mardi 29 août 2017

Neutralité axiologique, mon cul !

De gauche à droite : 
Position médiane au travail.

La tartufferie sociologique dominante française a pris, de longue date, l'habitude fort commode de traduire le Wertfreiheit de Max Weber par l'expression : Neutralité axiologique. Bien pratique, ça. Vous comprenez, il s'agit d'être neutre, de regarder le monde tel qu'il est. Objectivement, on dit aussi. Moi je m'en tiens strictement aux faits, à ce que tout le monde peut voir, autrement dit : de splendides agencements de systèmes sociaux qui s'autorégulent tout seuls, et puis de magnifiques structures, à dominante, éventuellement ou à dernière instance : en tout cas qui tendent automatiquement et gentiment vers leur point d'équilibre, en dépit de ce que peuvent bien penser les gens, tout rageux avec leurs foutues valeurs qui leur masquent les vrais trucs. Vous, par contre, votre truc de conflits de classes interminables, fondant plutôt en réalité tous les systèmes et structures en question, lesquels ne seraient du coup, au fond, qu'une pure construction mentale (au mieux : une pure projection,  un pur modèle idéal de travail), eh bien je vous le dis comme je le pense mais ça sent foutrement l'idéologie partisane, la conception du monde intéressée, bref la métaphysique. Alors que nous, la métaphysique, pas du tout. On est tout neutres, axiologiquement. Les faits, rien que les faits. Les valeurs, sûrement pas.

Bon, cette fameuse traduction-là (vous le savez bien) relève justement du foutage de gueule axiologique. Toute production de savoir est forcément aussi production de valeurs, et c'était précisément l'idée de Max Weber. Chez lui, la neutralité consisterait plutôt, à l'inverse, en une conscience aiguë de cette idéologisation nécessaire des positions les plus raisonnables. Une conscience permettant, à la rigueur, de ne pas mépriser l'intelligence de son interlocuteur, c'est-à-dire de son adversaire idéologique, de ne pas le prendre pour un con, de ne pas lui imposer, dans l'expression de ses positions, nos propres conditions, lexique et habitudes. Bref, nos propres valeurs.

Cela ne signifie nullement que la vérité n'existe pas. Poser un perspectivisme de la vérité n'implique pas l'inexistence de celle-ci. Cela, c'est l'escroquerie perpétrée par Michel Foucault dans sa lecture de Nietzsche. Le pourtant très pénible positiviste Bouveresse a récemment fait justice de cette interprétation fallacieuse. Pour Nietzsche, comme il l'écrit dans l'Antéchrist, le service de LA vérité est le plus exigeant qui soit. Mais cette vérité, qui existe, ne peut exister que comme vérité de conflit, de polémique. Elle n'est pas cette vérité d'équilibre structural ne comprenant pas de dehors, ce pouvoir se suscitant à lui-même son propre contre-pouvoir, automatiquement, analytiquement. La vérité est conflit et mouvement originaires. Dialectique, en d'autres termes. Elle excède et ruine, de tout son être, en tant que genèse sans cesse recommencée, déséquilibre perpétuel, et dynamique, toutes les structures transitoires imaginables.

« La position médiane ne contient pas davantage une once de vérité que les idéaux partisans les plus extrêmes de gauche ou de droite » (Max Weber, Soziologie, Körner, 1973).  

Dans ta sale gueule, le positiviste. 
Dans ta sale gueule, le centriste raisonnable.


9 commentaires:

  1. Un salubre rappel, cher Moine. De quoi affronter cette "rentrée" (on serait sortis de quoi, d'ailleurs ?)l'esprit au clair, s'il le fallait.

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  2. La germaniste Isabelle Kalinowski avait repéré cette même entourloupe qu'elle contextualise dans cette vieillerie précédente et préparatrice à l'irruption des Nouveaux philosophes dont les indignations télévisuelles formèrent tous nos éditorialistes : le double-bind selon lequel il eût fallu avoir raison avec Aron ou bien tort avec Sartre. voir ici ( https://lectures.revues.org/303 )

    En quelque sorte, cher Moine, vous aronisez Althusser. Bien vu. Puisque c'est reculer que d'être stationnaire et qu'on sait pouvoir le devenir par un certain abus. C'est certes l'hypocrisie des tièdes plutôt que leur manque de chaleur qu'il faut débusquer. Mais voir comme...

    Ainsi, moi, qui ne suis pas germaniste, et qui me suis soumis à googletrad pour l'occasion, j'ai cru comprendre que "wertfreiheit" donnerait littéralement "la liberté de la valeur". Cela m'intrigue. J'y vois un double sens paradoxal, celui d'une bénédiction qui ne se réalise jamais. Non pas un éloge de la suspension du jugement par principe, puisque cela correspondrait à un éloge de la lâcheté intellectuelle, au refus d'énoncer la moindre vérité. Plutôt l'idée d'un jugement qui prendrait son temps, mais il faut bien que ce temps suspendu s'arrête. Non ? Autrement dit l'idée d'une valeur "en liberté" parce qu'elle ne se serait pas encore (c'est moi qui ajoute "encore") déposée dans un point de vue. Cela m'explicite la citation finale selon laquelle il n'y a pas plus de vérité chez le tiède que chez les chauds. Il n'y en a pas moins non plus. Peut-être parce qu'il n'y en a pas du tout, au moins pendant ce temps suspendu.

