsque le conseil de la prison rejette leurs demandes) a été rejeté au motif que la décision engage Nikopoulos, la même décision sur laquelle l’appel avait été déposé.
Pour ceux qui ont une compréhension de base en politique, l’intervention du ministère de la Justice la veille de la réunion du conseil était un mandat clair pour le rejet de la demande et je vais expliquer pourquoi. L’avis émis par le ministère de la Justice affirme qu’Athanassiou n’est pas responsable de ce qui suit : « Les congés sabbatiques sont accordés exclusivement par le conseil approprié (de la prison), qui est dirigé par le procureur, tandis que pour les détenus l’avis d’accord de l’organe judiciaire qui a ordonné la détention est nécessaire. »
En bref, la validité de l’appel est annulée directement par le ministre. Tout cela habilement couvert par la proposition pleine de non-sens pour des leçons par vidéoconférence au lieu de congés, ce qui est illogique parce que les cours exigent une présence obligatoire.
D’ailleurs, cela ouvre la voie, pour les conseils de prison, d’abolir complètement les congés, connus pour leur peur de responsabilité et la solution de téléconférence s’appliquera à tous les prisonniers. Dans la même logique, les visites avec nos familles auront lieu à travers les écrans pour des raisons de sécurité tout comme dans nos tribunaux. La technologie au service de la « correction » et de la justice. Du progrès humain ou du fascisme... l’histoire jugera.
À ce stade, il convient de mentionner le rôle du magistrat d’appel spécial, Eytychiou Nikopoulos, qui, dès le début de la grève de la faim, avait pris des mandats politiques clairs de ses supérieurs politiques du ministère de la Justice, c’est pourquoi tout le monde le considère comme responsable. En échange, il recevra sa promotion à la Cour suprême, comme c’était le cas avec son prédécesseur Dimitris Mokas, leader des dizaines de campagnes anti-anarchistes et répressives. Depuis, ce dernier profite du gros salaire de l’élite judiciaire payé par la Cour suprême. Aléatoire ? Je ne pense pas. Pour ma part, je continue, en surpassant toute chance de prendre du recul et je réponds avec lutte jusqu’à la victoire ou lutte jusqu’à la mort.
En tout cas, si l’État m’assassine avec son attitude, M. Athanasios et sa bande resteront dans l’histoire comme une bande d’assassins, instigateurs de torture et assassins de prisonnier politique. Espérons seulement trouver ces esprits libres qui jugeront la loi de la justice à leur manière.
En terminant, je veux envoyer ma complicité et mon amitié à ceux qui sont à mes côtés par tous les moyens. Enfin, quelques mots sur mes frères, Giannis qui se trouve aussi à l’hôpital, Andreas, Dimitris et d’autres. La lutte est porte aussi des pertes puisqu’aux chemins pour une vie décente, on doit prendre la mort par la main, au risque de tout perdre pour tout gagner. La lutte se poursuit avec le couteau au poing, encore et encore.
Tout pour tous !
Tant qu’on vivra et qu’on respirera, vive l’anarchie !
6 décembre rendez-vous dans les rues de la rage
ma pensée trainera dans les rues habituelles
parce qu’il vaut de vivre pour un rêve, même si son feu nous brûle
et comme on dit, force.

NB : Il est évident que je ne peux pas contrôler les automatismes sociaux. Cependant, les membres de Syriza et tous les commerçants d’espoir (parus à l’hôpital) ont pris la porte sur la gueule SANS DIALOGUE. Je souligne que j’ai officiellement signé mon refus pour toute alimentation forcée.

Nikos Romanos
3 décembre 2014

mercredi 3 décembre 2014

A la demande générale...

(Principe numéro un du Moine Bleu : toujours céder à la foule...)

lundi 1 décembre 2014

Les luttes des putes

Comme quoi, y a pas que des religieux au grand coeur, des antiféministes ethno-différentialistes ou des anti-impérialistes suprêmement bas de plafond qui publient à La Fabrique. Tout vient à point à qui sait attendre...



Venez rencontrer et discuter avec Thierry Schaffauser, autour de son ouvrage récemment paru : Les luttes des putes, à la librairie Les mots à la bouche (6 rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, 75004 Paris) : mercredi 3 décembre à 19h. 

