lundi 4 juillet 2022

Éloge du pessimisme culturel

≪Le pessimisme culturel (Kulturpessimismus) a mauvaise presse. Le terme apparaît vers la fin du 19ème siècle pour désigner une attitude, un état d’esprit, une Stimmung de défiance par rapport à la modernité, et de critique envers le capitalisme, le libéralisme et l’industrialisme, partagée par tout un courant de la culture allemande des années 1890-1933. Peut-on le réduire à des manifestations nationalistes, racistes et antisémites préparant l’avènement du Troisième Reich ? C’est la thèse soutenue, avec une grande érudition, par Fritz Stern en son ouvrage "classique", Le pessimisme culturel comme danger politique (1961) – c’est le titre de l’édition allemande – qui étudie les écrits de trois éminents représentants de la "révolution conservatrice" allemande : Paul de Lagarde, Julius Langbehn et Moeller van der Bruck.
Ces trois auteurs sont certainement des nationalistes réactionnaires – et, en ce qui concerne les deux premiers, antisémites notoires – et leurs travaux ont sans doute, parmi d’autres, nourri l’idéologie national-socialiste. Mais sont-ils pour autant représentatifs de tout le courant pessimiste culturel ?
En fait le Kulturpessimismus, dont Friedrich Nietzsche est l'une des principales références philosophiques, est un style de pensée beaucoup plus ample, couvrant un large spectre politique et intellectuel de la Mitteleuropa. Une de ses sensibilités les plus importantes est le pessimisme culturel résigné : il inclut des écrivains comme Thomas Mann, des sociologues comme Ferdinand Tönnies et Max Weber, ou des philosophes comme Oswald  Spengler. Il serait d’autant plus faux de l’identifier avec l’antisémitisme qu’il existe, dans la culture germanique de cette époque, un pessimisme culturel juif, représenté, entre autres, par des écrivains comme Stefan Zweig et Joseph Roth.
S’il comporte un pôle conservateur ou réactionnaire, il n’existe pas moins en Europe centrale un pessimisme culturel de gauche – souvent représenté, il est vrai, par des penseurs juifs. Il suffit de mentionner Franz Kafka,  Walter Benjamin, ou l’Ecole de Francfort. On peut aussi trouver des équivalents dans d’autres cultures ou continents : Orson Welles pourrait en être un exemple. Il s’agit ici d’un pessimisme révolutionnaire n'ayant rien à voir avec la résignation fataliste, et encore moins avec la variante réactionnaire et pré-fasciste du pessimisme culturel, parce qu’il est inséparable d’idées libertaires. Sa préoccupation n'est pas le "déclin" des élites ou de la nation, mais les menaces que fait peser sur l'humanité le progrès technique et économique promu par le capitalisme, ou la domination impersonnelle et meurtrière des appareils bureaucratiques. Franz Kafka, Orson Welles et Walter Benjamin représentent trois variantes très différentes de ce pessimisme culturel de gauche.  
Dans Der Prozess, le pessimiste Kafka, qui avait des sympathies anarchistes, met en évidence le pouvoir mortifère des "appareils"  et l’incapacité des individus à résister, victimes de leur soumission volontaire. La conclusion du roman n’en est pas moins, implicitement, un appel à la révolte. Le film [éponyme] d’Orson Welles partage ce diagnostic, même s’il le formule dans un autre langage, et sa conclusion qui semble suggérer une guerre atomique, est loin d’être optimiste. Enfin, Walter Benjamin qui avait lu avec une attention infinie les écrits de Kafka, avait été frappé par "l’absence d’espoir" des accusés du Procès
Sa variante du pessimisme culturel, comme nous le verrons, se réclame à la fois du communisme et de l’anarchisme, et se propose, dans une perspective révolutionnaire, d’"organiser le pessimisme", précisément pour éviter l’avènement du pessimum
Ce pessimisme de gauche était-il exagéré ? Était-il paralysant, en inspirant la peur ?
En ce qui concerne Kafka et Benjamin,  il faut les considérer plutôt comme des "avertisseurs d’incendie", qui ont eu l’intuition, parfois avec une lucidité impressionnante, des catastrophes à venir. Certes, ils n’ont pu prévoir ni Auschwitz ni Hiroshima : en cela, ils n’étaient pas suffisamment pessimistes…
Ce pessimisme culturel de gauche est-il d’actualité aujourd’hui, à la lumière de la catastrophe écologique qui approche à grand pas, ou de la montée spectaculaire de gouvernements d’extrême-droite, ou fascisants sur la planète ?  
Ne faut-il pas, malgré tout, compenser le pessimisme de la raison par l’optimisme de la volonté, comme le proposait Antonio Gramsci (citant Romain Rolland) ?
Aux lecteurs de tirer leurs conclusions… ≫

