dimanche 29 octobre 2017

Apories du démocratisme radical (1) Note sur Marx et Dewey


 

Marx et Dewey nous paraissent converger sur le caractère épanouissant et renforçant, aux plans cognitif et intellectuel, de la démocratie entendue comme pratique libre d'échange. Ce qui les sépare, c'est évidemment la logique de classe marxienne, étant rappelé, pour ce qui est de Marx, que ce sont précisément ses réflexions sur la question démocratique qui entraîneront chez lui ce passage à l'attitude classiste. Qu'on songe à ce processus notamment initié par ses divers articles de la Rheinische Zeitung du début des années 1840 : celui du 12 mai 1842, par exemple, où Marx s'empare au nom de la démocratie des lois sur la censure et la presse, ou encore celui de janvier 1843, dans lequel il rappelle les liens unissant la presse et le peuple, la première entraînant la genèse de l'opinion publique. Certes, cela évoque irrésistiblement Le Public et ses problèmes. Mais, quand Marx traite, à la même époque, des nouvelles lois sur le vol de bois, son traitement des conséquences sociales (pour parler en termes deweyens) d'un tel phénomène n'entraîne pas seulement, comme chez Dewey, un départage expérimental des sphères publique et privée. Marx en vient à reconnaître ici l’affrontement nécessaire de deux droits en quelque sorte également légitimes du seul point de vue de leurs sujets : celui, coutumier, des pauvres et celui, simple universalisation juridiquement reconstruite d’une situation de fait (l’occupation primitive par la force d’une portion de terre), des riches. De là, Marx choisit de montrer que l’universalisation rationnelle, la légitimité déterminée par l'investigation (chère à Dewey) pencherait incontestablement du côté d’une seule des deux classes en lutte, définissant certes alors un besoin public, trans-classiste, mais rendant en même temps par définition impossible pratiquement toute sanction institutionnelle, ou constitutionnelle, d'un tel résultat. La suite logique de la démocratie ne peut donc être l'État, mais la révolution. Marx se situerait ainsi au point articulé d’une démocratie déjà reconnue per se comme radicale, comme exigence rationnelle de légitimation (avec Dewey), avant que cette exigence, toutefois, poussée à ses dernières limites, n'entraîne le basculement nécessaire dans la prise de parti. La démocratie authentique ne peut avoir ainsi, à l'usage, que peu, sinon rien de commun avec un quelconque système procédural de légitimation abstraite et vide du genre de celui défendu, par exemple, un siècle plus tard, par Habermas. Au plan épistémologique, le jeune Marx et Dewey rapprochent, certes, ensemble, dans le processus de formation de l’opinion démocratique (par la presse libre), ces deux organes que sont la tête et le cœur, et à travers cette métaphore, les deux pôles de la connaissance et de l'intérêt, de la possibilité de l’accord rationnel et de la nécessité contradictoire du conflit : “Produite par l’opinion publique, la presse libre produit aussi l’opinion publique ”, dit Marx, pour qui le journalisme démocratique, “ par rapport à la situation du peuple”, se pose comme “ intelligence, mais tout autant comme cœur”. À la période démocrate-radicale de Marx succède aussitôt, contrairement à Dewey, la conception d'une unique voie émancipatrice passant par la “ formation d’une classe aux chaînes radicales, d’une classe de la société civile bourgeoise qui n’est pas une classe de la société civile bourgeoise, d’un état qui est la dissolution de tous les états sociaux (...) Cette dissolution de la société en tant qu’état particulier, c’est le prolétariat.” (Critique de la philosophie du droit de Hegel). Chez Dewey, la démocratie n'est précisément pas une dissolution mais une fusion, une harmonisation desdits “ états sociaux” - maintenus comme tels, dans leur inter-dépendance - au sein du tout-organique de la société. D'où l'exigence deweyenne (dans la lignée de Durkheim) d'une “juste division du travail ”, pour nous évidemment absurde.

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