***
Pénaliser, abolir, verbaliser, réprimer : tel est le bruit de fond commun aux discours sur «les putes», qu'ils émanent de députés, de féministes ou de maniaques de l'ordre moral et urbain. À contre-courant, ce livre défend l'idée de travail du sexe, idée scandaleuse entre toutes car elle implique une alliance entre le combat féministe, le combat ouvrier et celui des pauvres et des exclus. Se fondant sur son savoir historique et sur son expérience personnelle, Schaffauser dénonce les violences, décrypte les sollicitudes hypocrites et raconte l'histoire des luttes, en particulier la création du STRASS (Syndicat du travail sexuel), et ses rapports souvent conflictuels avec une «extrême gauche» confite dans la vertu. Un livre décapant et éclairant sur un sujet qu'il n'est plus possible d'éviter aujourd'hui.
 
Thierry Schaffauser, pédé, drogué, est travailleur du sexe et membre fondateur du STRASS (Syndicat du travail sexuel). 

Extrait : 

« Pourquoi le travail sexuel est-il réprimé ? Il ne s’agit pas uniquement, comme nous l’avons vu, d’une forme de contrôle patriarcal sur les femmes mais également d’une forme de contrôle social sur les plus pauvres qui sont maintenus dans  l’illégalité, en visant leurs moyens de vivre et de survivre. Ces moyens permettent parfois d’échapper au travail salarié, parfois d’en contourner les difficultés d’accès. La criminalisation du travail sexuel est à comprendre dans le prolongement du système carcéral et comme faisant partie d’un continuum de criminalisation des classes opprimées pauvres et tenues comme inférieures. À titre de comparaison, le recel, la mendicité et la vente de drogues sont aussi des métiers criminalisés parce que pratiqués par des pauvres. Ces métiers ne sont plus criminalisés et sont reconnus comme tels quand ils sont pratiqués par des puissants, qui se débrouillent pour que les drogues qu’ils vendent de façon industrielle soient légales (tabac et alcool notamment), pour renommer «fundraising» et «appel au mécénat» leurs collectes d’argent ou pour que leurs vols soient légalisés sous des formes acceptables de transactions et de spéculations financières, lors de crash boursiers ou de guerres, pour accaparer des ressources naturelles comme le pétrole. La prostitution fait partie de cette sphère des illégalismes, que l’on se situe en régime prohibitionniste, abolitionniste ou réglementariste (puisque sous ce dernier régime les formes de travail sexuel échappant au contrôle restent pénalisées). Certes, les prostituées sont, à l’initiative du féminisme d’État, progressivement assimilées à des victimes plutôt qu’à des criminelles. La loi de pénalisation des clients a par ailleurs prévu d’abolir le délit de « racolage passif ». Pourtant, dans la pratique, les arrêtés municipaux et préfectoraux sont encouragés par les mêmes féministes d’État en remplacement de la loi nationale sur le racolage (1). Ce nouveau discours officiel rend par ailleurs totalement invisible cet illégalisme, voire aggrave sa criminalisation. C’est très frappant avec la Suède ou la Norvège, pays défendus comme modèles où officiellement les prostituées ne sont jamais inquiétées par la police, mais où pourtant la police continue de jouer un rôle majeur dans la répression du travail sexuel, et de manière directe sur nombre de travailleuses du sexe, notamment les migrantes et les travailleuses séropositives en Suède. Un rapport de la police suédoise de 2012 déclare :
En février 2011, les autorités de police du comté de Halland ont décidé d’expulser une femme roumaine [...] Les autorités de police ont dit que la femme, qui gagnait sa vie par la prostitution, constituait une menace à l’ordre public et à la sécurité. La femme a fait appel au Bureau suédois de la Migration qui a rendu la même évaluation que l’autorité de police de Halland : nommément que la prostitution est en effet illégale en Suède, puisque l’achat de services sexuels est un délit. Cela signifie en pratique qu’un crime doit être commis selon la loi suédoise pour permettre à une personne engagée dans la prostitution de subvenir à ses besoins (2).
La décision a finalement été rejetée lors du procès car il s’agit d’une violation des directives européennes de liberté de mouvement. Cependant dans le cas d’une autre travailleuse du sexe issue de l’Union européenne la position du Bureau suédois de la Migration a été reprise : 
[...] la prostitution doit être vue comme un moyen malhonnête de subvenir à ses besoins selon la loi. La prostitution – qui ne peut pas avoir lieu sans qu’un crime soit commis – peut aussi être considérée comme une occurrence interdite d’un élément principal. Contrairement à un jugement précédent par le Ombudsman de la Justice, qui avait un lien avec la mendicité, l’expulsion dans cette affaire est considérée comme compatible avec la loi sur les étrangers (3).
