lundi 26 juin 2017

Fratello Giordano

« En entendant l'arrêt de mort, Giordano Bruno prononce cette parole sublime : Vous tremblez plus en rendant votre jugement que moi en en prenant connaissance ! Lorsqu'on lui présente, sur le bûcher (lieu si conforme aux exigences de la charité chrétienne) le crucifix, il détourne la tête. » (Ernst Bloch)

***
« Nous voyons dans la nature toutes les formes quitter la matière et retourner à la matière ; c'est pourquoi rien ne semble réellement constant, fixe, éternel, digne d'être tenu pour principe, si ce n'est la matière où les formes prennent naissance et où elles s'abîment, du sein de laquelle elles surgissent et au sein de laquelle elles retournent. C'est pourquoi il faut accorder à la matière, toujours semblable à elle-même et toujours féconde, le privilège important d'être reconnue pour le seul principe substantiel, et pour ce qui est et demeurera toujours tandis que l'ensemble des formes ne peut être reconnu que comme les différentes déterminations de la matière qui viennent et s'en vont, qui cessent et se renouvellent et ne peuvent, pour cette raison même, jouir de la considération d'un principe (car un principe, c'est ce qui dure). C'est pourquoi quelques-uns de ceux qui ont étudié soigneusement le rapport des formes dans la nature, pour autant qu'on ait pu le déduire d'Aristote et d'autres, ont fini par conclure que celles-ci ne sont que des accidents et des déterminations de la matière et que pour cette raison même le privilège de passer pour l'acte et l'entéléchie doit appartenir à la matière et non à des choses dont nous ne pouvons dire en vérité qu'elles ne sont ni substance ni nature mais des choses appartenant à la substance et à la nature. Seule la matière, disent-ils, peut être l'un et l'autre et c'est la matière qui, selon eux, est un principe nécessaire, éternel et divin, comme chez ce Maure Avicébron qui appelle la matière : le Dieu omniprésent»

(Giordano Bruno, La Cause, le Principe et l'Un)


أبو أيوب سليمان بن يحيى بن جبيرول
(Salomon Ibn gabirol AKA Avicebron :
Blanc, Maure, Juif, Nous)

vendredi 23 juin 2017

Zen

mardi 20 juin 2017

Dialectique de l'aofkléroungue


«Il n'y a rien de si conforme à la raison 
que ce désaveu de la raison.»

(Blaise Pascal, Pensées)

dimanche 11 juin 2017

Faire le point

                                                          Pétrograd, décembre 1915.