    Je n'ai jamais bien compris ce que signifie "valeur" en éthique ou en morale. Et même, je me méfie de ce terme comme de la peste, puisque son usage sert à tout. Ben oui, l'universalisme de la valeur est un drapeau bien pratique. Tout guerrier défend la paix, tout menteur la vérité, tout pervers la beauté, tout juge la liberté, etc. J'y vois une fétichisation de l'universalité.

    Il m'apparaît que discuter de la "Wert" (je laisse ici de côté celles d'usage et d'échange) devrait se faire dans le sens inverse. C'est le point de vue qui forge la "valeur", non pas elle qui aurait à se déposer dans un point de vue. De quel au-delà ? Peut-être est-ce là où vous en arrivez.

    Mais alors, le courage moral voudrait qu'on abandonne le mot "valeur" pour signifier une vérité enracinée, plutôt que de jeter du Beau, du Vrai, du Bien en pièces détachées à la face de l'interlocuteur, à la manière des éditorialistes et des philosophes enflés d'éthique à la Sponville ou à l'Onfray.

    Je me fie plutôt à la manière dont Debord formule souvent, et presque toujours ironiquement, la vérité de quelqu'un en prenant le risque d'en dévoiler le point de vue, "sa vérité" et ne lâche pas la sienne propre (même en corrigeant sa thèse 105 pour passer au spectaculaire intégré). On peut néanmoins faire dans le moins charismatique stylistiquement en posant ou en dévoilant des perspectives (d'ailleurs vous le dites à raison contre Foucault) ou en proposant ou en reconnaissant des orientations, c'est ce registre qui me semble correspondre à un point de vue. Métaphore immanente peut-être... Incidemment, les valeurs chez Nietzsche, il s'agissait de les renverser, fût-ce pour les régénérer.

    Pour ma gouverne, je me fie à la comptine restituée par Sergio Leone du fonds de son enfance romaine :
    “E' morto un Cardinale
    che ha fatto bene e male.
    Il mal l'ha fatto bene,
    e il ben l'ha fatto male”

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    1. Evoquant la "sociologie de la connaissance" à la Mannheim, Ernst Bloch parle clairement de "lâcheté relativiste", voulant que les goûts et les valeurs, ma foi, ça ne se discute point, etc : que ce qui sera "utopie" du point de vue d'une classe montante sera plutôt idéologie pour une classe adverse. Bravo. Il fallait bien être un intellectuel de renom (Mannheim) pour accoucher de pareilles banalités conservatrices. Manque effectivement ici le courage, autrement dit le choix, l'engagement pratique, la prise de parti au sein d'une même vérité historique associant objectivement, comme cadre incontestable, dominants et dominés. Mais si, comme chez Foucault, le Pouvoir est partout, c'est-à-dire nulle part : équitablement réparti entre dominants et dominés au gré de simples "jeux de vérité" remplaçant, comme discours d'ensemble stratégiques, UNE vérité sociale proprement dit (imposant de choisir son camp), cette lutte des valeurs signifie seulement in fine une forme d'équilibre "instable", où le prétendu "Tout-guerre" (Foucault, comme tous les intellectuels bourgeois, est fasciné par la guerre, qu'il ne fait pas, évidemment) prime toute vérité politique d'ensemble des rapports sociaux. Le choc des valeurs demeure ainsi un choc spatial, pas un choc temporel (qui impliquerait des changements, des révélations, et donc des discrédits finalement jetés sur telle ou telle valeur provisoire, mensongère, idéologique). Et ce choc oppose simplement chez lui des atomes axiologiques, tournés chacun vers le souci de soi, sans considération d'aucune autre vérité possible, de dévoilement humain unitaire.

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    2. Il est vrai que Mannheim commence son "Idéologie et Utopie" en coupant l'idéologie en une particulière (psycho) et l'autre totale (socio-historique). Et, ce faisant, la "déshistoricise". Une sorte de rupture épistémologique à l'allemande s'il on veut, en sciences molles dites humaines autrement dit.

      Mais le messianisme, même asymptotique, mais justement toujours encore trop, à la Bloch m'inquiète toujours. Au moins en français, et pour ce qu'il m'en reste, son principe d'autodétermination m'apparaît comme ayant des relents d'impératif catégorique. La "Wirklichkeit", cette sorte d'"agissement" me meut plus volontiers ou me convainc plus en tant que mobile. Pour le dire plus simplement, c'est la différence entre "J'ai le choix, j'y vais" et "Je n'ai pas le choix, faut y aller".