L’absence de loi spécifique sur le racolage ne veut donc pas dire qu’aucune loi ne pénalise les travailleuses du sexe. En France, en plus des arrêtés municipaux et préfectoraux, les lois sur le proxénétisme qui, elles aussi, officiellement ne visent pas les prostituées mais les «protègent», sont très souvent, voire majoritairement, un moyen de criminaliser directement les travailleurSEs du sexe. En Norvège, des opérations de police ont été menées spécifiquement dans le but d’empêcher les travailleurSEs du sexe d’exercer dans des hôtels ou en intérieur. En Suède, la police explique qu’elle prévient les propriétaires des logements où vivent les travailleurSEs du sexe pour qu’ils les chassent de leur domicile. En France, il suffit qu’unE travailleurSE du sexe ait son nom sur le bail de l’appartement et en fasse profiter des collègues pour recevoir un client, et celle-ci est arrêtée pour proxénétisme. Concrètement, fin décembre 2013, c’est ce qui est arrivé à des travailleuses du sexe chinoises de Belleville et du XIIIe arrondissement. Celles qui ont un titre de séjour parviennent à louer une chambre qu’elles partagent à plusieurs et avec leurs enfants dans des conditions difficiles et, comme on l’imagine, dans une grande promiscuité. Elles n’utilisent pas ces chambres pour travailler mais pour y dormir puisqu’elles travaillent dans des caves. On ne peut donc pas dire qu’elles facilitent la prostitution d’autrui. Peu importe si aucun proxénète n’est trouvé, les femmes dont le nom est sur le bail des logements sont pourtant considérées comme proxénètes et celles qui sont sans papiers et qui contribuent elles aussi au loyer sont considérées comme victimes. Les «victimes» sont donc souvent embarquées par la police, avec leurs enfants, menottées, et détenues en centre de rétention pour entrave au droit au séjour. L’opération antitraite des êtres humains ne permet pas a priori d’arrestation de proxénète, mais déstructure l’organisation des travailleuses du sexe qui se retrouvent à la rue avec leur logement sous scellés ; cela facilite l’expulsion des migrantes, et satisfait les féministes et la gauche dans leur politique prétendument progressiste contre la prostitution et la traite. L’intérêt économique de cet illégalisme, c’est de maintenir et de reproduire un «salariat bridé», une main-d’œuvre très bon marché et asservie, pas seulement dans l’industrie du sexe, mais pour l’ensemble des métiers de service ou de travail domestique accessibles aux femmes migrantes. En cela, les abolitionnistes n’ont pas tout à fait tort de comparer la prostitution dans ses conditions actuelles d’exercice à de l’esclavage (4). Sauf que les abolitionnistes veulent dire par là que vendre des services sexuels, c’est par essence aliéner son corps à autrui. On peut se saisir autrement de cette comparaison – d’une manière bien plus exacte et efficace pour la lutte. L’esclavage de plantation aux États-Unis était caractérisé par un ensemble de mesures qui contraignaient à l’extrême la force de travail noire : aucune liberté pour choisir son employeur, aucune marge de manœuvre sur le temps de travail, aucun pouvoir de négociation, interdiction du port d’arme, condition héréditaire, etc. Ce sont ces conditions qui ont permis à l’esclavage colonial d’être une aubaine pour le capitalisme naissant. Les mesures de prohibition ou de prétendue «abolition» de la prostitution remplissent, toutes proportions gardées, une fonction similaire : construire un statut d’exception, en marge du salariat conventionnel, pour intensifier l’exploitation et réduire à néant le pouvoir de négociation des travailleurSEs. Les luttes des travailleurSEs du sexe visent, en première instance, à ébranler tout dispositif d’exception qui accentuerait le pouvoir des patrons et des clients. »
________________________________________
  • 1. Par exemple les arrêtés des communes de Lyon, d’Albi ou Toulouse. Najat Vallaud-Belkacem a voté celui de Lyon mais, officiellement, les féministes d’État ne soutiennent pas directement ces communes. Je fais référence à l’exposé des motifs de la proposition de loi Olivier/Coutelle qui rappelle aux maires leur pouvoir d’adopter des arrêtés.
  • 2. Rapport Polisen, Trafficking in Human Beings for Sexual and Other Purposes, 2012
  • 3 Ibid.
  • 4. Par exemple, Catherine Albertini, « Fantine ou la liberté de se prostituer », août 2014.

Volvik Dialektik

Les vacances de Hegel, 1959.

