vendredi 17 mai 2013

Opus 100


             

Vous trouvez cet air mélancolique ?
Celui qui le composa devait avoir ses raisons. 
Rappelons que l'opus 100 est rigoureusement contemporain du Winterreise. 
Et que l'on donnera cette dernière oeuvre le 8 juin prochain, à la Cité de la Musique.

mardi 14 mai 2013

Merci, peuple de gôche !

 
Réalisé avec photocheap® (made in France)


lundi 13 mai 2013

Reaktionär für Anfänger (Lektion 3)

Ein Unverantwörtlicher



Ein Tannenbaum



Ein Rechnungsführer





Éloge de Michel Sapin

 
Michel Sapin, socialiste.
Quoique, de l’avis général, il soit un gros bûcheur, M. Sapin n’est pas de bois. Et certaines critiques, trop rongeuses, doivent lui fendre le cœur : pour peu qu’on s’intéresse à l’homme, sous l’écorce. Que M. Sapin travaille, certes, la chose n’est pas douteuse. M. Sapin travaille même d’arrache-pied. Il est, pour dire les choses crûment, le ministre du Travail de la France, et c’est là une tâche bien considérable, éreintante et ingrate qui l’attend, chaque matin, au bureau de son ministère. Le boulot, en effet, de M. Sapin consiste à plaire aux riches (dont M. Sapin fait partie), à toute heure, à force d’attentions émouvantes et de soins réguliers, sans négliger de prévenir, symétriquement, chez des pauvres écrasés de misère – et par ailleurs en nombre dangereusement croissant – toute explosion de violence incontrôlable. Parler aux uns, en somme, et puis aux autres, et les convaincre avec un égal succès que le chemin économique – épineux – emprunté par M. Sapin est bien le seul possible. Voilà quel est son travail. Une gageure, assurément, jugeront certains esprits simplement incrédules. D’autant que la réputation de M. Sapin – celle d’une grosse huile, guère apte à faire souche – l’aura toujours précédé, véritable pierre dans son jardin. Il est régulièrement dit, entre autres, de M. Sapin qu’il peut se montrer cassant, sinon rigide, en d’autres termes que rien ne le freine sitôt bien définis par lui les divers buts stratégiques à atteindre. On renvoie également M. Sapin à son train de vie, flamboyant paraît-il. Et on le jure totalement coupé des réalités. Tout cela n’est guère sérieux. Voudrait-on que M. Sapin travaillât pour des prunes ? Au reste, il semble que cette mauvaise réputation se tasse un peu dans l’opinion. Au vu de sondages récents, M. Sapin y semble avoir fait son trou. Mais d’autres observateurs demeurent, à son égard, rigoureux et sévères. Tartufferie ! persiflent immanquablement ceux-là à la seule mention de son patronyme, et déjà l’emploi de ce vocabulaire typiquement années 1930 désigne assez, chez eux, la prégnance de certaines tendances populistes évoquant les heures les plus sombres de notre histoire. M. Sapin, cependant, n’est pas homme à trembler. Car enfin, à qui entendrait-on faire croire que cette prétendue hypocrisie politicienne, tellement stigmatisée par les temps qui courent, constitue la racine véritable de l’action de M. Sapin ? M. Sapin – tout entier – y trouverait son essence ? Nous convenons volontiers que dans la branche de M. Sapin, dans sa branche d’activités, tout s’enchaîne dans le plus grand mystère, que les bons résultats succèdent aux mauvais sans qu’on comprenne toujours pourquoi, ni comment au juste – sur la question délicate, par exemple, des fruits de la croissance. Mais, sans nous faire l’avocat de M. Sapin, nous jugeons cependant que sa relative stérilité et l’impuissance de M. Sapin à seulement peser, en bien ou en mal, sur toute cette conjoncture imprévisible suffiraient amplement à définir sa position. En clair, M. Sapin n’est pas pourri. Sans doute brûlerait-il même d’annoncer, en personne, de bons chiffres à la télévision, un de ces jours prochains. Hélas pour M. Sapin, le ver est dans la pomme : tout peut plier d’un moment à l’autre. Cela résulte de la ramification nouvelle des marchés mondialisés, sans parler de ce maquis juridique qui les entoure. Tel est le germe – fatal – du chaos permanent que doit chaque jour affronter M. Sapin. Telle est l’inquiétude, confinant certainement à l’angoisse, qui doit chaque jour l’aiguillonner. La vie, pour M. Sapin, n’est pas toujours rose. Elle n’est pas un bouquet de violettes. Et pourtant, en dépit de ce riche patrimoine dont on le sait aujourd’hui détenteur (plusieurs centaines de bâtons, aux dires de certaines feuilles), en dépit, donc, de ces quantités de blé et d’oseille auquel il eût pu décider prudemment de se consacrer, jusqu’à la fin de ses jours, cette vie, et cette carrière, M. Sapin les aura choisies. Oui, M. Sapin aura choisi ce chemin de croix. On a le mont des oliviers qu’on peut, certes. Tout de même, face aux difficultés, M. Sapin plie et ne rompt point, tout lui paraît zéphir quand à d’autres, aquilon. On se sera trompé sur cet homme, de prime abord. On l’aura bien sous-estimé. Il n’est pas né, celui qui enterrera M. Sapin. 

