samedi 2 avril 2016

French Theory (1) Richard-Derrida : le thème contre la différence.


Comment se fait-il qu'on ne s'exprime souvent jamais plus authentiquement, en matière de littérature ou de philosophie, qu'en commentant l'oeuvre d'un autre ? Autrement dit, pourquoi et comment la critique littéraire extérieure fournit-elle, pour nombre de critiques eux-mêmes, la meilleure clé d'accès à leur plus profonde intimité ? Nous avons là-dessus un point de vue, volontiers subjectiviste, si l'on entend par là une tendance à croire possible une vaste fusion subjective des intérêts, désirs et représentations humains à l'aune d'un certain principe - rationnel - d'identité, lequel n'équivaut point pour nous de manière nécessaire, pour jouer sur les mots, à un assujettissement, à une perte obligatoire de liberté individuelle au bénéfice de quelque terrifiant grand-Même. En tant, de fait, que marxistes extrêmement vulgaires et orthodoxes, nous considérons clairement, sur ces questions, comme notre ennemie principale l'idéologie déconstructrice dominante : en particulier celle soutenant fanatiquement, matin, midi et soir, la Différence (la différance derridienne) à l'encontre d'une telle croyance politique en ce genre d'unité finale sujet-objet : la coïncidence, finalement arrachée par l'homme, à une identité non-mutilée, à la faveur du communisme. Vieilles lunes, nous direz-vous, que tout cela. Certes. Mais c'est qu'il nous tombe ces jours-ci entre les mains un très précieux et exaltant ouvrage - aujourd'hui bien oublié - de Jean-Pierre Richard consacré à Mallarmé, ouvrage dont les critiques caractéristiques qu'il a suscitées au temps de sa publication, essentiellement sur cette question d'une confluence vers le même (à travers, en l'espèce, la notion défendue de thème poétique) fournissent un exemple adéquat de la vigueur, persistante dans la France d'aujourd'hui (où la déconstruction règne depuis quatre décennies, que ce soit dans la majeure partie du gauchisme ou dans l'université bourgeoise, la seconde fournissant la pouponnière, puis la retraite dorée évidentes du premier), de ce type d'affrontement conceptuel. Le même, donc, la possibilité d'un certain commun, d'un côté, contre la Différence absolue, de l'autre, antédiluvienne chimère, pourtant, libérale et individualiste, simplement remise au goût du jour.  
Mais présentons d'abord, si vous le voulez bien,  les protagonistes de l'affaire.

Mallarmé

Le Thème richardien.

Durant les années 1950-60, en France, les divers travaux d'interprétation littéraire de Jean-Pierre Richard contribuent à établir, progressivement, de manière paradigmatique, les cadres du problème philosophique d'un rapport du sujet - ou d'une trace du sujet - à l'être et à la possibilité même du langage. La publication, en 1961, du livre L'univers imaginaire de Mallarmé constitue sans doute, au sein d'un tel processus, une espèce d'acmé, le moment de cristallisation d'une dominante thématique.
L'ouvrage rencontre très vite sa réaction, sa série d'effets et de répliques vis-à-vis de laquelle Michel Foucault note simplement et sobrement, quelques années plus tard, que " le voici solidaire." 1
Presque simultanément, Gilles Deleuze oppose ainsi violemment, dans son Nietzsche et la philosophie, deux jeteurs de dés selon lui inconciliables : un Zarathoustra défenseur du chaos et du hasard, d'un côté, un Mallarmé nihiliste, de l'autre, métaphysicien honteux, et adepte de la profondeur platonicienne. 