« Mon dernier tableau a commencé par la question : Comment peindre un tableau dont le verre d’eau est le sujet ? J’ai dessiné de nombreux verres d’eau. Une ligne se trouvait toujours dans ces dessins. Ensuite cette ligne s’est écrasée, et a pris la forme d’un parapluie, puis ce parapluie a été mis dans le verre, et pour finir le parapluie s’est ouvert et a été placé en dessous du verre d’eau : ce qui me semble répondre à la question initiale.
Le tableau ainsi conçu s’appelle : Les vacances de Hegel.
Je crois que Hegel aurait aimé cet objet qui a deux fonctions contraires : repousser et contenir de l’eau. Cela l’aurait sans doute amusé comme on le peut en vacances...
Bien amicalement à vous, 
René Magritte. »

(Lettre de René Magritte à Maurice Rapin, 22 mai 1958).
 

dimanche 30 novembre 2014

samedi 29 novembre 2014

jeudi 27 novembre 2014

Evil

Fall'n Cherube, to be weak is miserable
Doing or Suffering : but of this be sure,
To do ought good never will be our task,
But ever to do ill our sole delight,
As being the contrary to his high will
Whom we resist. If then his Providence
Out of our evil seek to bring forth good
Our labour must be to pervert that end,
And out of good still to find means of evil.

(Milton, Paradise Lost, I, 157)




Ange déchu, tu sais quoi ? 
Etre faible, c'est vraiment trop l'seum !
Soit qu'on agisse soit qu'on subisse, j'vais pas t'réciter l'Te Deum :
Faire le bien, toi-même tu sais, jamais ne s'ra notre 

boulot,
Et faire le mal, toujours, demeur'ra  
not'  kif le plus haut,
Y a pas photo,
Juste le contraire de c'qu'il aurait  pas dû espérer 
trop,
Exact l'inverse de c'qu'il avait misé sur nos os,
et nos cerveaux,
Ouais, poteau :
Notre adversaire, là-haut, 

En bête de rage comme un vieux 
charclo 
T'as qu'à lui dire, s'il veut, de s'accrocher comme un fou :
Celui à qui tu m'verras jamais lâcher
Walou,
Sa Providence, à lui, voudrait peut-être 

Faire un bien de notre mal ?
Wesh, tu crois vraiment que tu vas pouvoir la faire comme ça, 
juste à l'amicale ?
Notre taf à nous, ça sera de faire déraper tout c' beau projet 

Initial,
Et dans le bien, quoi qu'il en coûte, frère,  

Plutôt trouver par tout moyen radical,
Idéal, 
La meilleure et la plus sûre de toutes les routes 
Vers le mal.