Chercher l'unité minimale de la réalité : but - admirable et glorieux - de la métaphysique. Décomposer. Descendre jusqu'à ce point ultime d'où, justement, tout pourra commencer, tout pourra jaillir, tout pourra se composer. Le principe. Le point zéro. Ce point aurait, de fait, les caractéristiques suivantes : il serait, d'abord, réalité la plus réelle, la plus solide, la plus stable des réalités, précédant, logiquement et chronologiquement, toutes les autres, les suivantes qui ne seraient, vis-à-vis de lui, que des productions. Problème : cette réalité suprême et première, par définition n'existe pas (étant pourtant, donc, ce qui permet l'existant, c'est-à-dire le composé). Le point, unité logique minimale et nécessaire du réel, ne peut exister. Merde, alors. Prenez un grain de sable, divisez-le mentalement. Vous aurez devant vous deux objets d'imagination. Impossible d'aller au-delà, quoique - en droit - vous puissiez le faire, toute réalité étant, dans l'idée, mathématiquement, divisible à l'infini. C'est justement cette divisibilité infinie (pourquoi et quand devrais-je m'arrêter de diviser à nouveau ?) qui rend le premier point, le point-principe, inaccessible. Le point est à la fois cette réalité première, suprême et nécessaire d'où découle forcément toute vérité possible (vérité absolue dont les mathématiques fournissent le modèle) et ce qui ne peut exister, du fait même de cette divisibilité infinie que les mathématiques imposent. Il ne peut y avoir de point mathématique - géométrique (comment le mesurer ?) - et pourtant toute ligne est bien dite composée de points. Deux lignes qu'on vous présente seront facilement jugées par vous, le cas échéant, de longueurs inégales. La ligne A, la plus grande, se composant ainsi (telle vous paraîtra, légitimement, l'origine de votre jugement) de plus de points que la ligne B. C'est ça qui la rend plus grande. Mais comment dénombrer, alors, exactement les points composant l'une et l'autre ligne ? Toute géométrie serait, donc, par principe, rigoureusement impossible, puisque fondée tout entière sur des constructions et des compositions de points. De même, la physique ne peut, elle non plus, tolérer l'idée de point ultime, puisque dès lors qu'on imagine un objet physique, on se représente avec lui un certain plan, sur lequel cet objet repose, placé en contact avec lui. Touchant ce plan par un côté (par un point déterminé), l'objet ne le touchera pas d'un autre. Tout objet, placé dans un plan, implique donc, d'entrée, composition, autrement dit implique au minimum deux points, l'un touchant le plan, et l'autre non. En sorte que le point ultime n'existe ainsi ni en géométrie ni en physique, lors même qu'il conditionne, comme hypothèse absolument nécessaire, la naissance de ces deux sciences et, avec elles, tout discours logique, tout discours de vérité rigoureuse possible. D'un point, en effet, on tire une ligne. D'une ligne, on aboutit à des surfaces. Les surfaces, quant à elles, forment bientôt des volumes. Point, ligne, carré, cube. Tel est le chemin parcouru, logiquement et effectivement, par la construction de notre réalité (cette construction est, bien entendu, aussi bien dé-construction : on peut parcourir ce chemin dans les deux sens, depuis les réalités les plus complexes, les agencements de formes et de volumes les plus sophistiqués que nous rencontrons dans notre vie jusqu'à ce maudit point ultime dont nous parlons depuis le début, à la fois nécessaire et impossible). Tout cela ne trouble nullement, en attendant, la pensée mathématique laquelle, pour cette raison précise, ne pense pas. La science ne pense pas. Rien de plus vrai. Reconnaissez que c'est un peu fort, tout de même. Ayant permis rien de moins que la fin de la physique antique qualitative sous les coups du mécanisme (la mort de cette physique grecque voulant, par exemple, que la pierre tombe parce que telle est son identité radicale, profonde et spécifique, de pierre ; que tel est son principe de lourditude pierreuse : qu'elle doit tomber parce qu'elle est pierre, voilà tout, et qu'une pierre, c'est lourd, c'est sa nature), ayant permis, donc, que tout se trouve, d'un coup, essentiellement mesurable, relatif, et commensurable (la pierre ayant désormais la même capacité abstraite X de lourditude, relativement à d'autres objets fondamentalement comparables, ne la déterminant plus, cette malheureuse pierre, que comme pôle d'attraction, réciproque et universelle), voilà que le mécanisme nous laisse, ensuite, dans la mouise infinie, la solitude glacée d'espaces vidés de qualités, purgés de tout chatoiement, de toute richesse qualitative. Il nous laisse comme ça dans le noir, dans cette désespérance de solitude nocturne absolue qu'il a lui-même provoquée. Ayant tout rebâti, vite fait, sur des points qui n'existent pas, il nous laisse ensuite nous arranger de cette énigme douloureuse et infranchissable. Car la science, c'est là toute sa gloriole stupide, ne daigne pas réfléchir ses concepts, elle se contente de les imposer. Du moins prétend s'en tenir là. Car s'il est bien une philosophie spontanée des savants, comme le racontait jadis l'autre crétin mandarin cybernétique, elle procède (comme il le racontait aussi sans se comprendre lui-même) de cette angoisse irréductible que la science provoque effectivement à juste titre en premier lieu. Et cette philosophie reconduit, en effet, immanquablement, à la bondieuserie nécessaire, laquelle n'est jamais au fond que la tentative d'explication cohérente (d'abord) légitime de l'inexplicable : à savoir définir pourquoi au juste un certain Absolu de néant, reposant bien tranquille dans son indépendance suffisante d'inexistence radicale, décide un beau matin de sortir de cet état bienheureux pour procéder (faire procession) et composer l'existant. Pourquoi et comment Dieu, en somme (le Point absolu) décide de faire ligne, puis surface, puis volume. Ne cherchez pas à comprendre, serait-on pourtant tenté de dire, la chose est impossible. Elle ne se défend pas, sur le plan rationnel. Spinoza et Leibniz s'empaillent là-dessus depuis la nuit des temps, au travers de leurs épigones. Le premier racontant que c'est comme ça, l'Absolu doit procéder de toute nécessité, sans raison, sortir de lui parce qu'il est tout puissant, nécessaire, parfait conceptuellement donc doit aussi exister réellement, c'est-à-dire procéder modalement, sans quoi il ne serait pas parfait, oui, il lui manquerait ce truc de base tout bête de l'existence, ce qui serait un comble. Bref, recyclage ici de la misérable preuve ontologique cartésienne, ce qui ne pose jamais le moindre problème aux admirateurs contemporains athéistiquement béats de Spinoza. Le second pose, de manière déjà plus féconde, c'est-à-dire plus humaine, un choix de Dieu de sortir de son état de point unique originel. Et où Leibniz dit choix, pensons plutôt décision brutale. Les choix ne se justifient pas tous, ils ne sont pas tous rationnels, quoi qu'en dise ici, en l'occurrence, Leibniz. Car soyons sérieux : Dieu, sortant de lui, délire. Il veut juste voir du pays pour le plaisir. Il est poussé à le faire par une fringale déraisonnable. Dieu se laisse donc aller à ses pulsions, comme tout le monde. Et tel est bien notre point (comme disent les Anglois) : ce mouvement nécessaire du point à la ligne, de la ligne à la surface et de la surface au volume se trouve enfin universellement fondé en pulsion première, en vie (d'abord) gratuite. Dieu étant absurde et pulsionnel, c'est avec lui (dans cette seule image qu'il représente) l'univers tout entier qui peut enfin être pensé en termes de forces et de désir (d'abord) arbitraires. Pensé, disons-nous, et surtout imaginé. Sous quelle forme ? C'est très simple. Tout désir implique sensation. La sensation implique le mouvement. Or, le cercle est un faux mouvement : en lui origine et fin coïncident. Il ne bouge pas, comme le prouve le statisme réel du système circulaire hégélien. Le vrai mouvement, ce ne sera donc pas le cercle mais plutôt, comme déjà répété ici, le passage du point à la ligne, de la ligne à la surface, etc. Dieu, ayant du désir et de la sensation, procédera donc en ligne droite, pas en cercle. Et Dieu ne fait là que représenter - fictivement, car Dieu n'existe pas - la sortie nécessaire de soi, le mouvement, l'extériorisation