jeudi 7 janvier 2016

Bonne résolution 2016

En marge d'une manifestation « antifasciste », une semaine après le carnage à Charlie-Hebdo (Paris, janvier 2015).

Notre point de vue, ici exposé à chaud sur les événements survenus voilà un an à Paris, n'a bien entendu pas changé. Toute perspective de subversion révolutionnaire de la société demeure aujourd'hui impossible en France du fait de la décomposition idéologique à peu près totale de l'ancienne radicalité prolétarienne de ce pays. Cette impossibilité existait avant les attentats. Elle demeure. L'instauration de l'état d'urgence n'est pas la cause, ou l'une des causes, mais bien la conséquence, la plus spectaculairement hideuse, de ce fait. La police, à elle seule, n'a jamais suffi, nulle part, à ôter aux révolutionnaires leur envie révolutionnaire, quand cette envie existait. Cette envie a simplement disparu voilà belle lurette. Et la montée en puissance ordinaire, « quiétiste », comme disent les imbéciles, du fanatisme religieux au sein des masses, en France comme ailleurs, fournit évidemment la clé historique essentielle d'une telle décomposition, d'un tel abrutissement contre-révolutionnaire. L'acculturation, l'analphabétisation politiques de la période libérale n'auront fait qu'accompagner, accélérer ce processus, sans pour autant que tout le monde soit déterminé fatalement à se crétiniser identiquement dans la religiosité castratrice. Personne n'est jamais fatalement déterminé à une évolution de ce genre, qui est résistible, autant que le fascisme l'était, en d'autres temps. Les hommes, y compris les hommes pauvres, demeurent libres de devenir, ou de rester, soit des êtres incultes et stupides, autrement dit soumis, soit des révoltés. La conscience de classe n'est pas un privilège de riche blanc éduqué, ainsi que l'estiment les gauchistes petits-bourgeois, de fait ainsi racistes et paternalistes, mais au contraire la seule première possession spontanée du pauvre, laquelle assure d'abord sa survie élémentaire, et demande ensuite, en tant que fait organique primitif, à se voir enrichie : socialement travaillée. Si grandes que soient ses souffrances, ses humiliations, l'exploitation économique féroce dont il est victime, toutes qualités que nous ne contestons pas (faudrait vraiment être con, aveugle et réactionnaire), nous ne sortons néanmoins pas de là : le prolétariat est révolutionnaire ou n'est rien. Nous n'attendons, en conséquence, absolument rien, nous-mêmes, aujourd'hui et pour longtemps, de ce prolétariat au nom duquel nous ne parlerons jamais, que nous ne draguons pas, comme font les léninistes de tous bords, avec lesquels nous partageons, en revanche, cette seule phrase importante de leur programme, qu'ils n'ont eux-mêmes jamais comprise : sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. Les gauchistes, dans leur immense majorité, n'ont toujours en effet théoriquement rien compris, rien voulu comprendre, de ce qui s'est passé voilà un an, à Paris. Ils n'ont pas compris que quelque chose avait, avec ce grand massacre (au départ simplement symptomatique et révélateur), irrémédiablement changé dans la société, et qui signait, au passage, leur propre arrêt de mort collectif, invalidait leurs misérables codes abstraits antédiluviens, les condamnait définitivement à disparaître du paysage, dans leur pitoyable existence politique en marge perpétuelle du mouvement historique réel, dont ils persistent cependant, fines mouches littéraires ou universitaires donneuses de leçons, à se croire la pointe consciente la plus sophistiquée. 
Il ne s'agit nullement, quant à nous, et en ce jour de communion mémorielle républicaine, de «faire du sentimentalisme à l'égard de la France», comme disait Kropotkine, qui trahit en 1914 pour rejoindre l'Union Sacrée. Il s'agit juste de haïr, demain autant qu'hier, la France républicaine pour les seules bonnes raisons qui vaillent, c'est-à-dire pour son État, sa police, ses curés et racialistes divers, coalisés, lesquels nous rendent également, au quotidien, tout espoir impossible. 
Et non, comme c'est le cas aujourd'hui dans une part décisive sinon majoritaire de la population prolétarienne, parce que la France marie les pédés, que les femmes y sont juridiquement les égales des hommes, que la moitié de sa population s'y déclare athée et que, de manière générale, la culture populaire française, désormais passée, c'est-à-dire ne survivant plus qu'à l'état de parodie sinistre chez les bourgeois, fut, notamment, l'une des plus libertines, des plus libertaires, des plus frondeuses, et des plus égalitaristes du monde.

Il y a un an, tout rond, une douzaine de journalistes de centre-gauche se trouva massacrée, à Paris, en France, pour avoir osé dessiner le prophète. 
Or dessiner le prophète, faut-il le rappeler à certains, n'est rien. 
Abattre Dieu, dans le but de prendre sa place, est un projet autrement ambitieux.

9 commentaires:

  1. Voici de bien bonnes résolutions. Je vous souhaite tout le meilleur pour cette nouvelle année. On n'a pas le choix. Le célèbre cigarettier dadaïste Cravan A. ne disait-il pas qu'"il faut remettre une fois par an son avenir en jeu."? Ne désespérons de rien.