Richard est précisément l'interprète de cette profondeur poétique2 suspecte à Deleuze, et à la tentation de laquelle ses adversaires l'accusent de ne pas être resté insensible.3
Le projet récurrent de Richard pourrait - à le définir en termes freudiens - être dit un projet de liaison, visant à ramasser telle prolifération lexicale primaire sensible chez un poète, ou un littérateur, en une perspective sémantique, indiscutablement synthétique ou totalisante4, accompagnant toujours, de manière diffuse, la dissémination signifiante. Ce que l'on nomme le thématisme de Richard se trouve toujours présent comme soubassement, puissance pélagique d'ordonnancement d'un chaos littéraire personnel, le désordre de l'oeuvre rejoignant celui, intérieur, de l'auteur, de son existence même, de son existence minuscule plutôt que psychologique-biographique (celle regroupant les traces infimes et marginales de ses oeuvres non-abouties, papiers, notes, etc, bref : tout cet appareil à la fécondité encore largement étrange pour l'époque, dont Foucault désigne la promesse critique qu'elle représente sous l'expression " fonds de langage stagnant ").5 
Mallarmé, pour Richard (comme, de manière symétriquement polémique, pour le premier Deleuze) serait alors pleinement intelligible comme faisceau exemplaire, comme Je6, sa détestation de la matière multiple trouvant une issue dans son élévation à l'ordre, nécessairement fulgurant et transitoire, certes (Richard emploie les termes de vaporisation, d'éventement, d'"effulgences"...) de l'unité thématique. Au moyen d'un certain nombre (gigantesque, donc forcément limité) de thèmes et d'images-clés revenant régulièrement, en indiquant aux signifiants une manière de cap (tous azimuts), Mallarmé rendrait possible non seulement l'aperception de son mystère personnel (ce "Je" lié), mais aussi celui de cette capacité, gisant dans l'herméneutique littéraire, de produire chez le critique (chez le lecteur) un écho altérant, plutôt que désaltérant, de l'oeuvre étudiée. Ce qui transparaît chez Richard lisant Mallarmé relève, en effet, ni plus ni moins de la recréation d'une oeuvre, le surgissement de nouveau via le regard posé sur un donné, la constitution active d'un lecteur par sa lecture, de fait ordonnée selon ses propres (pré)supposés. De même, on le sait, Mallarmé entendait procéder par invention d'un langage neuf dessus la ruine du mot de journal, ou " de pure acceptation (comme chez les bavards et les hommes quotidiens)." 7
Cette unité de l'oeuvre demeure, donc, virtuelle et fulgurante en acte. Son appréhension est explicitement dialectique, toute cohérence s'y faisant jour se trouvant aussitôt dissoute dans la présentation d'un cortège presque infini d'images, de métaphores, de polysémies. Le thématisme de Richard entend bien, néanmoins, opposer à cette dissémination sémique une réconciliation ou, selon ses propres termes, un équilibrage du même : " Comment la force, la dérive, la déliaison désirante et déchirante du sauvage peuvent-elles se conjoindre aussi à des formes fixes, limitées, équilibrées, réconciliées en somme, tout en continuant cependant à y faire sentir - car sans cela ce serait ennui, léthargie ou simple conformisme - l'écho, le rythme de leur battement incoercible ? " 8
D'où le recours mallarméen à une poignée d'images ou d'archétypes (le blanc, l'éventail, etc) ouvrant un flux de correspondances - bien trop timide, comme nous le verrons, pour les tenants futurs de la déconstruction (lesquels estimeront en substance que le thématisme richardien en dit soit trop soit rien, s'effondrant ainsi, comme concept, en quelque sorte dès la naissance). Richard affirme, chez Mallarmé, une tendance à la recherche perpétuelle d'une harmonie supérieure réconciliant, dans le langage et à l'aune du bonheur d'existence (extra-littéraire, donc) tout un ensemble de termes, de signifiants affrontés. Le conflit, la différence, l'incompréhensible prennent fin, pour ainsi dire. Richard ambitionne ("rêve", dit Foucault 9) d'instituer "entre toutes les oeuvres particulières et tous les registres - sérieux, tragique, métaphysique, précieux, amoureux, esthétique, idéologique, frivole - de cette oeuvre, une relation d'ensemble qui les oblige à mutuellement s'éclairer".10 
Le Mallarmé de Richard sera "lui-même, de cette oeuvre nécessairement fragmentaire, le point virtuel d'unité." 11
Cette quête richardienne d'unité paraît évidemment beaucoup devoir à Hegel. Mallarmé, déjà, semble avoir manifesté vis-à-vis de Hegel de l'intérêt, du moins vis-à-vis de sa Logique, seul ouvrage disponible à son époque, dans la traduction française de Vera.12 Et au moment de la publication de L'univers imaginaire de Mallarmé, cet hégélianisme mallarméen est plus que supposé chez maints interprètes, au point de provoquer des débats largement concentrés sur ce point. À un Gardner Davies, par exemple, proposant, en 195513, de lire le Coup de dés comme la parabole d'une sortie nécessaire, d'un auto-mouvement hors la positivité vide - suivi d'un retour à soi - de l'Idée : en d'autres termes, comme dévoilement poétique de ce procès de manifestation (ou phénoménologique), s'oppose Jean Hyppolite qui, s'il estime fondé le rapprochement du Coup de dés et de la Logique de Hegel, précise immédiatement qu'il s'agirait, alors, d'une Logique "devenue sa propre mise en question." 14 Le Coup de dés procéderait davantage, selon lui, de l'expression d'un échec structurel, aux yeux du poète, de toute communication et tentive de construction d'identité, ou de totalité, par le langage lui-même. Il est vrai que nous avons bien affaire, dans ce poème, à un naufrage absolu.
