vendredi 10 avril 2015

La Révolte


Hier soir, La Révolte, de notre cher, notre adoré Villiers de l'Isle-Adam, aux Bouffes du Nord. On pourra discuter la pertinence du choix d'Anouk Grinberg, très émouvante, sans doute, mais dont le timbre adolescent, presque hystérique, se serait peut-être effacé avec bonheur derrière la gravité de quelque voix cassée d'adulte, à la fois résolue et nostalgique de son foyer inconnu. En même temps, bien sûr, le fait que nous la trouvions hystérique nous juge assez - nous ! - et pose l'état même d'hystérie féminine dans sa vérité sociale et politique, ce qui est un résultat non-négligeable. Sous la voix qui tremble couve en effet un discours extrêmement ferme, que nos préjugés nous masquent alors certainement, ne serait-ce que l'espace d'une seconde. Et c'est en cela que la position féminine, ramenée par nous, hommes, à ce genre de mesquineries et de subtilités honteusement physiologiques, est ici intelligemment présentée. Quant à Hervé Briaux, l'antagoniste mâle, il est tout simplement extraordinaire. 

Vit-on jamais triomphe plus intensément, plus douloureusement, plus ignoblement ressenti du principe philistin de réalité, du principe de rendement ? Et - sans paradoxe aucun - fut-il, avec cela, jamais produit justification moins outrancière de cette nécessité historique, objective que constituera, jusqu'au bout, la dissidence romantique vis-à-vis de la bassesse bourgeoise ? Qu'on la brime, qu'on la moque, qu'on la juge impossible, la révolte trouvera son chemin, voilà tout. Que nous importe qu'elle soit encore invictorieuse, pour être survenue, peut-être, à la fois trop tard et trop tôt ? Son heure demeure notre heure, toujours. Nous ne la découragerons jamais. Ce serait railler, avec l'ignoble Félix, ce salopard de mari qui exulte ici au retour de la fugitive, ridicule à ses yeux d'avoir cru à « l'applicabilité des rêves » : des rêves de fuite, en l'occurrence. Certes, cette femme (Elisabeth) qui commence par quitter son mari sur un coup de tête, autant que lui et ses semblables, de toute éternité, auront laborieusement déserté la vie, cette femme, donc, revient en fin de compte au foyer, au mari, à l'enfant et à toute la norme pourrie : vaincue, désabusée, définitivement morte à l'espoir. Trop tard, lâche-t-elle. C'était trop tard. Pour partir. Le porc l'avait déjà castrée, et de cette castration imaginaire et sensible, elle n'avait pas pris la mesure tragiquement exacte. Le porc avait en vérité achevé le lent travail de ses père et mère, lesquels lui enjoignaient - petite fille - de ne reconnaître que l'argent, de n'admirer dans le monde que les fils électriques et les ouvrages de génie civil, qui sont la seule beauté bourgeoise. Comment revenir de pareil traumatisme, de semblable déracinement a priori ? Comment commencer enfin à vivre derrière un traitement primo-orthopédique de cette qualité, bannissant le rêve dans son Tartare d'improductivité et de vice ? Élisabeth n'aura ainsi d'abord pas su où aller, où passer la première nuit du grand refus, puis les suivantes immédiates, ni (au-delà de cela) où retrouver, refonder le simple désir de vivre et de respirer en liberté, dont le vide de terreur, soudain, l'aura assaillie, comme il saisit parfois ces chevaux affolés par l'immensité des plages, et qui se cabrent, alors, en panique. Quelle liberté ? La liberté, pour une femme de la fin du dix-neuvième siècle ? Tu veux rire, mon frère. C'est, encore une fois, un rêve, à tous les sens du terme. Tel est le discours ambivalent, révolté et réaliste, que nous tient Villiers de l'Isle-Adam. Existe-t-elle aujourd'hui, cette liberté, de tout plaquer, tout lâcher, comme suggéraient naguère poétiquement les bons conseilleurs surréalistes, pour partir sur les routes ? Cette liberté, qui, d'évidence, n'existe aujourd'hui pour personne, ou si peu, existait bien sûr encore moins à l'époque, pour ce sous-sujet, mineur juridique, qu'Élisabeth représente ici. L'aliénation, le malheur, la solitude mortelle, ici ou ailleurs, de fait, pour elle ce sera pareil. Il n'y a pas d'ailleurs de la bourgeoisie. Le seul ailleurs de la bourgeoisie, c'est son plus tard, sa disparition inéluctable dans le temps, sa volatilisation sociale hors de l'univers, laquelle débarrassera de sa présence infâme l'humanité entière ou personne, et sûrement pas telle ou telle femme, ou tel autre porteur de (mauvais) rêve identitaire : le noir, le jaune, le juif, le musulman, l'homosexuel ou le végétarien. C'est nous tous ou personne, nous dit Villiers de l'Isle-Adam. C'est nous tous - y compris ce con de Félix, le mari - ou rien. Pauvre homme, murmure Élisabeth en ponctuant, de ces derniers mots terribles, le triomphe inquestionnable de son ennemi mortel.


