On considère souvent que le principe ultime de l'utilitarisme consiste en la recherche du plaisir maximal pour le plus grand nombre : le critère de moralité d'une action ne résiderait pas, pour l'utilitariste, dans la correspondance de ladite action à quelque norme universelle, définie a priori par la raison, mais aux conséquences de l'action, jugées a posteriori plus bénéfiques que nuisibles à un maximum d'individus. Cela n'est pas faux, mais mériterait d'être précisé sous peine de trahir la richesse ambiguë d'une telle position philosophique. Mill ou Bentham, en effet, ne sont pas des épicuriens rabattant simplement le concept de bonheur sur le grossier contentement ≪animal≫ des sens. La maxime de Mill est, au reste, connue assurant ≪qu'il vaut mieux être un homme insatisfait qu'un porc satisfait, mieux être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait≫ (L'utilitarisme, 1861). Il semble que de manière implicite, et en dépit de son mépris pour le jusnaturalisme ou droit naturel (et sa conception de valeurs immanentes à l'être naturel-rationnel de l'Homme), l'utilitarisme retrouve la notion de puissance, de potentialité humaine dans la critique adressée, ci-dessous, par Mill à l'asservissement des femmes. Dans ce texte célèbre, pionnier du féminisme masculin, ce que Mill défend, ce n'est en effet pas tant un très hypothétique Droit des femmes à l'égalité que la fin positive d'un empêchement réel mis à l'épanouissement de la puissance des femmes. Mill ne spécule pas sur l'égalité ou l'inégalité intellectuelle des femmes et des hommes, et c'est l'aspect le plus troublant de son texte : il demande simplement à voir, à pouvoir enfin, de manière pragmatique, lever tous les freins (d'ignorance, d'inertie et de tradition) à l'amélioration tant de la situation particulière d'une partie de l'humanité (sa condamnation de l'esclavage reposant sur le même principe) que de la connaissance théorique universelle découlant de celle-ci. En clair, pas de droits naturels à l'égalité, mais une exigence concrète de libération égale des potentialités, dans la perspective d'une utilité, ou d'un bonheur généralisés. La même ambiguïté existe chez Bentham, grand défenseur de l'émancipation des homosexuels, des esclaves, des animaux non-humains, etc, mais refusant cependant, dans cette noble entreprise, toute ≪fiction≫ de quelque droit naturel à l'égalité ou à la dignité du vivant. En témoigne, par exemple, sa défense utilitariste de la torture, susceptible (à condition, selon lui, de ≪bien l'employer≫ !) d'améliorer la justice pénale, en termes d'efficacité (la peine d'enfermement carcéral ordinaire représentant, d'ailleurs, pour Bentham, une forme bien plus inutilement cruelle de torture que la torture ≪proprement≫ dite (et salement prodiguée...).
En sorte que si Bentham ou Mill refusent clairement les postulats du droit naturel, on ne saurait néanmoins les présenter comme de purs positivistes juridiques, étant donné leur tendance invincible à réformer le droit tel qu'il est, c'est-à-dire, selon eux, largement irrationnel, inopérant, inefficace.
***
« La loi de la force a toujours paru – à ceux qui ne pouvaient faire appel à aucune autre loi –
le plus naturel de tous les fondements pour exercer leur autorité (...). Les esclavagistes du
sud des États-Unis] n’ont-ils pas pris Dieu à témoin que la domination du Blanc sur le Noir était "naturelle" ? (...) [Et] quand on connaît un peu la vie au Moyen-Âge, on s'aperçoit que la
domination de la noblesse féodale sur les hommes de basse condition apparaissait tout à fait
naturelle aux nobles eux-mêmes. Qu'une personne de la classe inférieure réclamât l'égalité
avec eux (voire le droit d'exercer sur eux son autorité) leur paraissait une idée contre nature, et
c'était aussi – à peu de choses près – l'opinion de la classe soumise. Les serfs et les bourgeois
émancipés, même dans leurs luttes les plus farouches, n'ont jamais prétendu à une part
d'autorité : ils réclamaient seulement une limitation plus ou moins grande du pouvoir des
tyrans. Tant il est vrai que "contre nature" signifie généralement "inhabituel", et que tout ce qui
est habituel paraît naturel. La soumission des femmes aux hommes étant une coutume
universelle, tout ce qui s'en éloigne apparaît tout naturellement contre nature, mais
l'expérience montre à quel point, dans ce cas comme dans tant d'autres, le sentiment commun dépend de la
coutume (...).
Certains pourront prétendre que la domination des hommes sur les femmes diffère de tous
ces autres exemples, en disant que ce n'est pas une domination par la force : qu’elle est
acceptée volontairement, que les femmes ne s'en plaignent pas et y consentent. D'abord, il convient de répondre à cela qu'un
grand nombre de femmes ne l'acceptent pas (...). Il ne manque jamais de femmes pour se
plaindre d'être maltraitées par leur mari. Et il y en aurait infiniment plus si les plaintes de cette sorte n’entraînaient un redoublement de mauvais traitements (...). [Mais, par ailleurs], les femmes se trouvent dans une position différente des autres classes soumises, dans la mesure où leur maître, en l'espèce, n'exige pas simplement qu'elles les servent. Les hommes ne veulent pas seulement
l’obéissance des femmes, ils veulent en outre être maîtres de leurs sentiments (...) et orientent dans
cette direction précise toute la force de l'éducation. Toutes les femmes sont élevées dès leur plus
jeune âge dans la conviction que le caractère idéal pour une femme est exactement à l'opposé
de celui de l'homme : on leur apprend à renoncer à leur volonté et à leur responsabilité pour
se soumettre à la volonté d'autrui. (...). Il est évident que les autres esclavages que l'humanité
a réussi à briser existeraient encore aujourd'hui si l'on avait disposé d'un moyen identique de
soumettre les esprits et si on l'avait utilisé avec autant d'empressement. »
(John Stuart Mill, L’asservissement des femmes, Chapitre premier)

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