Reste qu'en ce projet critique dialectique, Richard n'est alors pas isolé, loin s'en faut. Ce qui distingue, cependant, son hégélianisme de celui d'un Davies ou, plus tard, d'un Georges Poulet, réside assurément dans cette empathie critique propre à Richard, aux termes de laquelle la totalité réconciliée, découverte chez tel auteur étudié (Mallarmé, en l'espèce, mais aussi chez Baudelaire ou Céline, ayant pourtant, eux, manifestement fui comme la peste toute perspective de "réconciliation"), se présente au fond comme co-construction d'un "Je" impassible et abstrait (celui, aussi bien, du critique) relativement soustrait aux détermination et médiations historiques. C'est ce que soupçonne liminairement Foucault dans son article de 1964 : "De quoi Richard parle-t-il au juste ? De Mallarmé. Mais voilà qui n'est pas absolument clair." 15 
Richard lui-même se montrera là-dessus infiniment plus clair : "Je ne peux écrire, dit-il, c'est ma loi, qu'à partir de l'écriture de l'autre, j'ai besoin de ce détour par l'altérité, même, et surtout, peut-être, pour évoquer le plus personnel."16
Telle est, donc, cette dimension échoïque profonde - à la fois empathique et créatrice - de la critique richardienne : l'écho en tant que fusion circulante du critique et de l'oeuvre critiquée. Dans son analyse d'Enfances Narcisse de Claire Nouvet, Jérémie Majorel note que cette dernière : "réhabilite la nymphe Écho, trop souvent négligée par les commentateurs du mythe, même chez les plus pénétrants comme Blanchot, qui la réduisent à un pur et simple son répétant de l'extérieur la parole d'un autre. Claire Nouvet montre au contraire qu'Écho altère la parole de l'autre qu'elle itère. Elle est source d'altération plus que de désaltération. La nymphe détourne insidieusement les paroles de Narcisse pour y immiscer l'expression de son propre désir : elle change leur intonation, joue sur l'amphibologie de certains termes, tronque des morceaux de phrases, en accompagne certaines de gestes évocateurs... Si Hermès est le patron de l'herméneutique, Theuth le dieu tutélaire de la déconstruction, la nymphe Écho pourrait être le double mythique de la critique thématique." 17
En sorte que ce narcissisme-échoïque richardien insisterait davantage, dans le procès d'Aufhebung18fondant explicitement son projet critique, sur le moment identifiant du thème plutôt que sur le moment différenciant du signe. Ce que Georges Poulet reproche, au nom de Hegel même19, à Richard (coupable d'une "empathie critique" jugée chez lui trop vive vis-à-vis de Mallarmé), d'autres, à commencer par Derrida, le mettront au compte du principe thématique "objectif" lui-même, principe alors désigné comme génétiquement idéologique et - ce qui revient au même - conservateur. C'est, pour Derrida, l'Aufhebung hégélienne tout entière qui se révèle impossible, chez Richard comme partout ailleurs.20

Jacques dérida.
Paraît-il.


La Différance derridienne.


Cette impossibilité hégélienne de l'identité est en effet étendue par Derrida à la pensée structurale, le thématisme de Jean-Pierre Richard participant de l'une et de l'autre. Et via sa critique serrée exercée contre cette manière d'arraisonnement de l'oeuvre mallarméenne opéré par Richard, c'est à toute conception tentée de réduire chaque signifiant de langage à un contenu signifié, à une présentation actuelle de sens satisfaisante que Derrida s'oppose.