Michel Sapin à l'adolescence

mardi 7 mai 2013

Printemps des peuples



« La démocratie est comme le soleil, elle brille pour tous. » (Louis Blanc)

lundi 6 mai 2013

Cosa Nostra

 

« La plus grande exigence d’une Mafia, où qu’elle puisse être constituée, est naturellement d’établir qu’elle n’existe pas, ou qu’elle a été victime de calomnies peu scientifiques ; et c’est son premier point de ressemblance avec le capitalisme. » 

(Guy Debord, Commentaires sur la Société du Spectacle)

Opium du peuple


vendredi 3 mai 2013

Derniers jours




Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

Te souvient-il de notre extase ancienne ?
Pourquoi voulez-vous donc qu’il men souvienne ?

Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? Non.

Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! – C’est possible.

Quil était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

(Colloque sentimental)

mercredi 1 mai 2013

Dans le ventre des mères (les diables de Ledun)


AVERTISSEMENT AUX ÉCOLIERS, LYCÉENS ET AUTRES LECTEURS HABITUELS DU MOINE BLEU :
   
Il était prévu, à l’origine et de longue date, que l’article qui suit paraisse en premier lieu dans la revue virtuelle K-Libre, soi-disant spécialisée dans le polar. Il est à soupçonner que les critiques, parfois vigoureuses, apportées ci-dessous à l’ouvrage de M. Marin Ledun – étoile montante du roman noir francophone – n’aient pas été complètement étrangères au choix délibéré de retarder, voire saborder purement et simplement une telle publication. En tous les cas, notre patience aura fini par s'éroder. À nos lectrices et lecteurs de se faire leur propre idée. Nous croyons, pour nous, n’avoir ici rien proféré d’outrancier. 




Le dernier roman de Marin Ledun, Dans le ventre des mères, n’est pas très bon.
Les défauts qu’il accuse sont de deux ordres : formels d’abord, conceptuels ensuite, ce qui est  hélas ! bien plus dommageable, vu l’urgence pertinente des thèmes qu’il aborde. Le noyau des monstruosités présentées ici existe bel et bien. La litanie de fantasmes horrifiques que le livre déploie, en tout sens, se nourrit à des sources parfaitement authentiques. Ce dont nous parlons ici, l’ambitieux sujet choisi par Ledun, n’est en effet autre que l’emprise, sur la société contemporaine, d’une clique d’apprentis sorciers nano-bio-techniciens, ainsi que de leurs relais criminels, politiques, militaires et industriels à l’échelle du monde. Une telle emprise (ou disons une telle influence, les choses n’étant pas pliées) est absolument indéniable. Il suffira pour s’en convaincre de s’intéresser quelques instants, sur Internet ou ailleurs, aux excellents travaux du collectif militant Pièces et Main d’œuvre, par exemple, basé comme de juste à Grenoble, cité constituant désormais le cœur – hideux – du terrifiant dispositif bio-technologique dans notre beau pays de France.

Grenoble : une ville qui bouge !

La faiblesse de l’ouvrage de Ledun tient justement à son caractère mutant, à son indétermination génétique, pour ainsi dire. Le livre oscille entre deux genres ne répondant pas aux mêmes exigences, et qu’il ne parvient donc jamais à satisfaire.
Comme roman noir, en premier lieu, il est truffé d’invraisemblances, pèche très souvent par un irréalisme outrancier, témoigne d’une assez large incompréhension politique d’un monde dans lequel les diverses crapuleries technologiques obsédant – à juste titre – son auteur ne triomphent jamais en réalité que par le libre choix, la libre soumission, le libre consentement « démocratique » de sujets simplement débilités plutôt que modifiés génétiquement, à toute force.
Comme fable d’anticipation, en revanche, reprenant certains codes tout à fait fonctionnels de la science-fiction moderne (l’irruption du monstrueux, l’anticipation de sociétés totalitaro-marchandes équipées de mystiques officielles adéquates), Dans le ventre des mères se révèle par contraste beaucoup trop timoré, insuffisamment délirant et inquiétant. Des sur-femmes continuent banalement, durant leurs loisirs, d’y acheter des marchandises. Des surhommes revenus de tout persistent à y invoquer, aux moments critiques, le pouvoir dérisoire des lois de la cinquième République. De sorte qu’ainsi équipé de mauvaises armes, et souffrant de mal délimiter les contours de sa cible, il n’est pas étonnant que Marin Ledun en vienne à manquer complètement celle-ci. 



Tâchons de tracer, à grands traits, l’intrigue de ce livre imposant (463 pages).
Dans un coin extrêmement reculé de l’Ardèche, un petit hameau se voit, malheureusement pour lui, rayé de la carte du fait d’une explosion gigantesque d’origine inconnue, causant la bagatelle d’une centaine de victimes (quatre-vingt-neuf, selon notre propre comptage final, certainement défaillant). Bigre. Quatre-vingt-neuf morts, ce n’est pas rien. Un genre de péripétie proprement rarissime, qui vous constituerait bien en France, et cela durant quelques semestres, l’ouverture idéale des journaux de vingt heures, vu le cas traditionnellement fait, dans l’Hexagone, d’événements aussi considérables que les embouteillages d’été, les derniers soucis cochonnesques de M. Strauss-Kahn ou les ruptures d’électricité consécutives – dans les trous les plus reculés, du type de ceux dont il est justement question plus haut – aux premières chutes de neige, l’hiver. Dans notre ouvrage, cependant, cette explosion ne passionne pas les foules, lesquelles n’en auront d’ailleurs, pour faire bonne mesure, toujours pas connaissance des mois plus tard. Et là, bien sûr, déjà (c’est à dire dès le départ), nous tiquons, féroces et infâmes procureurs que nous sommes. Car aujourd’hui que les activités de police se voient largement sous-traitées auprès du dernier de nos citoyens-journalistes simplement équipé d’un téléphone portable à compétence photographique, et que les explosions nucléaires nord-coréennes elles-mêmes éprouvent parfois les plus grandes difficultés à camoufler leur existence aux yeux du monde, il faut que ce soit d’Ardèche que s’impose à nouveau la nécessité vintage très « guerre froide » du black-out roswellien (vous savez, cette histoire de conspiration du silence internationale, à base extra-terrestre).
Bon. Ce n’est pas grave. Admettons. Suivons plutôt le déroulement de la procédure qui maintenant du moins – n’en doutons pas – ne pourra manquer de mobiliser, face à notre angoisse croissante de lecteur, les milliers d’enquêteurs d’élite requis par son exceptionnelle gravité (quatre-vingt-neuf morts, rappelons-le), et à plein temps, encore !
Mais en réalité, les choses ne se passent pas vraiment comme cela. Le deuxième chapitre de Dans le ventre des mères ne voit finalement, au total, débarquer qu’un type, un seul, un commandant de police, certes, nommé Vincent Augey, auquel le légiste présent commence par dresser, si l’on peut dire à brûle-pourpoint, un premier topo tandis qu’une escouade de pandores locale ramasse et collecte à grand-peine l’ensemble du charnier sus-mentionné, constitué comme on s’en doute de cadavres hautement carbonisés et/ou grandement dégueulasses à reluquer. Or, en matière de topo, on n’est pas déçu du voyage. Car, certains des corps étudiés par le légiste ont subi rien moins que des modifications génétiques (« De quel genre ? » demande, en toute innocence, le policier venant de débarquer. « Du genre inexplicable » lui explique froidement le légiste).
Nous sommes à la page 43 de l’ouvrage.
Et les choses, de notre point de vue sévère, se trouvent fort mal engagées.
Davantage encore que pour notre flicaillon, auquel un médecin-légistaillon de même farine vient donc de révéler – avec une tranquillité somme toute assez remarquable, et déconcertante – des faits relevant à la fois de la science-fiction la plus débridée et du secret d’État le plus ravageur. En sorte que le flicaillon, lui ou un autre, le légiste, n’importe lequel des humains présents en ayant pris connaissance serait pour nous tenté illico soit de se retirer dans quelque couvent pour y méditer sur l’apocalypse prochaine, soit – ce qui est plus probable – de tout balancer aussi sec au premier chroniqueur disponible, dans le but de soulager sa conscience, à moins que ce ne soit un compte en banque à sec, voire – pourquoi pas ! – une maîtresse trop exigeante. C’est la crise, nom de Dieu ! En tous les cas, il nous semble improbable, pour ne pas dire plus, à nous autres indécrottables naïfs, que de telles choses demeurent inconnues, dans la contrée où elles se produisent, au-delà de vingt-quatre heures. Telle est la première invraisemblance, le péché originel d’un livre, qui va ensuite se dérouler ainsi sur le même mode, au long de quelque 500 pages.

Reprenons.
Et tâchons de vous la faire, malgré tout, la plus courte possible.
Ces cohortes de morts (il en tombera bientôt des dizaines d’autres, semblablement, un peu partout en Europe) ont, bien entendu, une cause et une origine, non moins que les infâmes modifications génétiques qu’ils ont subies. On découvre assez rapidement que ces dernières leur furent imposées par un savant dégénéré (encore qu’à strictement parler, en l’occurrence, ce terme soit inapproprié) nommé Peter Dahan, n’ayant a priori aucun rapport familial avec l’ancien chroniqueur bien connu de la night à Libération, mais lié en revanche à un terrible complexe militaro-industriel trans-national, au profit duquel Dahan teste depuis des décennies, dans des laboratoires clandestins ultra secrets couverts par l’État, et sur de malheureux disparus que personne ne viendra jamais réclamer, toutes sortes d’expériences horribles, dont on ne comprend pas grand-chose sinon qu’elles auraient notamment pour but de lier pulsion sexuelle et pulsion d’achat, par le biais d’une introduction sous-cutanée de puces nanométriques délivrant un virus finissant d’ordinaire par tuer son hôte. Certes, on s’interroge alors bien un peu, au passage, sur l’intérêt objectif de l’entreprise, attendu que l’hôte en question devait plutôt, dans le cahier des charges, se muer en un consommateur parfaitement viable et soumis, destiné par exemple à aller déguster de délicieuses tartes au chocolat en famille, le dimanche, chez IKEA, mais peu importe, au fond, car, vous comprenez, il s’agit d’un complot mondial, dont le vaillant policier Vincent Augey finira d’ailleurs patiemment par dérouler la trame sinistre.
Il sera aidé dans cette mission par la propre fille du savant fou : Laure Dahan, décidée à se venger de la pire manière possible de son géniteur, lequel l’a en effet soumise depuis sa plus tendre enfance 1°) à l’enfermement psychiatrique entre les USA, la France et la RDA, où le savant fou s’est précipité – une belle intuition géo-stratégique de sa part ! – juste avant la chute du Mur de Berlin, 2°) à des séances interminables de viol collectif « scientifique » (pour étudier la libération expérimentale – accélérée par le génie génétique – d’obscurs mécanismes de désinhibition consumériste), 3°) à l’inceste systématique, 4°) à moult horreurs annexes culminant dans l’inoculation de ce fameux virus censé contrôler, chez tout un chacun, les subtilités chromosomiques de la pulsion d’achat (voir plus haut). Cette inoculation, par une sorte de méchant miracle (sans lequel, évidemment, le livre n’eût pu être écrit) la petite martyre, entre des dizaines d’autres, fut la seule à en réchapper, certes momentanément : il est répété (très) souvent qu’elle doit mourir (très) bientôt, et Laure Dahan se hâte donc d’exercer sa vengeance, de retrouver son père, qui fuit devant elle à travers le monde entier, où il dispose d’une multitude sidérante de bases arrières (le complot est universel, il faut y insister, et redoutablement homogène) tout en tâchant de récupérer des souches actives de virus planquées çà et là par sa fille, comme monnaie d’échange, dans quelque montagne reculée.
Une monnaie d’échange, dites-vous ? Mais contre quoi ?
C’est que Laure a elle-même accouché d’une fille, naguère, durant son calvaire : une petite fille ayant elle-même subi clonage(s), inoculation(s) de virus et tutti quanti, bref destinée par le charmant grand-papa (décidément un prodige de caractère nuancé) à suivre le même parcours de cobaye – infernal – que sa mère, laquelle entend plutôt, on la comprend, lui rendre cette liberté dont elle n’a jamais joui, et l’arracher aux griffes de ses bourreaux.Y parviendra-t-elle ?




Nous passons au lecteur, injustes que nous sommes, bien des maladresses qui lui eussent peut-être tiré des cris d’horreur ou - va savoir ! - des larmes de rire. Les bourdes de l’auteur, cependant, concernant les « crosses » de pistolet, les « uppercuts » douteux « dans les côtes », les « industriels sans scrupules » (en existe-t-il d’autres ?) ou encore les demandes officielles « d’extradition de cadavres » ne sont que fort peu de choses en regard de cette incompréhension récurrente du mécanisme policier moderne, dans son ensemble, qui se donne à savourer sous sa plume.
Il est ainsi incroyable de pouvoir lire dans un roman noir, aujourd’hui, que l’assassinat sauvage, accompagné de tortures, d’un bureaucrate influent du Conseil Économique et Social (le « Denis Héritier » du roman : une victime dont s’occupait notre enquêteur avant de descendre observer sans broncher des modifications génétiques sur quatre-vingt-neuf cadavres ardéchois), que l’assassinat, donc, d’une huile à qui l’on a tout de même coupé les burnes, avant ou après avoir agi de même à l’encontre d’autres organes d’utilité comparable, se trouve « classé sans suites » au bout de quelques mois ! Et que dire de ce massacre d’un couple de jeunes chercheurs sans histoires, pourtant bien vite niaisement expliqué par un bête différend à caractère toxicomaniaque, une hypothèse officielle à laquelle même un phénix du genre de Jean-Louis Bruguière ou du procureur Marin aurait beaucoup de mal à souscrire ? M. Marin Ledun n’aurait-t-il donc jamais entendu parler de la mort du petit Grégory (1984), qui berça notre enfance, de la disparition d’Estelle, à Guermantes, de dix mille autres affaires antédiluviennes ne pouvant cependant assurément se voir « classées sans suite » qu’en l’absence prolongée de tout nouvel indice propre à permettre la poursuite de l’enquête ? 
Il faut avouer que la façon même dont les fonctionnaires de police s’expriment, dans son roman, ne peut être jugée crédible, les uns et les autres se livrant intégralement à quiconque accepte un tant soit peu de les écouter brasser. Le commandant Augey va jusqu’à raconter son enquête, par le menu, à sa pauvre femme dépressive, au vague motif qu’il rencontrerait avec elle des problèmes de couple. Il expose, toutes les trente secondes environ, le résultat de ses cogitations ultimes à des collaborateurs de second ou de troisième ordre, lesquels brandissent pourtant en retour, depuis cette impuissance statutaire avérée, des théories de complot grandiloquentes, sans parler de prétentions à les résoudre, simplement aberrantes. On ne dit pas toujours ce qu’on pense, dans la vie. Et cette règle de prudence, élémentaire, s’applique évidemment avec plus de nécessité encore aux policiers, aux militaires, à tous ceux qui firent un jour le choix, par la préservation organisée, qu’ils assument, des divers mensonges et intérêts de l’État, de mieux bouffer que les autres. C’est la base du polar, cela. La conscience de l’injustice du monde et de sa crapulerie principielle ne saurait venir soudain illuminer de bons bougres ayant autrefois justement choisi en conscience de servir l’une et l’autre. La conscience n’a jamais déserté l’esprit des flics en exercice, en se réservant éventuellement le droit d’y revenir faire un petit tour, plus tard. Elle s’est simplement définitivement muée en autre chose, en ce mécanisme particulier dont Huxley disait qu’il formait le lien entre les intelligences animale et humaine  :  un mécanisme garantissant précisément l’efficacité, amorale et désincarnée, du flic au travail. C’est pour cela que le roman noir américain traditionnel met en scène des Privés, dont Jean-Patrick Manchette a suffisamment montré à quel point ils étaient systématiquement désespérés, et alcooliques, et surtout absolument seuls dans leur connaissance – impuissante – du Bien et du Mal.
Alors, vous comprenez, un commandant de police qui nous fait le coup de l’indignation, ou de la révolte de basse intensité, parce qu’il se fait (tant bien que mal : on a failli attendre) finalement débarquer d’une affaire trop sensible pour lui, cela ne passe pas. Cela ne peut passer. Telle est l’incompréhension, profonde, de notre monde révélée par ce livre. 


Est-ce encore un monde qu’il décrit, au fait ? Un monde avec ses régions, ses dernières différences, tout au moins ses nuances ? À dire vrai, quoique Dans le ventre des mères emprunte parfois l’allure d’un road movie à travers une Europe dévastée par le néo-libéralisme (présenté grossièrement, une fois de plus, comme l’abdication intéressée – voire la défaite – du gentil État anciennement plein de sens désormais acculé par l’endettement, vis-à-vis du grand méchant Marché Privé que l’État laisse en conséquence fourbir ses machinations, afin qu’elles le renflouent), ces aventures ne fourmillent ni de routes ni d’images singulièrement dépaysantes.
De la ville de Zagreb, on n’apprendra ainsi guère plus – ô stupéfaction ! – que les taxis peuvent y être « poussiéreux, sentant le chien mouillé et le tabac froid » (p. 374).
Berlin, quant à elle, ressemble à s’y méprendre à Sarregemines, Loches, ou toute autre ville de l’univers dotée, cependant, d’un aéroport international. Dans un français impeccable (un Polizeirat hurlant tout de même « Scheisse ! » à la page 384, car il est énervé, et puis aussi un petit peu Allemand et il entend faire valoir ces deux qualités), les flics s’y épanchent en confidences suprêmement intimes sur des enquêtes ultra secrètes en cours, auprès du premier venu, cela va sans dire : notre flic français, en l’occurrence, lequel bouclera carrément son enquête en free-lance hors tout cadre légal, tuant ainsi extrêmement placidement un Russe très cruel – c’est souvent le cas des Russes – sans que ce statut illégal ne semble d’une façon quelconque le gêner, ni dans sa quête d’indices ni dans sa capacité impressionnante à extorquer des informations décisives à toutes sortes d’autorités officielles. Quant aux Croates, à ce propos, et aux Italiens, nous apprenons très vite qu’ils sont aisément achetables, fussent-ils policiers, agents de douane ou simple secrétaire d’entreprises de déménagement, et qu’il suffira juste, pour que le road-movie puisse se poursuivre dans les meilleures conditions, de leur proposer des billets de vingt euros en quantité suffisante, afin qu’ils crachent le morceau sur toutes sortes de sujets intéressants, ou laissent entrer n’importe qui sur n’importe quelle scène de crime ne relevant en principe (eussions-nous cru, béatement) que du confidentiel défense le plus absolu. Cela dit, convenons maintenant que toutes ces victimes, là, sur leur table d’autopsie, avec leurs inénarrables modifications génétiques, finissent par ne plus impressionner grand monde, à force, vous comprenez ? À force qu’elles s’empilent comme ça, depuis le début, un peu partout, on s’y fait.


Électeur socialiste, transgénique et phosphorescent, Uruguay, 2013.

En dernière analyse, M. Marin Ledun lui-même semble avoir perçu le vague fond d’incohérence émanant de ce fascinant complexe géo-politique, par ses soins édifié. Et c’est ainsi comme une sorte d’aveu embarrassé que nous interprétons l’étonnant passage, très proche du dénouement, au cours duquel Vincent Augey et Laure Dahan s’étant enfin rencontrés, les voilà qui mettent en commun, dans une voiture qui les emporte ensemble, furieusement, vers un affrontement final de légende, l’état de leurs connaissances, relativement à cette épouvantable affaire.
Le lecteur aura sans doute trouvé jusqu’ici que nos explications personnelles, quant à ce fameux virus consumériste activé bio-technologiquement et censé conquérir la terre, étaient insuffisamment claires. Nous le lui accordons. Mais nous lui adressons cette ultime requête. Qu’il lise attentivement le passage suivant, tiré de la page 442 de Dans le ventre des mères, puis nous adresse à son tour, s’il l’ose et par tout moyen qu’il jugera utile, ses propres explications. L’incompréhension, de même que l’ignorance, comme disait Spinoza, ne saurait être un argument.
Tout de même.
Voici l’extrait :
« - Tu parles d’organisation scientifique, d’un virus capable de contrôler les esprits, mais…
Laure sourit faiblement.
- Mais ça ne peut pas marcher. Je veux dire, j’ai vu le résultat des expériences de Thines, c’est… c’est un massacre. Les corps que nous avons retrouvés étaient ceux de monstres !
- Parce que vous ne voyez que ce qu’il y a sous vos yeux !
Elle inspire longuement avant de poursuivre.
- Les expériences eugéniques menées pendant la Seconde Guerre mondiale relevaient de la même folie. Le sort réservé aux femmes pendant chaque guerre aussi. Les tentatives de reproduction avec les animaux, les manipulations scientifiques, les bactéries… Toute cette merde n’a jamais fonctionné concrètement, mais vous croyez que c’était l’objectif ? Non, bien sûr que non. Le but n’était pas scientifique. Jamais. C’est du vent, de la poudre aux yeux pour les crédules. La réalité, c’était que le système économique qui était supposé avoir souffert de cette guerre – ou des autres – n’en était que renforcé !
- Quel est le but, dans ce cas ?
- Dominer les plus faibles, à commencer par les femmes, et faire du fric, toujours plus de fric. Vendre et acheter, vous avez oublié ?
- Mais vendre quoi, puisque ce virus est un fiasco du point de vue scientifique ?
- Une vision du monde, commandant Augey. L’explication ultime à tout ça ! À la vie, à la mort, à la souffrance, au péché. Une nouvelle utopie, à laquelle ceux qui réclament toujours plus de bénéfices auraient adhéré parce qu’à court terme, elle aurait fait leur fortune. Jusqu’à la destruction finale (…)
- Mais les gens refuseront ! C’est une question de logique.
- Ne parlez pas de logique et ouvrez les yeux, bon sang ! La moitié de cette planète crève de faim et de soif, les peuples démocratiques dont vous croyez défendre les droits exploitent cette misère pour s’engraisser, et ce qu’ils ne détruisent pas, ils le volent. Pourquoi ne pas aller jusqu’au bout ? Pourquoi ne pas pousser cette logique jusqu’à son extrême. Peter Dahan l’a très bien compris, et c’est pour ça qu’il bénéficiait de tant d’appuis en haut lieu. Je peux vous assurer qu’ils avaient tous parfaitement compris les bénéfices à retirer de ses expériences.
- Mais puisque ça ne marche pas…
- Merde, je m’excuse, mais il faut vraiment être borné pour ne pas voir que la validité scientifique d’une quelconque recherche importe moins que son bénéfice symbolique ! Peter Dahan vendait de l’illusion pour relancer une machine économique en pleine crise.
- Ca n’aurait pas pris, les gens ne sont pas si cons !
- Ca a déjà pris mille fois ! Depuis toujours ! Ils ont tout gobé, ils ont tout perdu et ils en ont redemandé quand même. »

La technologie rôde, nom de Dieu !

Nous pensons, quant à nous, que l’offensive actuelle des bio-technologies a pour but l’asservissement effectif de l’humanité la plus large possible. Nous pensons que la manière de faire accepter à l’humanité en question de basculer enfin dans l’orbite de telles prétentions scientistes passe par la preuve indéniable que pas de problèmes, tout fonctionne parfaitement. Car s’extasier devant le fait que tout fonctionne parfaitement permet à merveille d’oublier (de faire oublier) à quoi et à qui au juste tout cela finit par servir. Modifier le génome d’un type de semence pour gérer le paysan, « pucer » les moutons d’un éleveur dans le but de lui imposer, plus invinciblement que jamais, la soumission aux lois d’airain de la propriété intellectuelle agro-alimentaire, cela doit être aussi opératoire, effectif et visiblement réalisable qu’introduire sous la peau de cancéreux quelque dispositif électronique nanométrique soi-disant destiné à leur venir en aide et – comme on le murmure avec émotion – à sauver des vies. Qui peut le plus (sauver le cancéreux) ne peut vouloir le moins (brimer l’agriculteur). Il restera seulement, alors, à expliquer les choses, avec patience, et pédagogie, au Peuple. À lui faire prendre des vessies pour des lanternes, et des moutons pucés pour des cancéreux (et non l’inverse) méritant toute notre aide, et toute l’affection de la Science. 

Client pucé, client comblé !

La bio-technologie, si elle entend vaincre, doit ainsi conquérir le plein assentiment des peuples. Il est bien évident que la seule violence pure serait incapable d’accomplir cette tâche. Le Capital ne saurait sans absurdité se présenter devant le grand public, réparti en classes, du Spectacle mondial avec ces chimères inabouties, semant l’épouvante et l’horreur autant que notoirement ruineuses en fonds, ces fœtus sanguinolents et cobayes non-viables du type de ceux que décrit M. Marin Ledun, rongés de virus et de tumeurs horribles. Outre que la capacité de scandale populaire, certes émoussée par les temps qui courent, s’en trouverait malgré tout ragaillardie, ce serait prendre les riches du monde pour de complets imbéciles (ce qu’ils cessent d’être quand leurs investissements se trouvent menacés) que de croire qu’on parviendra, après une poignée de scandales de semblable importance, à leur fourguer indéfiniment la même camelote qui ne marche pas. Nous avouons donc humblement comprendre les doutes de ce brave, quoique certainement « borné », commandant Augey, exposés dans l’extrait cité plus haut. Et nous pensons qu’à l’instar de la logique policière, la logique capitaliste contemporaine aura en son essence même quelque peu échappé dans son dernier ouvrage à M. Marin Ledun.

Tous ensemble ! Tous ensemble ! Ouais !

Un dernier détail.
Nous avons longuement réfléchi au titre de cette œuvre : Dans le ventre des mères.
Et pour tout dire, sans que notre avis soit exactement fixé sur ce qu’il convient d’en penser, une impression désagréable s’en dégage néanmoins, irrésistible. Il se jouerait en tout cas « dans le ventre des mères » quelque chose de décisif. L’attaque de l’humanité par la barbarie nano ou bio-technologique, bref par le progrès sans âme, y serait portée à son paroxysme, à moins qu’elle n’y puisse fonder son propre paradigme. En retour, la solution, la réplique, la riposte radicales à cette barbarie résideraient elles aussi « dans le ventre des mères ». Mais alors sous quelle forme ? Un instinct, une pulsion de liberté irréductibles ? Un devoir s’imposant envers et contre tout à la propre conscience des femmes d’accomplir une quelconque mission, de réaliser une quelconque nature féminine ? Significativement, le terme fort dépréciatif de « contre-nature » apparaît d’ailleurs à diverses reprises dans l’ouvrage, notamment à la page 318, où se voit également stigmatisée l’horreur, semble-t-il absolue, d’expériences pratiquées sur des fœtus mâles dont on essaierait « de développer la transsexualité (…) ».
Diable.
L’horreur absolue, en effet.
Quant à la brave femme du héros, qui ne peut plus avoir d’enfants, suite à une grossesse tragiquement interrompue, c’est bien là tout son drame. Son ventre lui monte littéralement au cerveau. Pour cette raison, l’irruption à la fin du livre, au sein du couple Augey, de la fille de Laure Dahan constitue du point de vue de ce couple une véritable rédemption, qu’il se prépare à poursuivre dans la fuite, loin de ces apprentis sorciers qui la menacent toujours. Serait-ce alors cette capacité d’enfantement ou comme le montre ce dernier exemple cette capacité familiale idéale, « à l’ancienne », conforme à quelque mystérieuse pureté originelle, qui représenterait dorénavant, en face de l’Antéchrist technologique, le dernier stade possible de la résistance, sinon de la subversion authentique ? Un singulier renversement de valeurs, auquel nous ne pouvons croire que l’auteur ait sérieusement songé. Il est d’abord des femmes qui ne seront – pour l’avoir fermement décidé – jamais des mères et qui, du fait de ce choix, jamais ne souffriront la moindre peine, ni le moindre regret. Mais parmi celles-ci, encore, il en est des myriades chez qui la répugnance instinctive envers les diktats infâmes du Progrès ne le cèdera jamais en intensité à celle de toutes les autres. Puisse cette répugnance dans le ventre des non-mères demeurer, pour l’éternité, si tripale et féconde.

lundi 29 avril 2013

Reaktionär für Anfänger

Ein Deutschfeindlicher.

Ein Frankreichfeindlicher.

Ein Rechnungsführer.
 



mercredi 24 avril 2013

Les morts ne peuvent pas se défendre (lieu commun numéro 66).

Pologne (planète Terre), avril 2013
   « Essayez, par exemple, de pisser contre la statue de Gambetta et vous verrez sur-le-champ s’épaissir, se coaguler, se condenser et finalement apparaître, sous la forme de la répression la plus exaltée, toutes les sales ombres intéressées au prestige de cette abominable charogne. J’appelle ça se défendre. »
Léon Bloy, Exégèse des lieux communs.

mardi 23 avril 2013

L'anneau des Nibelungen

 

« Ce qui manque aux orateurs en profondeur, ils vous le donnent en longueur. » (Montesquieu)

lundi 22 avril 2013

Sam Millar, dans la noirceur des os.


Honnête, sympathique et efficace polar que ce Poussière tu seras, œuvre de Sam Millar publiée en Français chez Fayard Noir voilà déjà quelque temps (2009) dans une traduction tout à fait satisfaisante de Patrick Raynal, et rééditée ces jours-ci dans une version de poche simplement expurgée dune quinzaine deuros.
Il serait évidemment possible ici de s’extasier – à l’infini – sur la bonne fortune finale de M. Millar, ancien militant de l’IRA ayant purgé, pour services rendus à la cause, une quantité infernale d’années de prison et de sévices annexes, avant de se voir désormais bombardé nouveau chef de file indiscuté du roman noir irlandais (ou « Hibernian », comme diraient les regrettés Molly Maguires). Nous nous bornerons à cette banalité de base déjà énoncée par J.-P. Manchette dans sa célèbre préface au Je m’appelle Reviens d’Alexandre Dumal, et selon laquelle – en substance – celui qui sait vivre saura aussi écrire, quitte à susciter çà et là, à ce sujet, quelque jalousie bien légitime chez les écrivains sans histoires (c’est-à-dire professionnels). Deux courts extraits de Poussière tu seras suffiront à donner une idée de cette attitude de Sam Millar en face des exigences fort voisines de la vie et de l’écriture. « Il est des gens, écrit notre homme, qui apprennent à vivre dans l’adversité ou, du moins, à éviter d’aggraver un problème par un autre». « L’autopréservation, précise-t-il plus loin avec le même détachement analytique, particulièrement quand la mort approche, est le plus puissant aiguillon de la vie. »
On trouverait aisément ce genre de sentences chez un Eddy Bunker, par exemple, ou un Harry Crews. La description, d’ailleurs, par ce dernier d’une castration artisanale au coupe-chou (dans La foire aux serpents) serait à rapprocher du traitement subi – et découvert à la fin de son livre – par un personnage de Millar. Les envolées tourmentées, les délires quasiment lautréamontesques n’étaient point exclus de la méthode certes très « behaviouriste » de Crews. Jim Thompson, de même, pouvait se montrer tout à la fois furieusement précis et troublement inspiré.
Le phénomène est le même ici. Mais les gens que nous venons de citer étant des Américains, Millar, élevé comme eux à l’école du grotesque, aura puisé quant à lui dans une forme de classicisme gothique l’essentiel de ses (grandes) capacités d’horreur.
C’est dire, d’abord, si les thèmes, la manière et les protagonistes de Poussière tu seras peuvent également se voir présentés comme rugueux, voire rudes. C’est reconnaître, secondement, que cette violente simplicité du style ne lui ôte aucune force d’évocation, qu’elle vise juste, prosaïquement, à ne point se perdre en route, à conserver intacte la puissance d’épouvante et de surprise que l’auteur manifeste. 