      L'espérance suppose une lumière, un horizon... susceptible d'éblouir. Il m'est arrivé un beau jour, ou une belle nuit je ne sais plus, de décider de ne plus regarder devant (sinon tactiquement bien sûr). Cela m'épargna la peine des plus amples yo-yo humoraux. Et j'ai endossé la panoplie de la taupe, bien que l'urbanité nocturne est faite de réverbères. D'ailleurs, son aveuglement est progressif et limité. Il me semble que vous, cher moine, en pincez pour la pleine lumière, d'où peut-être (conjecture) votre déguisement monacal et votre attachement à l'utopie. J'entends bien, cela dit, que vous projetez des lumières intérieures, en percevez certaines qui viennent de côté et que votre rationalisme assouplit l'avenir dans l'informité du rêve plutôt que de raidir celui-ci dans celui-là.

      Nos conversations m'incitent à penser que l'antinomie utopie/réalisme est devenue éculée, sinon pour régler des comptes historiques dans leur contexte. C'est peut-être une bonne nouvelle. Il faut forcer l'hyperbole.

      Quant à Foucault, évidemment ! Un mec qui tombe de sa chaire en rencontrant Serge Livrozet, mais qui s'enfuit avec Furet ou Rosanvallon ne pouvait que se vautrer dans un Leviathan vu de dessous. Il est vrai que le drap qui l'avait réceptionné était tendu par des maoïstes. Il aurait dû rester là-haut. Tant pis pour lui.

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    3. Tant pis pour nous, en l'occurrence : "le roi de France est (toujours) chauve". Saint Michel fait plus de mal que jamais, sans quoi nous ne nourririons pas autant d'obsessions à son sujet. Althusser, par exemple, son alter ego, ne fait plus de mal, tombé qu'il est dans les poubelles de l'histoire (qui ne s'arrête jamais).
      Pour Bloch, n'oubliez jamais qu'en fait de messianisme, le sien est celui de l'athéisme parfait et véridique : l'athéisme qui dépasse en les reprenant (en conscience) toutes les promesses fallacieuses du christianisme, pour les réaliser. Un type capable de voir jusque dans la Bible - canoniquement - cette tendance spontanée anti-théocratique de l'homme, est-il messianiste ? Est-il Aufklärer ? Ses Lumières, en tout cas, sont les nôtres, bien loin de l'irrationalisme (lui fatalement franchement religieux ou idéaliste "en dernière instance") de la post-modernité et de la fin proclamée hystériquement des "grands récits". Chez nous, pas de crépuscule valable sans AURORE, qui suit. Pas de nuit d'amour sans son LEVER DE SOLEIL prochain, tout chargé, certes, des promesses du rêve (promesses à réaliser, une fois de plus). Telle est notre conception de la rationalité. Telle est la Raison que nous défendons. Qui renonce à la catégorie de totalité, révolutionnaire en philosophie (votre "regarder devant") risque d'y renoncer aussi.

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    4. Sur Foucault, je vous recommande cet excellent texte, la deuxième partie plus précisément, assez récent. https://www.non-fides.fr/?Quels-enfants-sont-ils-laisses-a-ce-monde

      Quant au "totalisme", là aussi, je suis parvenu à la même conclusion que vous-même. Mais en éconduisant la catégorie de "l'avenir" pour m'enquérir du "pas-encore" au présent. "Hic salta", bien sûr, mais porter la réflexion sur le "Hic". Je vous en parlerai à l'occasion.

      PS. Ma conjecture n'était pas ironique. Et merci pour votre vigueur réitérée.

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  3. Une remarque en forme de note de bas de page : Jean-Marc Mandosio avait, en son temps (2010), bouté la statue foucaldienne hors de son socle avec sa "Longévité d'une imposture : Michel Foucault" publiée à l'Encyclopédie des Nuisances.

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    1. Oui, promeneur : magnifique peignée et dérouillée que ce petit livre. Seulement, Mandosio a ses propres vices, si l'on peut dire, dont la normopathie ne serait pas le moindre. On en parlait fugitivement ici (voir les commentaires) : http://lemoinebleu.blogspot.fr/2016/12/guide-de-survie-en-milieu.html

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  4. À propos de sociologie, française en l'occurrence. D'un qui n'est pas ma tasse de thé, mais qui aura bien formulé une conviction avec laquelle je suis en plein accord. À la prémisse près, puisque que je crois que la sociologie ne le peut pas, mais le pût-elle que j'en fusse fort aise.
    « Si la sociologie se veut vraiment critique, elle doit absolument prendre en charge le dédoublement des expériences qui opère de véritables scissions dans les individus et qui les fait vivre contradictoirement. En aucun cas, elle ne peut se contenter de les prendre comme des entités pleines et simples. Il lui faut au contraire les prendre comme des sujets en désaccord et en combat avec eux-mêmes, intégrés dans des rapports sociaux mus par les choses sociales et les abstractions réelles du capital (notamment l’argent). » Jean-Marie Vincent

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