Dans la perspective structurale saussurienne qu'adopte Richard, la valeur revêtue par chaque signifiant est une valeur de réciprocité fondamentale. Tel mot n'acquiert sa légitimité, au sein d'une structure de langage, que dans la différence nécessaire, la nuance particulière du rapport qu'il entretient vis-à-vis d'un autre mot, issu d'un même champ de signification. Le terme de nouvelle, par exemple, se trouvera défini dans le rapport de différence qu'il entretient génétiquement à celui d'information. Derrida juge en quelque sorte insuffisante cette différenciation structurale fondamentale, car elle en vient malgré tout à admettre, pour lui, la prévalence d'un contenu, tout nuancé et multiple soit-il reconnu, sur une présence à ses yeux nécessairement évanescente, évanouissante, dudit contenu, dont la solidité ou le maintien identitaire serait une illusion, et l'être même ne pourrait être conçu que comme trace, reflet ultime d'une seule vérité de passage. Admettre, en dernière analyse, un signifié derrière le signifiant, quelque précaution de réciprocité nécessaire que prenne la pensée structurale, revient toujours à valider cette hypothèse métaphysique, en l'espèce logocentriste (phallogocentriste, dit Derrida, insistant ainsi sur la dimension autoritaire et dominatrice de cette tendance inconsciente) fondant la pensée occidentale, et prétendant au fond assujettir la multiplicité de l'être, sa capacité essentielle de différenciation radicale, à une liaison (un ligotage, en l'espèce) de la différence par l'identité. Le signifiant demeure sommé de présenter un sens. Lorsque Richard postule, chez Mallarmé, une structure poétique associant des lexèmes et les groupant en thèmes suffisants, lesquels sont ainsi susceptibles, ne serait-ce qu'en puissance, d'être identifiés, dénombrés relativement précisément, lorsqu'il estime décisive, chez le poète, la volonté réconciliatrice d'associer des éléments lexicaux pour produire un tiers sens, nouveau, certes, mais désormais figé en cette pseudo-nouveauté, il manque, selon Derrida, la vérité de différance du mot, qui, ainsi que l'indique ce A de la différance derridienne demeure, irréductiblement, une vérité de report : dans l'espace lexical, d'abord (le rapport de dérobade perpétuel, infini par dé-finition, en regard de chaque nuance infime portée par le terme voisin), dans le temps, surtout, lequel interdit de toute nécessité qu'un même sens reste attaché à un même mot. L'expression toujours nouvelle dans le temps de chaque mot contrecarre génétiquement toute possibilité que lui corresponde un sens unique adéquat. Or, c'est précisément, chez Richard, la répétition mallarméenne de tel terme qui commande l'établissement progressif, tâtonnant, d'un sens qui lui convienne. L'identité se voit issue de la différence, elle finit par asseoir - sur elle - son triomphe. À l'itération revendiquée par Richard (lequel suit là les linguistes structuralistes Greimas et Cortès)21, à ce calage processuel et phénoménologique du sens, Derrida oppose la notion d'itérabilité, posant - à l'inverse - que c'est justement dans la répétition d'un mot que la différence radicale portée par le signifiant s'avère de la manière la plus irrésistible. Là où, pour Richard, la cohérence du texte mallarméen est à chercher dans l'itération ou itérativité, "le long d'une chaîne syntagmatique, de classèmes qui assure au discours énoncé son homogénéité"22 , l'itérabilité derridéenne " altère, elle parasite et contamine ce qu'elle identifie et permet de répéter ; elle fait qu'on veut dire (déjà, toujours, aussi) autre chose que ce qu'on veut dire, on dit autre chose que ce qu'on dit et voudrait dire, comprend autre chose que..., etc " 23. Ce dont la linguistique structurale se trouve embarrassée, et qu'elle considère comme secondaire, soit l'excédent de sens nécessaire porté par le signifiant au gré, notamment, des changements de contexte auxquels se verra soumise l'émission d'un "même" mot, Derrida le tient, lui, pour l'essentiel : cette inadéquation du signifiant à quelque signifié figé que ce soit l'accompagne comme son ombre. Son ombre ou encore son pli : le dedans de son dehors, ce dernier terme offrant à Derrida l'occasion d'un affrontement explicite avec le thème de Richard. Que Mallarmé évoque dans sa poésie de manière répétée, peut-être obsessionnelle, une aile d'oiseau, un éventail, et maints autres objets et images susceptibles d'accueillir en eux, en elles, cette idée d'un pli, d'un déploiement dévoilant autant que dissimulant (un visage derrière l'éventail), et c'est alors au nom de cette Idée même, de cet acheminement nécessaire