                            NOTE TERMINALE DU MOINE BLEU

On ne comprendra pas la haine spécifique vouée par Villiers à la bourgeoisie, si l'on ne se rappelle pas le destin particulier de cette pièce : La Révolte, littéralement assassinée, en 1870, par les critiques plumitifs aux ordres. La Commune de Paris, à peine postérieure, pour laquelle Villiers s'engagera assumera ainsi, à ses yeux, une fonction de grande justice divine dont il remercie le Peuple de Paris, célébré dans son Tableau de Paris sous la Commune (éd. Sao Maï, 2008), à l'occasion duquel nous écrivions voilà quelques années, dans nos notes explicatives, les lignes suivantes : 

« En mai 1870, un souci égal de reconnaissance et de mise en pièces des valeurs de son temps le pousse à présenter au public la Révolte, drame en un acte évoquant pour certains [Richard et Cosima Wagner, entre autres] Ibsen et sa Maison de poupée. Une jeune femme dissidente, et rêveuse, y refuse le sort – l’ennui comptable à perpétuité - auquel son mariage la destine, cette critique implacable de l’emmurement conjugal se déroulant - tel est son intérêt piquant - dans le cadre formel du théâtre de boulevard, dont Villiers détourne pour l’occasion les codes, subvertissant ainsi l’espace d’ordinaire apprécié, et hanté, de ses adversaires. Ceux-ci ne le lui pardonnent pas : la pièce, qui n’aura au total que cinq représentations, est étrillée par la critique, un certain Francisque Sarcey en tête, auquel Villiers vouera dès lors une haine tenace, et fameuse. Son humiliation, cependant, et sa tristesse sont immenses. De même que son désir de vengeance. C’est justement fort peu de temps après que surviennent la guerre de 1870 avec la Prusse, l’effondrement - provoqué par celle-ci - du ridicule Second-Empire, puis l’avènement de la République, et enfin la Commune, proclamée le 28 mars 1871. » 

Le Tableau de Paris proprement dit commençant presque par ces mots : « Le soleil brille sur la Révolte », l'allusion était, du point de vue de Villiers, parfaitement transparente. Voilà pourquoi nous précisions alors un peu plus loin que se jouait là une : 

« référence évidente à la pièce, maudite, du même nom, écrasée par la critique et qui eut en mai 1870 cinq représentations, lesquelles rapportèrent à son auteur, Villiers, la somme dérisoire de trente francs. Le soir de la dernière, demeuré « seul avec un ami éprouvé, il éclata en sanglots. » (Henry Roujon). À la chute de l’Empire, déjà quelque peu vengé, il écrivit à François Oswald : « La Révolte était simplement une prédiction qui s’est réalisée deux mois plus tard, voilà tout. » 

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