de ce néant de point abandonné Dieu sait pourquoi (parce que c'est son délire). La vérité est que tout est mouvement matériel dans le monde, tout est pulsion, tout est puissance et que l'Homme, seul, est dépositaire de cette puissance comme du seul problème valant peut-être non pas tant d'être résolu qu' exposé correctement. Cette exposition (en d'autres termes : cette monstration optique) de la puissance définissant la matière, échappant à la science, ne peut appartenir qu'à l'art, et plus précisément à la peinture. La peinture est, en effet, le lieu où se concentre, depuis toujours, cette contradiction dont nous parlons, établissant le point - réalité pourtant impossible - comme matrice de la surface, du volume, de la réalité. Elle forme cet art romantique (problématique) précisément, selon Hegel, du fait de cette contradiction objective qu'elle signifie entre surface et volume, matière et lumière. La peinture est ce lieu unique (ou cette occasion) où le point premier (non-existant) se colorise, d'une part, et où, ensuite, l'espace n'apparaît que comme conséquence, comme effet (pas comme condition préalable) de la réalité matérielle, réalité ne procédant que d'une composition de ces points essentiellement colorés. Toute la recherche de la peinture contemporaine aboutit, en fait, à cette conclusion selon laquelle ce fameux point ultime recherché par toute la métaphysique, et par lequel nous ouvrions cette réflexion, ne peut jamais être qu'un point sensible, autrement dit un point pour nous, un point vu par nous, rien d'autre, un point coloré n'ayant, en outre, d'existence effective qu'inscrit dans un rapport infini avec d'autres points colorés du même type, ce rapport fondant, seul, l'espace, c'est-à-dire le volume. Or, s'il n'est plus, d'abord, d'espace vide précédant la réalité, si celle-ci, secondement, n'est plus que visible, faite de points colorés, c'est-à-dire intégralement pour nous, alors toute création ex nihilo, tout mouvement premier, tout acte pur divin s'efface comme hypothèse. D'où la notion d'espace solide, propre à Cézanne : l'espace n'est plus ce contenant idéal et vide accueillant juste gentiment la matière. L'espace, désormais, est matière colorée, conjonction de volumes visibles pesant les uns sur les autres comme forces. D'où la notion, surtout, de texture ou de facture, dont le futurisme russe fait toujours le plus grand cas, à quelque courant qu'il se rattache, la matière picturale - le relief crevant la surface plane du tableau qu'elle déforme - démontrant toujours par le fait ce mouvement ontologique nécessaire du point aboutissant in fine au volume, à la vie. Le mouvement du point, le mouvement sur place en quelque sorte, s'appelle force, ou tendance. Il est, comme tel, irrésistible. Significativement, Tatline, par exemple, tient à conserver la forme tableau, la forme peinture. Chez lui, on ne peut légitimement parler de sculpture. Il est question ici de relief : le volume jaillit, malgré tout, de ce qui se présentait au départ formellement comme pure surface (celle de la peinture de chevalet). C'est cette nécessité permanente d'auto-dépassement formel - bref : de puissance universelle de la matière pulsionnelle dictant sans cesse sa loi, imposant ses conditions aux formes, les recomposant sans fin - que le cubo-futurisme russe, plus que tout autre, aura fait sentir dans l'art, en liaison organique avec la traduction impressionniste assimilée par lui (traduction subjective du mouvement de la matière, ce mouvement étant mien, visible avant tout par et pour moi) d'une telle nécessité universelle. Le mouvement de la matière est forcément pour nous, forcément visible. Mais, d'un autre côté, la majesté incompréhensible de ce mouvement universel (présenté plus haut comme sortie de soi déraisonnable, arbitraire, pulsionnelle de l'Absolu) doit aussi demeurer, dans sa force inconsciente et inconnue. Freud disait à Binswanger, en 1910, que ce que Kant nommait chose en soi, était, en gros, ce que lui appelait inconscient. Autrement dit, ça existe mais on ne pourra jamais savoir ce que c'est au juste, ni à quoi ça ressemble en soi, au-delà des phénomènes, des manifestations pulsionnelles. Si tout ce mouvement du point à la ligne et de la surface au volume, donc, est, certes, immanent, autant nécessaire qu' essentiellement visible comme impression humaine (telle est la leçon libératrice et prométhéenne de l'impressionnisme), cependant cette vision reste, également, hélas ! simple et inadéquate traduction logique d'un inexplicable (la volonté du Point absolu de sortir malgré tout de soi, que rien ne justifiera jamais). Ce que je vois de tel objet n'est ainsi jamais ce qu'est réellement cet objet (et nul doute que ce dernier soit bien, en lui-même). Un jaune, un rouge perçu n'étant fondamentalement en soi, objectivement, que variations d'ondes ; un acide ou un amer, variations de modalités de réactions chimiques dans ma bouche, etc. De même, je puis varier les angles de vue, les possibilités perceptives sur une même chose, celle-ci s'effondrant alors immanquablement dans son unité, sa vérité unique. Le mouvement de la puissance agite ainsi les choses en tant que perçues, mais justement aussi dans l'impuissance totalisante de cette perception même. C'est ainsi que Malévitch prend littéralement de la hauteur, qui célèbre les prises de vue aériennes réduisant, à leur tour, les complexités humaines visibles (à notre échelle) à des surfaces simples (petits blocs, petits carrés). Tel est aussi, bien entendu, l'intérêt de la révolution des procédés cinématographiques (ralentis, cadrages aléatoires) qu'elle augmente les possibilités perceptives nouvelles exactement à mesure qu'elle ruine l'adéquation entre ce Point unique originel dont tout procède, d'un côté, et, précisément, de l'autre, la suite infinie de cette procession, de ces procédés, de ces manifestations du mouvement nécessaire dans le monde. En somme, ce que cherchait la métaphysique, soit la raison de cette nécessité humaine et universelle qu'il y ait mouvement de sortie perpétuelle de soi, donc excès de l'être sur l'être, du possible sur l'existant, est montrable mais pas fondable. Le point premier ne peut exister que comme trace ou témoignage coloré de son impossibilité conceptuelle, atome seulement visible. La réalité n'atteint pas le point ultime, elle n'est, au mieux, que pointilliste, réseau de points. Pourquoi s'en affliger ? Tout va bien, après tout. Que nous importe, au fond, ce point non-visible premier, dont procéderaient les autres ? Le point est si l'on veut par définition tendance et appétit puisqu'il l'est pour nous. Il est aussi, sous le même rapport, spontanément collectiviste, inscrit dans une composition native de points, s'il prétend exister. Le point est ainsi directement carré, ou rien. Ce qui ne tue pas le point comme point (c'est-à-dire comme Rien) mais se contente, par simple goût spirituel, par simple désir libre, d'en conserver la trace native irrationnelle. Car pour le reste, Dieu est ce point irrationnel qui ne peut en rester à lui-même, et qui, de fait, se matérialise absolument nécessairement, c'est-à-dire s'abolit comme ce point unique, se multiplie autant qu'il se déroule, prend surface et volume. Le point doit être carré. Ce qui subsiste de religieux dans tout cela (l'icônisme légendaire du Carré noir sur fond blanc) ne renvoie alors qu'à une nécessité tout-à-fait provisoire, liée paradoxalement au besoin d'explication rationnelle du mouvement général de la puissance (ce passage du point au carré). Un tel mouvement, on l'a dit, la science le rend possible (en géométrisant l'univers) autant qu'elle s'en désintéresse ensuite. Reste donc aux hommes en général, et à Malévitch en particulier, à se débrouiller avec lui, comme ils peuvent. En catastrophe. Dieu est ce genre de catastrophe. Et la religion, ce besoin vital - après déracinement prosaïque et scientiste - du souvenir irrationnel, cultivé et entretenu, de l'origine possible, et du récit qui va avec. Ce que le stalinisme aura, en tous les cas, assurément exterminé, avec les phantasmes cubo-futuristes, puis suprématistes des années 1915, c'est la possibilité révolutionnaire nouvelle de répondre autrement à cette question perpétuelle de la puissance matérielle, déroulant sa beauté.