du signifiant vers l'Idée (hégélienne, identitaire, itérative) que surgira le thème de liaison richardienne. Pour Derrida, il serait aisé de démontrer que cette notion de pli, loin de rassembler des images à l'aune d'un seul grand champ de signification métaphorique (celui, en l'occurence, chez Mallarmé et selon Richard, d'intimité) pourrait, à tout aussi bon droit renvoyer à "tout ce qui dans le pli marque aussi la déhiscence, la dissémination, l'espacement, la temporisation, etc"24. L'association, de fait, d'un signifié à un signifiant procède toujours d'une décision autoritaire, et arbitraire. La logique thématique est vouée à s'auto-détruire : d'une part, elle rassemble les signifiants en faisceaux de signification, jusqu'à constituer des blocs métaphoriques homogènes jugés par elle satisfaisants, d'autre part elle s'arrête aussitôt qu'elle s'élance tête baissée dans un tel projet de maîtrise et de domination du multiple signifiant, puisque cette constitution nécessairement limitée (non infinie) de blocs métaphoriques ne peut apporter satisfaction. Derrida n'est d'ailleurs pas sans reconnaître un certain mérite paradoxal, une certaine dignité suicidaire, en quelque sorte, à cette plasticité richardienne faisant glisser ainsi productivement, d'un sème à l'autre, l'interprète de Mallarmé, selon une méthode revendiquée et défendue.25 Le problème, c'est qu'un tel processus de glissement métaphorique est, on l'a dit, virtuellement infini. Pourquoi s'arrêter, en effet, à tel champ fermé : le blanc, le pli, l'azur, l'intimité, etc ? Pourquoi enclore semblablement, comment délimiter de cette façon la profusion métaphorique objectivement et perpétuellement à l'oeuvre chez Mallarmé, et dissolvant par avance (différant) tout sens établi, adéquat ? Derrida suit ici Nietzsche : si tout est métaphore, plus rien ne l'est, les métaphores débarquant, par définition, en désordre, en "cohues" incompréhensibles, c'est-à-dire immaîtrisables. Le signifiant ne peut jamais se voir limité dans un tel glissement de différance qui lui est consubstantiel. Telle est au fond la seule vérité qu'il se puisse reconnaître : une vérité de dissémination. Et c'est précisément au moyen de cette notion, donnant le titre à son fameux ouvrage de 1972, que Derrida dispute à Richard le droit d'enrôler Mallarmé dans sa trouble campagne de sens : si Mallarmé est bien ce poète subversif, délibérément radical, que Derrida aperçoit (et, avec lui, les membres du groupe sollersien Tel Quel s'intéressant également à lui), c'est parce qu'il conserve sa liberté inaliénable au signifiant, que chez lui tout sens, toute hypothèse métaphysique de sens transcendantal à accoler au signifiant, se trouve dynamitée, avec la même violence - textuelle - qu'emploient à son époque les anarchistes de la propagande par le fait (vis-à-vis desquels on sait que Mallarmé sympathisait largement) à volatiliser le corps effectif du bourgeois et de la société de classe. Ce dynamitage passe évidemment par le paratextuel, quand l'interprétation structuralo-hégélienne s'en tient, elle, pour commencer, dans son projet métaphorique-unitaire, au mot déjà constitué, déjà donné. Or, ce mot porte en lui-même, dès l'orée de sa constitution, sa différance avec les lettres qui le constituent : leur diversité typographique, sans oublier les blancs séparant ou plutôt prolongeant celles-ci (des blancs tout autres que ces simples blocs thématiques de blancheur identifiés par Richard) en leur pouvoir marginal (la marge du paragraphe, sa périphérie revenant ici constituer le centre de commandement du processus dynamiteur différanciant, disséminant le sens en cette explosion colossale ininterrompue). Derrida écrit ainsi, contre l'usage richardien dépréciatif du terme de dissémination (repris, selon lui coupablement, d'un passage des Mots anglais de Mallarmé) : "La dissémination de blancs (nous ne dirons pas de la blancheur) produit une structure tropologique qui circule infiniment sur elle-même par le supplément incessant d'un tour de trop : plus de métaphore, plus de métonymie. Tout devenant métaphorique, il n'y a plus de sens propre et donc plus de métaphore. " 26 L'inquiétude, voire la haine ressentie par Mallarmé, selon Richard, envers la matière, le hasard, le chaos, bref la liberté du mot devant le sens ne peut résister, à supposer même qu'on en reconnaisse la trace consciente dans les écrits du poète, pour Derrida, à la puissance objective, littéralement vertigineuse, de libération reposant dans le corpus mallarméen (son Livre non-écrit accueillant, seul, une identité, mais précisément une identité sans lieu : l'identité