mercredi 23 janvier 2019

Pessimisme, matérialisme, psychanalyse

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« Tu m'as dit une fois que je percevais les animaux comme des hommes, et toi, les hommes comme des animaux. Il y a du vrai là-dedans. Le mouvement contraire à partir de ces deux points a sans doute été productif dans notre dialogue permanent. Ton point de départ, le sentiment que tout ce qui est individué est voué à la mort, comme quelque chose qui remue de manière impuissante, a probablement produit dans ta philosophie ce que l'on appelle, selon les clichés scolaires, le matérialisme. Il se différencie de ses variantes courantes et vulgaires en ceci qu'il ne s'accompagne pas d'une ombre de raillerie. Tu sais très bien que l'espérance s'attache au concret, à ce qui est individué, ou, comme l'appelait notre cher Karl Heinz Haag, à "ce qui ne peut se répéter". Ce savoir fonde néanmoins chez toi le pressentiment de la vanité ; ce dont se nourrissent tout bonheur et toute vérité n'existe pas. Tu as absorbé l'élan utopique sans compromis dans l'esprit de la critique, sans consolation affirmative, sans même celle de la confiance en un avenir incapable de compenser la souffrance passée. À cela, je n'ai jamais pu répondre autrement que par la question de savoir si ce qui te pousse dans cette direction ne reçoit pas son contenu de cela même qu'elle exclut. Nous n'avons pas plus été en mesure de répondre à cette question que quiconque.

2 
Le matérialisme que tu as développé dans tes grands essais de la Zeitschrift für Sozialforschung [Revue pour la Recherche Sociale] n'est pas positif, ce n'est pas une méthode scientifique établie, à peine seulement une philosophie - sans quoi il tomberait sous le coup du verdict contre la pensée totale, se satisfaisant elle-même, qui n'est pas la moindre des motivations du matérialisme. Aussi le travail dans lequel tu as formulé une sorte de programme est-il intitulé Théorie traditionnelle et théorie critique. Tu as arraché le matérialisme au domaine de l'apocryphe, du mineur, dans lequel il s'est régulièrement retrouvé, en le réfléchissant philosophiquement, dans le contexte d'une critique de la philosophie. Celle-ci a fusionné chez toi avec la critique de la structure objective de la société. Ton idée de la théorie fut d'emblée dirigée contre les orientations idéalistes et positivistes ainsi que contre le dogmatisme matérialiste. Tu as ainsi eu tôt fait de déployer la querelle philosophique de l'irrationalisme dans sa dialectique, au lieu d'aduler aveuglément, comme allait le faire plus tard Lukács, la position de la rationalité, qui t'était assez proche, en tant qu'Aufklärer [partisan des Lumières]. Ta polémique contre le néo-positivisme comme interdiction de penser et fétichisation des procédés scientifiques reste inégalée.

La largeur de ta pensée, ton refus de la subordonner à des principes fixés, alors que tu ne t'abandonnes jamais au pluralisme, a fait ses preuves dans ta position sur la psychanalyse. Celle-ci avait sa fonction pour la connaissance sociale, celle de colmater les éléments psychologiques, fonction qui, plusieurs décennies plus tard, joua un rôle si fondamental dans la tendance à l'intégration de la société. Tu as lu Freud sans les mesures de précaution usuelles en Allemagne, mais, dans la conscience du primat de la société sur l'individu pris dans ses mécanismes contraignants, tu ne t'es pas livré à lui comme à une science fondamentale pour la théorie de la société. Tu n'étais pas prêt à atténuer la psychanalyse au profit des tabous régnant, mais tu as aussi vite reconnu que, fonctionnant dans la réalité sociale, elle s'adapte en vertu de son propre postulat visant à rendre justice à la réalité et est sur le point d'abandonner le fragment de théorie critique qu'elle était à l'origine. Dans le monde qu'est devenue la société, tout esprit est une forme de névrose ; mieux vaut la rendre féconde que l'éliminer afin que la machinerie fonctionne de manière plus fluide encore. »

(Theodor Adorno, Lettre à Max Horkheimer, 12 février 1965)

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