vendredi 9 juin 2017

Mauvais esprit


Merci à K.

jeudi 1 juin 2017

Avertissement


« Ami lecteur, inconnu - s'il m'en reste un toutefois -, toi qui te soucies de moi, me connais, m'aimes enfin, la bonne fortune apprends-la des autres ; de moi, par contre, apprends cette nécessité : combien il faut s'habituer de bonne heure à bien penser sur les plus hauts sujets. Car comment pourrais-je réaliser dans l'état diminué où je suis à présent ce que je n'ai pas été capable de faire dans mon âge vert ? Vraiment, je n'en sais rien. » 

(Alexander Gottlieb Baumgarten, Æsthetica  II, avertissement, 1758)

jeudi 18 mai 2017

Un seul fascisme


Ceux qui ont tué Hervé Rybarczyk, le guitariste lillois des Ashtones (ci-dessus), sont ceux-là mêmes qui - policiers et balances de profession - fournissent aussi, à l'occasion, des flingues aux djihadistes tueurs de juifs, de jouisseurs mécréants et décadents : leurs ennemis communs. Nous. Ce sont - de Syrie jusqu'en Russie, d'Indonésie jusqu'à Londres - les mêmes acteurs, aveugles, d'une pulsion de mort chargée de sa misère archaïque, faisant brutalement retour, mais que plus personne parmi nous (ou bien trop peu) ne considère encore un objet d'étude stratégique, susceptible de protéger notre vie, en permettant de comprendre le fond obscur de ce qui entend nous tuer, chaque jour, chaque seconde. Il n'y a qu'un seul ennemi mortel. Un seul fascisme. Connaissant, simplement, plusieurs modes. La pensée différencialiste officielle sera impuissante, par principe, à reconnaître ce fait dialectique. Il est de son destin d'ignorer - «antifasciste» ou pas - l'identité profonde du fascisme, son identité nihiliste. Un seul ennemi. Un seul fascisme.