comme utopie). Mallarmé ne saurait être présenté comme cette sorte de "nihiliste" platonicien ou hégélien fustigé par le premier Deleuze dans Nietzsche et la philosophie (réaction vigoureuse, selon toute probabilité, premier effet direct, comme disait Foucault, dont le livre de Richard, publié l'année précédente, dût être tenu solidaire). Mallarmé n'est en effet " séparé de ce qu'il simule que par un voile à peine perceptible, dont on peut tout aussi bien dire qu'il passe déjà - inaperçu - entre le platonisme et lui-même, entre le hégélianisme et lui-même. Entre le texte de Mallarmé et lui-même. Il n'est donc pas simplement faux de dire que Mallarmé est platonicien ou hégélien. Mais ce n'est surtout pas vrai."27 À moins qu'on entende par là ("platonicien") possible d'apercevoir avec Platon, de manière négative, la vérité négative de l'écriture, du Biblios, du Livre, en face d'un Logos d'ordre et de contrôle maîtrisant son sujet, fixant le savoir dans ses limites, dans son essence de vérité fixe : par coeur, comme le dit le Phèdre. La graphie pour elle-même, mallarméenne en l'espèce, représente ainsi pour Derrida, en regard du discours de maîtrise et de sens, cet espèce de remède-poison ambivalent, un "pharmakon" : une substance anti-substantialisation, permettant de traiter la coagulation du sens, de restituer au signifiant son pouvoir de dissémination distributive illimitée.28C'est bien un "déplacement [souligné par nous] que nous nommons par convention "mallarméen" (La dissémination, p. 235) que la déconstruction oppose à l'idéalisme du sens, comme une position nietzschéenne thérapeutique, une position de santé, fermement affirmée en face de la dégénéré-sens, de la maladie du sens. La lecture de Julia Kristeva29 suggérerait, plus psychanalytiquement, qu'au rappel de Claudel, présentant, lui, plutôt un Mallarmé avide de sens, toujours soucieux de cette question en face des choses : " Qu'est-ce que ça veut dire ? ", il conviendrait de répliquer alors par cette question seconde différanciée : "Qu'est-ce que ÇA veut dire ?" : question absolument insoluble, en termes freudiens, mais à laquelle Mallarmé répond, cependant, par déplacements incessants - pulsionnels - de signifiants. À la différence de la linguistique structurale n'admettant toujours, en sa variante thématique richardienne de critique littéraire, qu'un nombre limité de blocs métaphoriques-signifiés, à la différence même de la grammaire générative chomskyenne acceptant une masse toujours plus gigantesque, presque infinie donc déterminée, d'embranchements et de connexions lexicales liant des termes malgré tout donnés, malgré tout disponibles en une certaine quantité, l'embranchement mallarméen, lui, excéderait a priori toute limite contingentée de sens possible, toute isotopie, du fait de l'anarchie mystérieuse, irréductible, de sa disposition marginale (le texte, les lettres, les blancs du Coup de dés comme paradigme d'ouverture et de fuite devant l'embranchement complexe standard). Telle serait l'expérience-limite, intérieure (Blanchot) à laquelle inviterait Mallarmé : une expérience de mort, à proprement parler, Mallarmé usant des lettres écrites comme d'un pur tombeau du sens, dont Derrida souligne assez, dans un ouvrage éponyme, que le A de Différance - évoquant la pyramide mortuaire - éclaire la pleine fonction monumentale. Une expérience de mort frôlée, de perte de sens recherchée, offrant, de fait, la possibilité d'un accueil libre, non-instrumental de l'être. Guérir du platonisme, de la philosophie, peut-être cela reviendrait-il, en effet, selon le terme de Badiou s'opposant à Deleuze, à guérir de la vérité, d'un contenu, d'un signifié métaphysique glissé derrière le sens. Ce serait donc bien guérir, tout de même. Et la fameuse crise de Tournon, au cours de laquelle Mallarmé confie à son ami Cazalis avoir manqué basculer définitivement dans la folie, se solde bien, elle aussi, par une guérison, au sens d'un apaisement, d'une capacité de puissance accrûe à vivre, au sein d'un monde privé de sens. Villiers de l'Isle-Adam écouta un soir Mallarmé lui lire, ainsi qu'à Judith Gautier et Catulle Mendès, Igitur, l'esquisse préparatoire du Coup de dés. Mendès craignit explicitement, et bruyamment, alors, pour la santé mentale de son ami, en bon normopathe bourgeois qu'il était. Villiers, quant à lui, écrivit plutôt un conte : l'Agrément inattendu, qu'il dédia à Mallarmé, et dont il fallut attendre longtemps qu'on l'interprétât correctement, tant son intrigue et son objet jetaient de différance au sein du recueil (les Histoires insolites) dans lequel, en 1888, il se trouva publié.
