dimanche 18 décembre 2011

Voyage autour de ma chambre froide



« On en vient ainsi aux splendeurs et aux misères du voyageur moderne. Il vole à travers le monde en jumeau siamois : en tant qu’homo faber et qu’homo ludens, en auteur de plans, ignorant de l’histoire, et en homme de culture, affamé d’images, tantôt fier de son titanisme et tantôt déplorant la destruction qui en résulte. Plus les ailes qui lui poussent sont robustes et puissantes, et plus rarement il découvrira ce que son coeur désire. Plus il est authentiquement contemporain, et moins il ressentira cette perte : la centrale du Cuenza, les derricks plantés dans le Sahara, la station météorologique du pôle Sud, la vitesse de la ligne de Tokkaïdo, lui confirment sa propre manière de vivre. On parcellise tout, où qu’il se rende - on commencera par lui montrer orgueilleusement ce que sa technique et sa science peuvent offrir, puis seulement après ce qu’il reste de la tradition : les tombes, les villes saintes, les forêts et les jardins, les masques et les danses populaires.
Certes, nul homme n’est assez totalement contemporain pour ne pas ressentir un quelque chose de cette prédation commise par les plans, tant aux dépens de la réalité intacte que de la perfection. Le voilà qui se trouble ; le monde ne répond plus du fond de son essence.
À cet égard, le voyage fait de vous une sorte de Tantale. Nous entendons l’écho de mélodies qui se sont tues, et nous suivons des images inconsistantes à travers le pays de la soif. Ce ne sont pas là de pures illusions : un mirage aussi reflète une réalité lointaine. Nous la recherchons tantôt dans l’avenir, tantôt dans le passé.
Au sein de l’énorme effritement des cultures, des éléments, de l'univers même, nous voyons ce qu’il a pu jadis naître d’images et de raffinements. Ce qui nous fournit des critères, même pour l’instant et le lieu présents. Toujours, dans les forêts, nous sommes surpris de rencontrer l’un des vieux chênes, sapins ou frênes - survivant robuste ; il a déjà vu passer bien des abattis et bien des forestiers. Lui aussi tombera un jour, mais il peut encore nous donner son ombre, durant une heure méridienne - et plus que son ombre : une assurance. »

Ernst Jünger, Journal, 12 août 1965

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