mercredi 26 novembre 2014

Borges sur Villiers de l'Isle-Adam


 Villiers, par Henry de Groux

« Jean Marie Mathieu [sic] Philippe Auguste, comte de Villiers de l'Isle-Adam, naquit en Bretagne le 7 novembre 1838 et mourut à Paris, à l'hôpital des Frères de Saint-Jean-de-Dieu, le 19 août 1889. L'irresponsable et généreuse imagination des Celtes fut l'un des dons que lui conféra le hasard ou le destin, de même que l'illustre naissance - il descendait du premier Grand maître des Chevaliers de Malte, - le sonore dédain de la médiocrité, de la science, du progrès, de son époque, de l'argent et des gens sérieux. Son Ève Future (1886) est l'un des premiers exemples de fiction scientifique qu'enregistre l'histoire de la littérature, et c'est aussi une satire de la science. Le drame Azel [Axël] recrée le thème de la pierre philosophale. La Rébellion [La Révolte], jouée pour la première fois à Paris en 1870, devance la Maison de poupées d'Ibsen. Romantique à la manière rhétorique des Français, il déclare que le genre humain se divisait en romantiques et en imbéciles. Les moeurs de son époque exigeaient qu'un écrivain fût prolixe non seulement en phrases mémorables mais aussi en épigrammes impertinentes. Anatole France rapporte qu'il alla le voir un matin, chez lui, pour lui demander des détails sur ses ancêtres. Villiers lui répondit : «Vous voulez qu'à dix heures et en plein soleil je vous parle du Grand maître et du célèbre Maréchal ?»
Assis à la table de Henri V, aspirant au trône de France, et l'entendant critiquer quelqu'un qui avait tout sacrifié pour lui, il lui dit : «Sire, je bois à la santé de Votre Majesté. Vos titres sont décidément indiscutables. Vous avez l'ingratitude d'un roi». 
Il était grand ami de Wagner. Comme on lui demandait si sa conversation était aimable il répondit durement : «La conversation de l'Etna est-elle aimable par hasard ?» 
Dans sa vie comme dans son oeuvre, il est quelque chose de très bouffon ; le fait d'être aristocrate et très pauvre favorisait, il est vrai, cette attitude. On peut penser aussi que Villiers, par l'image qu'il essaie toujours de projeter face à la société parisienne, se défendait essentiellement. Sa petite taille ne le mortifiait sans doute pas moins que sa pauvreté, laquelle atteignit parfois la misère.
Jusqu'où un poète peut-il, aussi riche soit son imagination, s'évader de sa date dans le temps et de son lieu dans l'espace ? Il est évident que la Vérone de Roméo et Juliette n'est pas précisément située en Italie ; il est évident que les mers magiques de la Ballade du vieux marin de Coleridge sont le rêve magnifique d'un poète méditerranéen de la fin du XVIIIème siècle, non la mer de Conrad, non la mer de L’Odyssée. Écrirai-je moi-même un jour un poème qui ne se situe pas à Buenos Aires ? Il en est de même de l'Espagne et de l'Orient de Villiers ; ils sont aussi français que la laborieuse Salammbô de Flaubert.
Le meilleur récit de notre série est l'un des chefs-d'oeuvre de la nouvelle : La Torture par l’espérance. L'action se passe dans une Espagne très personnelle et la date en est vague. Villiers n'en savait pas beaucoup sur l'Espagne, tout comme Edgar Allan Poe ; pourtant La Torture par l’espérance et Le Puits et le pendule sont pareillement inoubliables, l'un et l'autre connaissant la cruauté que peut atteindre l'âme humaine. Dans Poe, l'horreur est d'ordre physique ; Villiers, plus subtil, nous révèle un enfer d'ordre moral. À l'incroyable Espagne de La Torture par l'espérance succède l'incroyable Chine de L’Aventure de Tsé-i-La. Le récit porte en épigraphe : «Devine ou je te dévore», que Villiers attribue ingénieusement au Sphinx. Cet artifice a pour objet de tromper le lecteur. Tout le récit est basé sur la superbe des deux personnages et sur l'atroce cruauté de l'un d'eux ; la fin nous révèle une générosité insoupçonnée, qui renferme une humiliation. L’Enjeu cache une affirmation de toutes les sectes protestantes ; sa force réside dans le fait que l'homme qui la révèle nous avoue implicitement que son âme est perdue. Le thème de La Reine Ysabeau est, une fois de plus, la cruauté des puissants, enrichie ici par la passion de la jalousie. Le dénouement, inattendu, n'en est pas moins atroce. Le Convive des dernières fêtes commence délibérément de manière frivole ; rien de plus futile que de joyeux fêtards sans soucis décidés à s'amuser jusqu'à l'aube ! L'apparition d'un nouveau participant assombrit l'histoire et la mène jusqu'à une horreur où, incroyablement, convergent la justice et la folie. De même que le parodique Don Quichotte est un livre de chevalerie, Sombre récit, conteur plus sombre est, tout à la fois, un conte cruel et la parodie d'un conte cruel. De toutes les pièces de Villiers, Véra est, sans doute, la plus fantastique et la plus proche du monde onirique de Poe. Pour consoler sa tristesse, le protagoniste crée un monde hallucinatoire ; cette magie reçoit une récompense, un objet minuscule et oublié qui renferme une ultime promesse.
Villiers, à Paris, voulait jouer avec le concept de la cruauté, tout comme Baudelaire jouait avec le mal et le péché. Aujourd'hui, malheureusement, nous nous connaissons trop pour jouer avec eux. Contes Cruels est à présent un titre ingénu ; il ne l'était pas lorsque Villiers de l'Isle-Adam, mi-grandiloquent, mi-ému, le proposa aux cénacles de Paris. Ce grand seigneur presque indigent, qui se sentait le protagoniste endeuillé de duels imaginaires et d'imaginaires fictions, a imposé son image dans l'histoire de la littérature française. Moins qu'à Véra, moins qu'au Juif aragonais, moins qu'à Tsé-i-La, il est vrai, nous pensons et continuerons de penser à Villiers de l'Isle-Adam. »

(Jorge Luis Borges, introduction au recueil de Villiers édité par ses soins pour le compte des éditions FMR-Panama, dans la Bibliothèque de Babel, qu'il dirigeait alors, en 1978).