L'intrigue ? En plein été, un homme erre dans le midi, perdu, brûlé par le soleil et la soif. Avisant une auberge, il s'y précipite. Là, un étrange tenancier, moyennant quelques pièces soutirées, lui ouvre le trésor hallucinant de son sous-sol. Dessous une trappe dissimulée, notre voyageur découvre alors une grotte, insondable, déchirée en ses ténébres infinies de traces lumineuses, de reflets mouvants et tournoyants, renvoyés par des myriades de stalactites, et la surface adamantine d'un lac souterrain, dans les eaux rafraichissantes duquel le voyageur se baigne, s’y abandonnant au plaisir thalassien, régressif et amniotique, dans l'extase. Tel fut l'effet bénéfique, celui d'un tonique, produit sur l'âme de Villiers par l'étrangeté même, la liberté d'un texte (Igitur) affranchi de tout sens et de ses sommations autoritaires : "désensorcellé du concept", comme eût dit Adorno, lequel partage sans doute avec la déconstruction, contre la maîtrise du contenu, bon nombre d'aspects de sa soi-disant révolte anti-autoritaire.30 
Reste ici au moins la question (évidemment évacuée par la déconstruction, mais posée par Adorno) de la possibilité d'une totalité non-dominatrice, d'une identité non-totalitaire, d'une dialectique négative. Foucault, étudiant le travail de Richard sur les métaphores dans L'univers imaginaire de Mallarmé, insiste sur l'importance des images du diamant et de la grotte. En ces descriptions de mouvements de lumière, saillis à la pointe de l'obscurité, ainsi qu'un diamant révèle, en tournant, des éclats aussitôt perdus, annulés dans le suivant, suivant l'orientation mobile de ses facettes, on peut déjà, selon nous, sans difficulté retrouver cette trace, cette nostalgie de trace d'une seule, une seule et même unique plénitude, indifférante et inattendue :
" Ô subit panorama, tenant du rêve ! Je voyais se prolonger, - presque à perte de vue, - au devant de moi, de très hautes voûtes souterraines, aux stalactites scintillantes, aux profondeurs qui renvoyaient, avec mille réfractions de diamants, en des jeux merveilleux, les lueurs, devenues d'or, de la lanterne sourde : - et, s'étendant à mes pieds, sous ces voûtes, une sorte de lac immense d'un bleu très sombre, où ces mêmes lueurs tremblaient, illusions d'étoiles ! - une eau claire, polie, dormante, à reflets d'acier, où se réfléchissaient, démesurées, nos deux ombres. C'était superbe et inattendu."31

***


Notes

1) Michel Foucault, Le Mallarmé de J.-P Richard, in Annales, 19ème année, N. 5, 1964, pp. 996-1004.
2) Rappelons le titre de son ouvrage de 1955 : Poésie et profondeur.
3) "On a reproché à Richard d'avoir été tenté par la métaphore de la profondeur et d'avoir voulu surprendre au delà d'un langage en fragments un "miroitement en dessous" (op. cit. p. 997). Ici, c'est plutôt de la critique "anti-psychologisante" de Richard que Foucault se fait l'écho.
4) Le sous-chapitre n° 7 du livre n° 8 (déjà baptisé L'Idée !) de L'univers imaginaire de Mallarmé porte le titre sans équivoque suivant : Vers une dialectique de la totalité.
5) Op. cit, p. 997.
6) Foucault emploie, pour qualifier le thème richardien la triple expression de : "réseau manifeste du langage, forme constante de l'imagination et muette obsession de l'existence" (op. cit., p. 997). Richard se trouve ici défendu contre les accusations symétriques de psychologisme biographique et d'insuffisance structurale. Ce que Richard entend découvrir chez Mallarmé, ce n'est ni une simple oeuvre littéraire, un simple agencement de signifiants, ni un parcours d'existence particulier offrant, à lui seul, quelque clé finale de l'oeuvre. Le projet thématique, projet totalisant et fusionnel, consiste à montrer "un bloc de langage immobile, conservé, gisant, destiné à être non pas consommé mais illuminé, - et qui s'appelle Mallarmé" (Ibid., p. 998). Or, c'est précisément cette immobilité de bloc qui fait problème.
7) Ibid., p. 1004.
8) J.-P. Richard, Pêle-mêle (2010).
9) Op. cit, p. 998-99.
10) J.-P. Richard, L'univers imaginaire de Mallarmé, Seuil, 1961, p. 15.
11) Foucault, op. cit., p. 1000.
12) Retenons ici, au passage, l'influence probable en cette affaire (nous aurons à en reparler) de Villiers de l'Isle-Adam, grand ami de Mallarmé, témoin de sa grave crise poétique de la fin des années 1860, et dont le titre d'un des Contes cruels les plus admirables - Véra - constitue probablement une référence crypto-hégélienne.
13) Gardner Davies, Vers une explication rationnelle du Coup de dés, Corti.
14) Jean Hyppolite, Le Coup de dés et le message, Figures de la pensée philosophique, PUF, p. 878
15) Op. cit., p. 996.
16) Jean-Pierre Richard, Questions et réponses. Propos recueillis par Yvan Leclerc, in Littérature n°164, décembre 2011, p. 103.
17) Jérémie Majorel, Échos de Jean-pierre Richard, recension de Littérature, op. cit., p. 5.
