mercredi 19 avril 2017

Vers une culture de l'utile (et vice versa)

La culture moderne est le lieu de la plus grande scission, et à bien des égards : de la plus grande souffrance d'avec soi-même. À l'éthicité grecque, à son caractère massif et compact, que nous avons sommairement évoqué précédemment, succède l'individualité juridique latine, celle de la Personne. Hegel, dans la Phénoménologie de l'Esprit, associe cette alternance culturelle historique de la Grèce à Rome (estimée par lui une perte tragique, notamment dans ses écrits théologiques de jeunesse) à une alternance pédagogique individuelle (prototype du passage d'un âge de la vie de l'esprit à un autre). La contingence du passage se voit ontologisée, rendue nécessaire. D'une culture collective grecque devenue culture individuelle, et individualiste, Hegel fourbit le modèle d'un mouvement immanent de critique, de réflexion, de déchirement d'avec soi. La culture hégélienne (la Bildung) pose ainsi un sujet dont l'évolution de séparation coïncide avec celle du monde, où ce sujet se reconnaîtra (paradoxalement) de plus en plus. Car ce monde s'opposant, certes, d'abord, à lui comme étranger, comme son extérieur, l'utilité des choses de ce monde sera cependant ce qui, au terme de la fameuse dialectique des consciences de soi (maîtresse et servile) de la Phénoménologie, détermine son nouveau rapport étrangement familier au monde. L'esclave, qui a eu peur dans l'affrontement, a suprêmement redouté de mourir et préféré la vie en esclavage à la liberté dans la mort, laisse ensuite jouir le Maître (pour lequel il travaille désormais) des choses que ce dernier consomme simplement à sa guise, en les engloutissant comme un porc. Ce monde se donnant maintenant entièrement sous la forme de choses utiles, c'est ainsi, néanmoins, l'esclave qui le produit entièrement. Et y reconnaît donc la trace active et essentielle de son travail. C'est ainsi que l'utilité seconde, réflexive, reconnue à ces choses par l'esclave, supplante irrésistiblement et immensément la simple utilité de jouissance ponctuelle, pour l'instant réservée au Maître. L'esclave trouve, en effet, dans cette utilité élaborée, stabilisée, la plénitude de son identité, dans cette identité au monde. Ayant choisi la vie plutôt que la liberté dans la lutte, il a opté pour ce plus-de-temps qu'offre le choix et le maintien de la vie. Il a jugé plus essentiel que la liberté abstraite (celle des fascistes, par exemple : liberté entièrement tendue vers le risque et la mort) ce temps de la vie humaine qui continue : ce dernier définissant précisément les conditions de la culture. L'esclave a gagné du temps, ce temps qui le cultive autant que l'esclave cultive le monde. C'est ainsi par la cession, l'aliénation première de sa liberté (de son être comme liberté) que l'esclave (ayant préféré, comme être, celui de la vie et du temps) accède à un autre être : celui de la maîtrise finale. Ce processus pédagogique - processus de culture - s'effectue donc tout entier via les choses utiles du monde : des choses dont la consommation est repoussée (pas frénétique, pas immédiate comme chez le Maître), ce qui renvoie au pur processus de civilisation, de culture entendue, cette fois, comme répression des instincts. On voit là à quel point Hegel et Freud s'appellent l'un l'autre comme penseurs des Lumières. On comprend la haine viscérale commune nécessaire de tous les fascismes à leur égard. La vie individuelle primant désormais l'ancienne culture collective (l'activité du sujet vivant - non celle des dieux, du destin mythologique - étant seule reconnue créatrice du monde), de fait : la culture capable de maintenir cette vie face à l'immédiateté dangereuse des instincts (symbolisée par le maître) est désormais valorisée comme utilité suprême. En sorte que culture et travail utile se trouvent désormais structurellement liées, que l'essence humaine, sous couvert de ce drame allégorique de l'affrontement hégélien des consciences de soi, se trouve viscéralement attachée au travail et, par lui, à la production de soi. En sorte, surtout, qu'au plan réel : historique et économique, à la physique grecque des causes finales, aux conceptions qualitatives et/ou mythiques du monde, succède progressivement, jusqu'au monde d'aujourd'hui, une pure genèse de la culture humaine par la production de choses utiles. Cette utilité de la chose s'efface elle-même au profit de sa puissance d'échange abstraite, celle qui fait aussi (et bientôt : essentiellement) de la chose utile une marchandise. Chez Marx, le prolétariat produisant lesdites choses utiles se révèle aussi, à mesure qu'il les produit, comme décomposition de toute culture, de toutes les civilisations ayant précédé l'essor du capitalisme. En se cultivant, en quelque sorte, comme classe, dans la production de choses utiles, le prolétariat s'acculture un peu plus dans chacun de ses représentants humains singuliers, ravalés eux-mêmes au rang de choses utiles (utiles à leur propriétaire, au propriétaire de ce peu qui subsiste encore de culture humaine dans la figure du travailleur contemporain, c'est-à-dire : une pure force de travail). Au-delà de Marx, on peut s'interroger sur l'ultime tournant pédagogique (culturel) d'une telle évolution chosiste - utilitariste - de l'homme conçu comme marchandise. La prise de conscience par le travailleur de son nouveau statut de pur objet ne lui offrirait-elle pas, potentiellement, la vérité du monde entier, soumis lui aussi dans son ensemble à cette logique de calcul et d'objectivation utilitaire : logique excluant toute autre logique ? C'était là l'opinion de Lukács, dont on peut constater que toute opératoire qu'elle ait pu être, elle n'aura pas été vérifiée, en termes de conscience, par un refus durable de ce principe de réification utile qu'implique le salariat démocratique.  

(à suivre)

Aucun commentaire:

Publier un commentaire