Michael  Löwy (présentant son ouvrage)

jeudi 30 juin 2022

Berlin-Est (1990)

La meilleure nouvelle de la semaine

(France-info, 29-6-2022)

La deuxième meilleure nouvelle de la semaine

(source : Daily Mail, 27-6-2022)

(Traduction : ≪C'est dommage pour Andrei, qui portait bien la casquette...≫

mardi 28 juin 2022

Art contemporain (comme à la foire)

                        

Tochka-U

Ci-dessus : Probablement les troufions les plus vernis de l'univers, étant donné que ces images existent encore et qu'elles furent d'abord publiées de leur fait, sur la messagerie Telegram. Elles montrent (surtout à partir de 5'33) les répliques apocalyptiques suivant, le 16 juin dernier, l'explosion du plus gigantesque site de concentration (aux dires des occupants eux-mêmes) d'armes et de munitions poutiniennes de Krasny Luch, dans la région de Louhansk. L'entrepôt se trouve ici rayé de la carte par un missile ukrainien de type Tochka-U. Un rapport de l'US Army daté de décembre 2016 émettait l'hypothèse que ≪les dépôts avancés de munitions russes représentent vraisemblablement le lieu le plus dangereux de toutes les zones de guerre connues≫, en pointant l'anarchie logistique dont continue de faire preuve, en tous domaines, la soldatesque concernée. On se permettra de douter de la pertinence de ce genre d'évaluation strictement technique, eu égard au nombre des victimes civiles quotidiennes de l'agression impérialiste en cours. On se permettra néanmoins aussi, tant qu'on y est, de souhaiter ardemment que celle-ci se trouve vérifiée dans un futur proche.

samedi 25 juin 2022

Budapest-Paris (1956)

Ci-dessus : Attaques documentées des représentations de divers partis staliniens ouest-européens, suite à l'écrasement de la révolte de Hongrie par les chars russes. Pour celles et ceux que l'histoire du despotisme oriental contemporain intéresse encore un tant soit peu, la fameuse ≪bataille de Paris≫ du 7 novembre 1956 se trouve relatée de manière efficace et évocatrice dans ce long article dont nous ne citons, quelques lignes plus bas, qu'un trop bref extrait. 

La version du PCF concernant ces mêmes événements, sobrement intitulée Le fascisme ne passera pas [sic], se trouve quant à elle, ci-dessous. Et tout ce qu'on peut en dire, c'est que déjà, pour l'époque, certes, elle ne manque  pas de [fabien roussel...


(Toi aussi, tu veux dénazifier à fond la caisse ? 
Alors clique sur l'image, ma gueule !)