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  2. Merci, Prh. Tout le meilleur, également. Nous sommes peu nombreux, vous savez, à nous cailler les miches tout en bouillonnant, comme cela, sur la corde raide. Il est exact que, par des temps pareils les désespéré(e)s, seul(e)s, reçoivent nos maigres faveurs. Le désespoir, au moins théorique, c'est au moins la lucidité. Nous nous méfions irrésistiblement des autres. C'est au nom des désespérés que l'espoir nous est permis, comme disait Walter Benjamin. Pour le reste, l'utopie demeure, tellement microscopique et micrologique qu'elle en est invincible, à qui sait repérer ce genre de signes.

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  3. On est bien d'accord avec vous, Moine bleu, et aussi avec Prh.

    Il semble que vous utilisiez le mot "gauchiste" de façon plus étroite et plus orthodoxe que nous.
    Vous parlez des gauchistes encartés, et de ceux encadrés en 1920 par le camarade Lénine.
    Nous, on a tendance à détourner le mot et à l'utiliser pour tout ce qui est "à gauche" des politiciens, encore informe et statu nascendi, parce que c'est la seule perspective d'espoir.

    Mais merci, ça nous remet les pieds sur terre.
    On a trop tendance à se retirer dans les étoiles, à penser ailleurs.
    Et à trouver nos jouissances dans la prochaine apocalypse : Johnny Cash, Dante et Gustave Doré.

    http://www.jeunecinema.fr/spip.php?article964

    À 2016, néanmoins !
    Souhaitons-nous un new look étourdissant.

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  4. Merci pour ce texte limpide et notamment d'avoir rappelé la chronologie de ce terrible engrenage qui nous mène là où nous sommes. Effectivement, certains gauchos (à prononcer à la sud-américaine) semblent (ou feignent de ) l'avoir déjà oubliée.
    Et, oui, le 7 janvier consomme une fracture que, pour l'heure (qui s'annonce perpétuelle), personne n'est en mesure de RÉELLEMENT résorber.
    N'en déplaise à certains, la seule traduction politique de ce merdier se dessine dans les urnes : un papier du 16 décembre du Canard Enchaîné nous apprenait que l'UDMF ( l'Union des démocrates musulmans français) faisait des scores très honorables aux dernières régionales en banlieue parisienne.

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    1. Ce qui nous renvoie au dernier ouèllebèque.
      Bonne année à vous, en attendant, très-cher...

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  5. C'est qui ça, Ouèlemachintruc ça ?

    Nous nous en tenons au Prinicpe Espérance.
    Une génération à la mer
    http://www.jeunecinema.fr/spip.php?article976

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  6. Commentaire tardif.
    Plus je fréquente d'autres "blogs" plus je reviens vers vous (oserais-je dire en volant, quitte à passer pour un ... chef d'escadrille ?!).
    Votre texte me parait fort juste et pénétrant. Il n'est pas le premier à titiller un point G d'une zone inconnue de mon cerveau.
    Juste un petit petit chipotage, histoire de ne pas vous cirer intégralement les pompes, dans votre expression (deuxième phrase) : "du fait de la décomposition idéologique" je remplacerais "idéologique" par "théorique". Car comme disait Debord (j'suis pas situ, il ne s'agit donc pas d'une référence partisane) "La théorie révolutionnaire est maintenant ennemie de toute idéologie révolutionnaire et elle sait qu'elle l'est."
    Bonne année cher moine.
    Blaireau 58

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  7. Que vous dire ? Sinon que vous avez entièrement raison.
    Cette expression est fortement défectueuse : elle sent son marxisme-léninisme de jeunesse mal dépassé ("notre idéologie : l'idéologie prolétarienne de lutte des classes ", etc).

    À moins de supposer :

    1°)(ce qui était notre cas) que l'adjectif "idéologique" vienne plutôt ici préciser la nature de la décomposition dont on parle. Il n'y aurait, en ce cas, pas décomposition DE l'idéologie (décomposition "regrettable" et "fâcheuse"), mais décomposition VERS elle. La même ambiguité serait, par exemple, perceptible dans une expression du genre : " décomposition gauchiste " : s'agirait-il, alors, de telle ou telle structure politique (un parti, une organisation, une tendance) sujette à l'effondrement, ou d'une DEVIATION (une décomposition) gauchiste venant frapper tel groupe ou tel individu plutôt sympathique à l'origine ?

    Par ailleurs, et sur le fond, 2°) toute idéologie recèle quelque excédent utopique. Les staliniens concrets, par exemple, ou les gauchistes, dans leur pratique idéologique même, évoluent souvent dans un environnement contradictoire de mots et d'idées capable de les amener à deux doigts de l'illumination (et de la sortie de l'idéologie). L'idéologie religieuse, également, nourrit parfois son millénarisme, sa tendance révolutionnaire non-aperçue comme telle, etc. En tout idéologue, en somme, l'idéologue et le théoricien se combattent jusqu'à un certain point.

    Merci, en tout cas, d'avoir relevé cette maladresse hautement signifiante.

    Et bonne année à vous aussi.

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