En marche !


lundi 15 mai 2017

Défense amoureuse du Mézoued


Ci-dessous, un texte passionnant du camarade encyclopédiste-populaire Ali Saïdane, que l'on embrasse évidemment, au-delà des mers, des peines, des luttes et du destin. Alors, à quand un verre une tournée française ? Histoire de causer sans fin, au fond d'un rade : de Baudelaire, d'Omar Khayam, du temps qui passe et autres seuls sujets d'intérêt valable ?

                             ***

« Il n’y a pas de doute, en fin de compte, que le mézoued de la deuxième moitié du XXème siècle, va opérer une démarcation nette et sans appel de son origine et de son contenu soufis, pour ne garder que la marginalité qui a caractérisé ses adeptes d’une part et revendiquer sa propre langue, d’autre part. Une langue née du contexte socio-économique des périphéries des grandes villes et non pas seulement de la capitale. Le mézoued va réaliser ce que la langue de bois de la politique et de la culture dominante (y compris l’école) n’ont jamais pu réaliser : l’homogénéisation de la langue de la jeunesse par le biais d’une chanson rebelle et insoumise -socialement correcte cela s’entend. Le mézoued va chanter l’amour, le mal être, le vin, la misère sexuelle, l’exil, la prison en un mot : la vie autrement.Face à un système qui a érigé l’asphyxie de la liberté d’expression en un mode de vie, le mézoued, sans grandes prétentions politiques, va toucher la jeunesse la où ça fait mal: Le vécu. Chanter est devenu synonyme de s’exprimer. Le corps ainsi va esquisser sa prise de parole par cordes vocale interposées. Danser- consciemment - pour des «mâles» a toujours été tabou ou presque. La danse, avec la colonisation, l’apparition du cinématographe, les films égyptiens chantants, l’ouverture des salles de spectacles et cafés chantants avec des danseuses«bédouines», les San’aats dans les soirées de mariages, tout cela faisait de la danse un acte socialement tabou pour les femmes! Que dire alors des hommes! Les danses dans notre société traditionnelle étaient codifiées selon les régions, si les danses soufies (Chathat ou Takhmira) étaient admises du fait de leurs aspects non profane, thérapeutique et l’inconscience de leurs sujets, les danses profanes étaient des rituels où les danseurs(les corps) ne se mélangeaient jamais. Les danseuses (corps) ne se donnaient pas en spectacle à l’exception du Nakh des régions de Nefzaouas Ouerghemmas : Où c’est la chevelure qui se substitue au corps, sinon les femmes mélangent leurs corps entre elles. Par contre les hommes paradent dans leurs danses spécifiques (Zgara, Miz, Hammedi et autres Gougou) assistant leurs corps de «béquilles» cannes bâtons ou fusils etc… Le corps enveloppé dans les houlis et autres vêtements amples arrive difficilement à parler, il balbutie, il n’est pas exposé il est suggéré. Il raconte une histoire connue et non vécue, les mouvements du corps des uns et des autres, ont du mal a les distinguer d’entre eux. Longtemps la danse – et avec un degré moindre la musique, la chanson et le théâtre- comme une activité de gens aux moeurs légères et non fréquentables, n’était pas revendiquée comme un besoin individuel comme le sport et la gymnastique car l’image que renvoyaient les spectacles de variétés ou les films égyptiens renforçait dans la société cette opinion négative. Les spectacles bon marché des cafés chantants pendant le mois de ramadhan n’amélioraient guère cette appréciation sévère à en juger par les sobriquets donnés à certaines danseuses : Zohra lambouba ou Aicha Chok el Osbane. 

Danse, travestissements et jeux de rôles. 

Face à l’interdiction du mélange des genres dans la danse, la société traditionnelle s’est crée des parades assez originelles empruntant au jeu de rôles ses fondements et techniques, ces parades ne se limitaient pas à la danse mais s’étendaient à divers jeux de divertissements populaires. La parade consistait principalement à établir une convention entre les participants : D’une part les «acteurs/actrices» et d’autre part les «spectateurs/spectatrices» dans chacun des deux groupes (hommes et femmes). Dans chaque ensemble ou groupe social d’un village ou d’un quartier ou d’un groupe de familles, se distinguent une ou plusieurs personnes pour leur habileté au jeux ou au chant ou à la « comédie » ou à la danse etc… Ses personnes finissent par devenir les « acteurs » attitrés pour tel ou tel rôle, certaines vieilles jouaient les rôles des tasrafiltes, sorte d’épouvantails vivant qui terrorisaient les gamins les jours de l’aids, d’autres vieillards jouaient le rôle des dromadaires etc. Pendant les mariages certains jeunes gens ou jeunes filles se travestissaient dans le sexe opposé au leur, les filles se dessinaient des moustaches et s’habillaient en garçons alors que les garçons se grimaient en dames avec des maquillages traditionnels (Dabgha Harkous Khol et diverses poudres et rouge à lèvres) Comme au théâtre populaire italien les personnages ont les traits « grossiers » et les costumes proches du burlesque l’objectif étant de créer une atmosphère de joie de rire et de bonne humeur. Toutefois ceci n’exclut pas des sous entendus non dits ou secrets de polichinelles, comme les tendances homosexuelles de certains danseurs/danseuses que la communauté admettait avec beaucoup de tolérance et de bonne humeur. Ces manifestation largement répandues dans les régions de l’intérieurs et des grandes villes ont persisté jusqu’aux années 60 Tunis et ailleurs. Par ailleurs, dans certains milieux et quartiers, il n’est pas exclu de rencontrer des phénomènes «carioca» parmi les homosexuels des villes ou des bas fonds des quartiers mal famés, ces «cariocas» donnaient des spectacles de danses dans les cafés et tavernes. Après l’indépendance et malgré l’arrivée des danseuses prestigieuses Aicha et Mamia les compagnes de scènes de Smail Hattab ou les sœurs Zina et Aziza les partenaires de Hamadi Laghbabi, l’image de la danse demeurait difficilement acceptable aux yeux des tunisiens moyens, c’est seulement grâce aux clubs de la jeunesse scolaires dans les lycées ainsi que les clubs des auberges de la jeunesse que va s’amorcer l’intérêt ensuite un engouement relatif d’une partie de la jeunesse pour la danse aussi bien traditionnelle ou orientale, que classique et occidentale. La danse des hommes entre hommes dans le rituel du mézoued de la première moitié du XXème était une danse de marginaux une sorte de prolongement d’un paraître fallacieux et qui ne convainc guère. La danse de la génération née avec l’indépendance est la prise de parole du corps dans un espace social où la liberté de parole est interdite. Le corps ne fait plus honte, il est une affirmation d’être et d’un vécu à la fois douloureux par les frustrations subies, et jubilatoire dans le partage avec ses congénères.»

(Ali Saïdane)

mercredi 10 mai 2017

En faire (maintenant) une affaire personnelle...

«L'actuel roi de France est chauve»
(in L'archéologie du savoir)

vendredi 28 avril 2017

Dialectique


« Ne remarques-tu pas, répondis-je, le mal qui atteint la dialectique de nos jours, et les progrès qu'il fait ? 
- Quel mal ?
- Ceux qui s'y livrent, dis-je, sont pleins de désordre.
- C'est bien vrai. » 

(Platon, La République, livre VII)

jeudi 27 avril 2017

Rebeca Lane

lundi 24 avril 2017

Pour un matérialisme de la puissance

Prosopopée de la Matière, à l'usage de ses thuriféraires même :
 «Moi, structurale, féministe ou raciale ? Vous plaisantez, mon ami...» 


 « [Chez Aristote], la puissance est, en effet, d'une part ambiguïté et indétermination (Métaphysique1007b28, 1050b8 et suiv.1071b19 ; De l'âme, III, 2, 427a6 ; Traité du ciel, 283b4 et suiv.). D'autre part, en tant justement qu'elle n'est pas un non-être absolu, comme la privation, mais un non-être relatif, une possibilité ambiguë des contraires, elle tend vers l'être et le désire : c'est ce qu'Aristote dit de la matière, dont la puissance est un des caractères principaux ; elle aspire à la forme, c'est-à-dire à la réalisation, en tant que la forme est ce qui est bon, divin et désirable (Physique, 192a, 16-22). (...) Pour que la notion de puissance obtienne la plénitude de sa signification, il faut que les contraires, dont elle représente l'égale possibilité, ne se succèdent pas simplement, il faut qu'ils s'appellent et même qu'il y ait progrès de l'un à l'autre. C'est ce qu'Aristote a entrevu quand il dit de la matière qu'elle est une relation (Physique, 194b9). Si la matière et la forme sont des corrélatifs, c'est parce que la puissance est une tendance à l'être et même à un certain être.» 
(Léon Robin, in Vocabulaire technique et critique de la  philosophie)

« C'est une profonde analyse que celle qui dans l'altération lui a fait découvrir [à Aristote] entre la privation et la forme, nous ne disons pas au-dessous d'elles mais entre elles, non pas une nature déterminée ou une substance indéterminée qui se conserverait, mais quelque chose qui n'est pas encore la qualité future et qui n'est pas purement et simplement celle qui est. Une telle découverte est une défaite infligée à cet esprit d'absolutisme et d'isolement qui veut tout séparer comme avec la hache. » 
(Octave Hamelin, Essai sur les éléments généraux de la représentation)


«Parmi toutes les qualités inhérentes à la matière, le mouvement est sans doute la première et la plus insigne, non pas seulement comme mouvement mécanique et mathématique, mais plus encore comme pulsion, esprit de vie, dynamisme, comme tourment de la matière, pour employer un terme de Jakob Böhme.» 
(Karl Marx, La Sainte Famille)

Mentir, c'est mal !

samedi 22 avril 2017

De l'utilité culturelle d'être rassuré


Voilà donc, chers amis ! la nature du processus historique menant d'une culture de l'utilité à une utilité de la culture. En suivant Hegel, nous avons rappelé comment la vie primait chez lui la liberté : comment, ayant préféré une fois pour toutes la vie à la liberté, l'Esclave - c'est-à-dire le citoyen-électeur contemporain - plaçait désormais au-dessus de tout, c'est-à-dire considérait comme son essence même la culture, ou la civilisation, c'est-à-dire justement cette préférence, hypostasiée, de la vie à la liberté.
Cette conclusion est très proche, on l'a déjà répété un million de fois, de celle du Malaise dans la culture, de Freud. C'est là, à notre sens, que le fondement anthropologique d'une utilité suprême de la culture, comme idéologie spontanée ou immanente, pourrait être cherché.
On pourrait dire qu'en régime moderne individualiste, chaque époque promeut sa culture utile, mais qu'à toutes époques, néanmoins, la culture apparaît identiquement comme divertissement (au sens de Pascal). On connaît l'inquiétude pascalienne d'un Dieu qui se cache, désormais, dans une étendue cartésienne ou spinoziste vide, neutralisée, réduite à de purs rapports mathématiques. Cet espace, avec la culture qui lui correspond, est désormais un espace utile, en deux sens : d'abord, chacun sera pour son semblable, au gré des lois de l'attraction, un moyen, ce moyen devenant une fin externe, définissant une nouvelle essence de rapport, et non plus de qualités intrinsèques (comme dans la physique grecque). C'est ainsi que Kant, par exemple, expliquera la constitution mécanique (sociable-insociable) des sociétés. Ensuite, et nous revenons là à Pascal, parce que dans un tel espace vide, pour éviter l'ennui ou l'angoisse, l'utilité doit partout se manifester, et la culture, divertir. Tel est le rôle transcendantal de la culture : éviter de rester seul avec soi, ce qui pourrait déboucher sur la prise de conscience suivante : mon essence humaine dépasse ce simple rapport à des choses utiles, à un espace neutralisé, vide de Dieu et d'espérance. C'est en présence d'un objet soudain devenu inutile, parce qu'il est endommagé, c'est dans ce nouveau regard jeté sur l'objet inutile (brutalement dissocié de sa fonction) que je prends conscience de sa pure présence, et de la mienne. Cette dissociation de l'objet et de son utilité première sera le principe critique du Ready made de Duchamp. Dans le détournement ironique de cette utilité objective auparavant soi-disant transcendante, je relativise aussitôt, radicalement, tout usage, toute utilité. Je restitue à l'utilité toute sa contingence. J'accède aussi, par là-même, en échappant à cette utilité des choses, à une destination toute autre de mon être, voire à une absence radicale de destination, ce qui serait bien pire en termes de productivité. Car je ne me réaliserais plus, alors, essentiellement dans le travail utile, conformément à la morale ambiante, celle de l'esclave hégélien affranchi. C'est toute une culture moderne qui risque ainsi de s'effondrer, sous la poussée d'une telle angoisse nouvelle. 
L'utilité des choses offre donc une utilité bien plus radicale, si l'on peut dire : elle a pour fonction d'occuper les hommes dans ce travail de production utilitaire, d'éviter qu'à leurs "moments perdus", comme dit le très raisonnable principe bourgeois, ces hommes se rappellent qu'ils sont à la fois des êtres irrémédiablement mortels, mais aussi des êtres instinctuels, mûs par des pulsions naturelles très imparfaitement réduites par la culture. Ce retour du refoulé naturel mettrait en péril la culture en question. Mais Freud, tenant par excellence de cette thèse pessimiste, croit malgré tout encore, outre cela, à une utilité intrinsèque du travail productif : il s'agit encore, pour lui, par le travail, de subvenir aux besoins réels, et incontestables, de l'humanité. Les objets du travail sont ainsi toujours fondamentalement utiles, réduisent toujours partout la nécessité (anankê) qui conduirait sans travail les hommes au manque, à la famine, à la mort : si on laissait libre cours au principe de plaisir, et donc à l'oisiveté généralisée. La marchandise a donc, chez Freud, encore une  valeur d'usage derrière l'utilité fondamentale consistant à maintenir le travail afin d'occuper l'espace pulsionnel des hommes, et ainsi maintenir la culture, la civilisation. La critique de l'industrie culturelle contemporaine refuse cette position. Il est bien évident qu'au regard de l'avancement technique dont dispose le monde contemporain, produire des objets simplement utiles à notre survie quotidienne serait désormais bien plus facile et rapide, si cette utilité élémentaire était vraiment le but très honorablement humain de la civilisation présente. Il semble plutôt que la culture utilitaire d'aujourd'hui suscite sans discontinuer de nouvelles utilités factices, à satisfaire soi-disant impérativement, mais en réalité dans un but unique largement inconscient : celui d'empêcher la croissance de l'inquiétude inutile, de conjurer le spectre d'un désir radical impliquant, par sa violence, le bouleversement complet de la société, notamment des conditions et rapports de production. De conjurer, en somme, une libération du désir risquant de s'effectuer contre les soi-disant utilités de la culture, de l'industrie culturelle contemporaine, et d'accoucher alors, peut-être, potentiellement, soit de la barbarie soit d'une nouvelle culture, d'une nouvelle civilisation capable de promouvoir un nouveau rapport à l'utilité. Herbert Marcuse, entre autres, aura ainsi postulé, dans Éros et Civilisation, la pure et simple réquisition (au nom de l'utilité marchande), des pulsions de mort et d'agression, contre cette dangereuse libération possible du désir authentique. Tel objet culturel, c'est-à-dire marchand (tel disque, tel film, tel accessoire technologique à la mode, etc) sera ainsi présenté comme absolument utile à la société. En réalité, cette utilité repose, comme illusion, sur la manipulation d'une charge de désir retournée contre le désir authentique lui-même. La rage inconsciente (organisée par la publicité, par toute la puissance invasive de la culture utilitaire) me poussant vers la consommation de cet objet ne me pousse vers aucune utilité réelle, si ce n'est celle de me couper encore un peu plus d'une satisfaction authentique, et de préserver cette culture de l'utile de toute critique sérieuse. En sorte qu'ici, la culture de l'utilité s'oppose plus que jamais à une autre culture humaine n'existant plus guère qu'à l'état de trace pré-consciente, une culture en pointillés, tenant à la fois du passé et de l'avenir, utopique, tournée (à l'état de sentiment vague, nostalgique : de tonalité affective) contre l'utilité marchande positive. Cette culture fantôme, seul l'Art d'avant-garde, en particulier, peut encore en laisser soupçonner la présence spectrale, présence sur fond d'absence. Qu'on songe ici à un Mallarmé tissant toute sa vie des poëmes dits incompréhensibles parce qu'inutiles, s'épuisant donc dans cette activité inutile au regard de la société, de la culture de son temps, mais obéissant, lui, aux appels d'une culture seulement potentielle, une culture utopique. Les attaques, les moqueries dont Mallarmé était victime ne faisaient que reproduire celles ayant visé, avant lui, les romantiques et, de manière générale, tous ceux ayant un jour reconnu et contesté la coïncidence socialement organisée des principes d'utilité et de culture. Un poète, de ce point de vue-là, ne sert à rien, n'ayant aucune utilité. Il représente même immédiatement un danger pour la civilisation dès lors qu'il revendiquerait - pour lui seul ou, pire : pour tous les autres - une oisiveté impérieuse et intransigeante. En vérité, la conscience de l'emprise désormais totale, pour ne pas dire totalitaire, du principe d'utilité sur la culture contemporaine traverse déjà, comme une question inconsciente, toute l'Aufklärung allemande : surtout (et ce n'est pas un hasard) en son versant esthétique, c'est-à-dire sensualiste. Kant, lui-même, par ailleurs défenseur ordinaire du travail et pourfendeur de l'oisiveté, se livre à une véritable apologie anthropologique du luxe, du superflu, bref : de l'inutile, au paragraphe 83 de la Critique de la faculté de juger. Citons ce passage un peu long :

"Nul ne peut contester le surcroît de maux que le raffinement du goût, tel qu'il conduit jusqu'à son idéalisation et même le luxe dans les sciences, tel qu'il nourrit la vanité, répandent sur nous par l'intermédiaire d'une foule insatisfaite de penchants ainsi produits ; mais, en revanche, il ne faut pas non plus méconnaître la fin de la nature qui consiste à gagner de plus en plus sur la grossièreté et la violence des penchants, qui appartiennent en nous plutôt à l'animalité et sont le plus fortement opposés à notre destination supérieure (les penchants à la jouissance), et à ménager une place pour le développement de l'humanité."

On voit donc là, à la fois un hommage concédé à une certaine position rousseauiste quant à la culture corruptrice (celle du Discours sur les sciences et les arts), mais également, et surtout, une association explicite du luxe (et de l'inutile) à la finalité jugée la plus haute du genre humain. Ajoutons qu'une apologie discrète de la luxure (sexuelle) comme outil culturel se trouve aussi chez Kant, dans ses Conjectures sur les commencements de l'Histoire humaine. Chaud gars, alors, le Königsbergien protestant ? Peut-être. En filigrane se dessine ici, en tout cas, de manière au moins problématique, une culture supérieure de l'inutile, animant, comme charge potentielle, la base naturelle même - biologique - de la culture. Nous retrouvons presque là, de manière inattendue sous la plume de Kant, la nostalgie contrariée du raffinement gigantesque des fêtes baroques, la gratuité perdue de leur faste, de leur protocole, de leur débauche absolue de gâchis, d'ornements, et d'inutilité. À cette simple ébauche, Kant, cependant, ne donne aucune suite concrète, ce qu'on comprend hélas ! fort bien. Le principe de plaisir s'efface aussitôt derrière un principe de réalité pour qui l'identité nécessaire entre culture, civilisation et utilité ne saurait souffrir aucune contestation.  

(à suivre)