***
≪À Paris, autour de la Hongrie, s'affrontent des représentations. Avec les chars soviétiques piétinant Budapest, c'est l'image et l'imaginaire de Stalingrad qui s'éloignent. Dans la rue, des fidélités aveuglées et renforcées, parfois provisoirement, dans leur conviction par l'agression physique contre les totems du parti se heurtent à des adversaires qui ne sont pas tous des "fascistes". Surtout, ce mois-là montre l'ébranlement insensible et doux du parti dans ses bases. Paris n'est plus le Paris rouge qu'il n'a jamais été que marginalement ou sporadiquement. Les débuts de la rénovation urbaine, les glissements progressifs de la pratique militante liés à la consommation et l'apparition des loisirs de masse laissent apparaître des indices de solubilité du communisme que les années 1960 vont aggraver. L'année 1956 est un passage, un entredeux. Le débat idéologique autour des valeurs du communisme confrontées avec celles du "monde libre" culmine avec le drame hongrois et va progressivement reculer jusqu'à l'intervention en Tchécoslovaquie, en 1968. Dans le même temps, le piétinement de Suez révèle l'affaiblissement de la France comme puissance. Le rôle de l'armée dans les guerres coloniales est aussi lisible, en filigrane, au cours de ce mois de novembre parisien. L'amenuisement de la politique, de l'idéologie, dans le banal et le spectaculaire est en marche. On commence à voir beaucoup d'images, ce qui cristallise et refroidit à la fois les émotions. On vérifie que la solidarité envers la Hongrie ne résiste guère aux restrictions d'essence. Novembre 1956 à Paris exprime la condensation violente d'enjeux politiques nationaux et internationaux. Novembre 1956 dévoile aussi la dissémination progressive du politique dans le culturel, le quotidien, du collectif dans l'individuel. En 1956, à Paris, l'avant-guerre et la guerre se terminent enfin. Il faudra attendre mai 1968 pour voir s'exténuer les représentations et les imaginaires sociaux hérités de la Révolution et du 19e siècle≫. 

(Jean-Pierre A. Bernard, Novembre 1956 à Paris, in Vingtième siècle, revue d'histoire

jeudi 16 juin 2022

Ébauche d'un dialogue








Conception du monde

Dédicace à tous nos amis ≪anti-campistes≫ (ils nous avaient fait la même, quand on soutenait les marxistes-léninistes du PKK contre les islamistes turcs). Tout ça, en vérité, c'est la faute à l'OTAN ! Un impérialisme russe, turc, ou chinois, non mais allô, quoi ? Juste impossible. Un impérialisme sous pavillon "socialiste-antifasciste", et puis quoi encore ? Et pis, d'abord, les ukrainiens, c'est rien que des nationalistes néo-nazis ultra-libéraux. D'ailleurs, au fond de notre goulag, on sera trop bien pour en parler, de tout ça. À l'aise. Quelle connerie, la guerre ! 
Et quelle foutaise, la liberté... 
Hein, les camarades ?
Hein, les fines mouches ?

Igor Denisov, stylé ! (c'est autre chose que ton équipe de France)

Entre Chine, Russie et compagnie : il est là, ton futur, petit-bourgeois de merde !

samedi 11 juin 2022

Proximité du système philosophique, de la solitude et de la folie


≪La grande philosophie était accompagnée de la frénésie paranoïaque de ne rien supporter qu'elle-même et elle poursuivit ce qui se dérobait avec toute la ruse de la raison.≫
(T.-W. Adorno, Dialectique négative)

≪Je n’ai pas besoin d’expliquer ici la différence entre ces deux termes : l’égoïste se soucie de ses seuls intérêts, l’égoïsme est un phénomène moral ; l’égocentrique se croit le centre du monde, l’égocentrisme est, avant tout, un phénomène logique et ontologique. Avec l’égoïste, le dialogue reste possible ; convainquez-le qu’il défend mal ses intérêts bien compris et il changera d’attitude. Avec l’égocentrique il n’y a pas de dialogue possible car pour le convaincre il faudrait redresser la distorsion des coordonnées logiques de son existence. L’enfant est égocentrique car sa maturation n’est pas encore parvenue au stade du dialogue, le malade mental est également souvent égocentrique car il a perdu secondairement le sens du dialogue, le sens de la rencontre (...). Qu’est-ce que l’égocentrisme des malades mentaux ? Je prends un exemple à la fois imaginaire et banal (...). Une personne délirante – disons plutôt pour être précis : pré-délirante – se promène dans la rue. Elle rencontre coup sur coup deux personnes vêtues de noir. Elle en conclut que ses ennemis en veulent à son existence et elle voit dans cette rencontre le signe destiné à lui faire comprendre l’imminence de sa fin. Il y a dans cette démarche une certaine logique, mais cette logique est radicalement faussée par le fait qu’elle considère son Moi comme le centre de l’univers. La logique du malade mental est donc une logique qui fonctionne dans le vide (...) “Le fou, dit l’écrivain Chesterton, n’est pas quelqu’un qui a perdu la raison, mais quelqu’un qui a tout perdu sauf la raison”. Revenons un instant sur cette rencontre. Notre délirant a rencontré deux messieurs en noir, mais le fait de la rencontre en tant que phénomène interhumain est ici comme écrasé par la signification subjective projetée sur les personnes rencontrées. C’est là un phénomène très général ; le délirant est incapable de rencontre ; il rencontre son propre délire, il se rencontre lui-même ».

(Joseph Gabel, Mensonge et maladie mentale)

mercredi 8 juin 2022

Croire la vie c'est gaufrette

mardi 7 juin 2022

Les héros ukrainiens te parlent comme ils veulent, bouffon stalinien !

«Je pense que les Ukrainiens ne devraient pas nous parler comme ça, parce que la France arme, la France est présente, la France soutient le peuple ukrainien (…)»

(Jean-Luc Mélenchon, loser français, volant au secours de M. Macron, lécheur de cul de Poutine, hier)

mardi 31 mai 2022

Boire un canon

 (Kyiv, 30 mai 2022).

mardi 10 mai 2022

De ≪l'humiliation≫ (et de la lâcheté bourgeoise ordinaire)


Nous aurons demain une paix à bâtir, ne l'oublions jamais. Nous aurons à le faire avec autour de la table l'Ukraine et la Russie (...) Mais cela ne se fera ni dans la négation, ni dans l'exclusion de l'un, l'autre [sic] ni même dans l'humiliation...

(Emmanuel Macron, Parlement européen, 9 mai 2022)

≪On voit ressortir clairement que le slogan "Guerre à la barbarie totalitaire" n'est que la rationalisation d'intérêts bien tangibles. Rationalisation opérée non seulement par des alliances avec les gouvernements les plus réactionnaires de la planète, mais aussi par les invitations et offres d'amitié aux seigneurs totalitaires du front adverse, aussitôt que ceux-ci, ne serait-ce qu'une fois, offrent un visage aimable. On câline, on embrasse les tueurs de masse, il faut que l'offense soit énorme pour qu'on se sépare d'eux dans les conférences, et encore, à regret. Un régime de terreur ne rend plus personne infréquentable, à moins que l'intéressé ne soit chassé par ses propres gens. Battista, l'ami d'hier, n'est plus regardé avec plaisir, et Khroutchev ne serait pas vraiment accueilli au cas où il devrait (comme le premier) fuir son pays. Les dictateurs ne sont pas jugés selon leurs actes, mais selon leur destin. Voilà un signe entre autres que sont en voie de disparition accélérée les contenus objectifs, dont le prétendu monde libre se fait le défenseur. Le sens qu'on a d'eux tend à s'évanouir―le voilà déjà disparu≫.

(Max Horkheimer, ≪Pacte de l'Atlantique Nord≫, 
in Notes critiques, 1959-1960) 

mardi 26 avril 2022

Pendant ce temps-là, chez les intellos de gauche

Et tu voudrais qu'on vote ≪France Insoumise≫ ?
Non mais t'es con ou quoi ?