L’histoire est simple. Et terrifiante. Jack Calvert, ancien policier désespéré d’avoir tué sa femme au cours d’un accident de la route, et rongé par le remords et l’alcoolisme, vit seul avec son fils adolescent. Celui-ci, un jour, après une dispute, disparaît. Dans le même temps, un décor social est campé, guère reluisant. Une fillette a – elle aussi – disparu. Un barbier bigot amène en tremblant sa dose quotidienne d’héroïne à la junkie dont il partage la vie, qui le domine et lui inflige, en retour, sous une douche glacée, d’impressionnants supplices à base de gommage de peaux mortes amélioré. Un clochard découvre, dans un ancien orphelinat en ruines, des cadavres fort mal en point, dont l’un décapité et sobrement muni d’une barre de fer rouillée, enfoncée dans l’anus…
Bref, ce genre de choses.
Baudelaire n’admettait, on s’en souvient, qu’une esthétique de la sécheresse, capable de discipline, de s’interdire d’excéder la capacité d’attention du lecteur, forcément limitée. Millar, suivant là ce précepte à la lettre, nous présente une litanie d’événements et de portraits en de très courts tableaux (quelques pages) fort rapprochés, multipliant – sans se disperser – points de vue et sources d’angoisse diverses. Tous ces faits finiront par converger et s’expliquer, enfin, par le projet de vengeance d’un enfant autrefois violé et martyrisé par la bonne société de la ville de Belfast, avec la complicité et le soutien d’une partie de l’Église et de la Police.

Ceux qui attendent, en dépit de cet aspect disons moraliste de l’œuvre, une critique sociale des institutions en seront cependant pour leurs frais. Le Belfast décrit par M. Millar brille par son abstraction. À vrai dire, la ville et la forêt à proximité, qui sert de théâtre à moult scènes macabres du livre, se ressemblent étrangement, symboles de la rectitude mécanique de destins parallèles, qui – donc – ne se croisent pas (Jack et son fils, Jack et Sarah) ou, quand ils se croisent, provoquent, par-delà bien et mal, quelque sordide explosion de sang, de terre et de foutre, les animaux (lapins, corbeaux) et les hommes partageant également, à l’aune des pires souffrances imaginables, semblable indistinction. On trouvera bien, dans Poussière tu seras, quelques saillies conjoncturelles (si l’on ose l’expression) un peu maladroites contre la pédophilie, l’impuissance de la Justice ou d’autres fléaux médiatiques du jour. Mais elles se trouvent vite tempérées, voire annulées par la poursuite presque sereine – allègre ! – de l’intrigue. Si bien que le livre à thèmes, lourdement édifiant ou documentaire, est fort heureusement évité. Il ne reste – sous nos yeux hallucinés – qu’un paysage brumeux (parsemé de neige, de drogue, d’étangs gelés, et d’ossements), un paysage de rêve, hanté de spectres tous chargés de raisons (obscures) de se causer du mal les uns aux autres. Un rêve blafard d’où l’on se voit tiré sèchement de temps à autre par quelque intervention, quelque incision scientiste ayant, de notre point de vue, pour objet le rétablissement de l’humanité dans sa dignité. Telle serait la fonction, par exemple, d’un personnage comme le médecin-légiste Shaw, qui ne cesse d’en appeler à la froide lucidité – contre l’émotion débilitante – en face de cadavres pourtant franchement épouvantables, à force d’être hautement dégradés. Ce rappel à la froideur productive est aussi le fait régulier de Jack Calvert lui-même, confronté au devoir de lucidité s’il entend retrouver son fils, d’une part, tout simplement survivre (à la fin de l’œuvre) d’autre part. On pense là, bien entendu, au Nécropolis, de Herbert Liebermann, dans lequel un ponte légiste New Yorkais se retrouve, comme on sait, brutalement confronté à la perspective de se coltiner bientôt, en tant que professionnel, le cadavre de sa propre fille.
Mais tout cela évoque également – et surtout – Edgar Poe, et cette tendance gothique moderne dont nous avons déjà parlé, faisant le lien entre l’univers onirique, ses délires les plus poussés, grotesques et horrifiques, et l’exigence de précision, de rationalité la plus absolue. Les références à Poe sont d’ailleurs transparentes : l’un des protagonistes se nomme William Wilson, la figure du corbeau ouvre et ferme l’ouvrage, Adrian – le fils de Jack – croit voir nettement, dans une forêt, une femme qui s’en révèlera une autre… Le nom même de Jack Calvert, le héros (alcoolique, comme l’écrivain américain), est un rappel du lieu (Calvert Street, à Baltimore) où Poe est censé avoir trouvé la mort. Au-delà de ça, plus fondamentalement, on sent chez les flics et détectives ici mis en scène le même plaisir intellectuel simplement pris à résoudre un problème, à mener correctement une enquête objectivement stimulante, qui s’exprimait déjà dans La lettre volée, Le scarabée d’or ou Double assassinat dans la rue morgue. C’est ce qui fait de Poussière tu seras une ouvre hybride, entre thriller et polar. La résolution de l’énigme – laquelle amène dans le thriller le rétablissement d’un ordre dont le déséquilibre soudain provoquait l’inquiétude – y provoque plutôt le retour au monde intégralement pourri faisant le décor ordinaire du polar (on s’attend en effet, à la fin du livre, à des révélations fracassantes quant à l’ampleur gigantesque de cette affaire de viols pédophiles organisés par, et au profit des piliers traditionnels de la société bourgeoise).
Le symbolisme, quand il tombe ainsi entre de bonnes mains, fait la preuve de ses grandes tendances égalitaristes. Gustave Moreau rend les hommes égaux devant les somptuosités mixtes qu’il déploie, empruntées par ses soins à toutes les mythologies, toutes les Histoires, sans qu’il soit précisément besoin d’être un historien, ni quelque autre savant patenté que ce soit, pour commencer à les admirer, et en jouir. L’égalité radicale des hommes devant le Rêve, devant ses charmes et pouvoirs nébuleux est une idée sublime, dont Sam Millar, ici, se sera fait sectateur.
À cette précision près, bien entendu, que le Rêve qu’il aura choisi s’avère un éprouvant cauchemar.