18) Notons tout de même cette nuance intéressante de Foucault évoquant, chez Richard, plutôt que le goût du dépassement conservatoire (Aufhebung), autrement dit celui d'une totalité-résultat, d'une totalité en bout de processus, une volonté de "rejoindre la région d'avant [souligné par nous] toute séparation où le coup de dés lance d'un même mouvement sur la page blanche, les lettres, les syllabes, les phrases dispersées et le ruissellement chanceux de l'apparence". (Foucault, op. cit, p. 1002). Il n'est pas impensable que fluctuent ici, l'une dans l'autre, les interprétations richardienne et mallarméenne de Hegel, toutes deux volontiers idéalistes, voire intuitives ou mystiques (comme chez Villiers) de l'identité. L'aspect négativiste, radicalement différenciant du procès dialectique se trouve là évacué (ce moment négativiste étant d'ailleurs présenté par Hegel, rappelons-le, comme le moment spéculatif par excellence, au regard du moment réconciliateur). Il est vrai que c'est la Phénoménologie de l'Esprit (inaccessible à Mallarmé) qui consacre bien plus évidemment que la Logique cette puissance décisive de la différence. Quant à la Différance derridienne, elle rejettera dans un même mouvement les identités native et dialectique (voir ci-dessous notre note 20).
19) Georges Poulet, La conscience critique, Corti, pp. 211-260.
20) Tel est en effet "le mouvement de la différance (...) : mouvement "productif" et conflictuel qu'aucune identité, aucune unité, aucune simplicité originaire ne saurait précéder, qu'aucune dialectique philosophique ne saurait relever..." (Derrida insistant sur cette traduction du terme Aufheben, in La dissémination, Seuil, 1972, p. 12).
21) "L'itération des motifs" mallarméens implique "la rigueur du développement thématique." (J.-P. Richard, L'univers imaginaire de Mallarmé, op. cit., p. 22).
22) Greimas, Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette, 1979, p. 197.
23) Derrida, Limited Inc., Paris, Galilée, 1990, p. 120.
24) Derrida, La dissémination.
25) "Le pli, donc, et le blanc : qui nous interdiront de chercher un thème ou un sens total au-delà des instances textuelles dans un imaginaire, une intentionnalité ou un vécu. Richard voit dans le "blanc" et le "pli" des thèmes d'une plurivalence particulièrement féconde ou exubérante. Ce qu'on ne voit pas, dans l'abondance de son relevé, c'est que ces effets de texte sont riches par une pauvreté, je dirais presque une monotonie très singulière, très régulière aussi. On ne le voit pas parce qu'on croit voir des thèmes au lieu où le non-thème, ce qui ne peut devenir thème, cela même qui n'a pas de sens, se re-marque sans cesse, c'est-à-dire disparaît." (La dissémination, op. cit., pp. 282-283)
26) Derrida, La dissémination, Seuil, 1972, p. 290.
27) Ibid., p. 235.
28) "Socrate compare à une drogue (pharmakon) les textes écrits que Phèdre a apportés avec lui. Ce pharmakon, cette "médecine", ce philtre, à la fois remède et poison, s'introduit déjà dans le corps du discours avec toute son ambivalence. Ce charme, cette vertu de fascination, cette puissance d'envoûtement peuvent être - tour à tour ou simultanément - bénéfiques et maléfiques. Le pharmakon serait une substance, avec tout ce que ce mot pourra connoter, en fait de matière aux vertus occultes, de profondeur cryptée refusant son ambivalence à l'analyse, préparant déjà l'espace de l'alchimie, si nous ne devions en venir plus loin à la reconnaître comme l'anti-substance elle-même : ce qui résiste à tout philosophème, l'excédant indéfiniment comme non-identité, non-essence, non-substance, et lui fournissant par là même l'inépuisable adversité de son fonds et de son absence de fond." (Ibid., p. 79)
29) Rappelons le travail intense - quoi qu'on en pense - du groupe Tel Quel sur Mallarmé. De Julia Kristeva, voir par exemple les articles D’une identité l’autre (in Tel Quel, 62, été 1975), Matière, sens, dialectique (Tel Quel, 44, hiver 1971), ainsi que les ouvrages Sémiotikè (1969) et La révolution du langage poétique, 1974 (pp. 421-440). Le caractère transgressif de l'oeuvre de Mallarmé est davantage reconnu ici que son aspect créatif. C'est ce dernier qui focalise les efforts rivaux du groupe Change, lequel mobilise, lui, au nom de Mallarmé - contre Kristeva, Derrida et la grammatologie - la grammaire générative (jugée par Tel Quel une perspective pré-freudienne, limitative et cartésienne, donc finalement réactionnaire).
30) C'est l'hypothèse fondant en particulier le très précieux ouvrage de Pierre Zima, La déconstruction, une critique (PUF, 1994). 
31) Villiers de l'Isle-Adam, L'agrément inattendu, in Oeuvres complètes, Pléiade, 1986, T 2, p. 1263.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire