lundi 17 décembre 2012

En la forest d'ennuyeuse tristesse 2



Charles d’Orléans avait 21 ans au moment de sa capture par les troupes anglaises, lors du désastre d’Azincourt (1415), dont tout le monde se souvient aujourd’hui, bien entendu, avec émotion en France. Après tout, il s’agit de notre patrimoine, autrement dit de notre être profond, et d’ailleurs, y en aurait-il un autre ?
Mais revenons à Azincourt.
Périrent en un clin d’oeil, dans cette considérable rosserie, environ 7000 hommes, dont une grande majorité de chevaliers comptant pour certains, tels le Connétable de Clisson, parmi les plus titrés du pays. Et dans la boue du lieu-dit, ce à quoi l’on assiste ensuite reposerait tout entier dans ces deux mots : massacre et barbarie. Fait exceptionnel, des soldats qui s’étaient rendus en masse se trouvent d’abord, en effet, consciencieusement exterminés sur place. D’autres, parmi lesquels, précisément, ce délicieux poète que fut Charles d’Orléans, lié à la maison d’Armagnac par son mariage avec Bonne, fille de Bernard le septième, se voient emmenés en un terrible exil, les fers aux pieds, sur le territoire hostile de leurs vainqueurs. Charles ne reverra jamais son grand amour. Bonne disparaîtra, quelque vingt ans après cette maudite bataille perdue, tandis que son homme subira pour longtemps encore son épouvantable destin d’otage et de prisonnier.
Quelle ignominie, nous direz-vous, que tout cela !
Certes.
Vous avez raison.
Au total, vingt-cinq ans de captivité. Oui ! Vingt-cinq années pour ce piteux engagement salement préparé, pour cette défaite annoncée, pour – en somme – cette dramatique erreur de jugement
Vingt-cinq ans de prison pour avoir, au fond, simplement répondu aux circonstances suivant ce que la norme, la conformation d’esprit du jour imposaient, pour avoir – comme mécaniquement, du point de vue de Charles d’Orléans – obéi à l’exigence du rang, du  serment, en quelque sorte d’un idéal, dont on peut bien penser ce qu’on veut (celui, en l’espèce, porté par son père, le malheureux Louis d’Orléans, déjà assassiné par ces mêmes Anglo-bourguignons responsables de la magistrale pilée d’Azincourt).
Torture inouïe ! Dégoûtante ! Bien digne, assurément, de notre redoutable Moyen-Âge. Mais tranquillisons-nous. Les temps ont changé, dame ! Heureusement.
Une telle rigueur dans la vengeance, une telle absurdité dans le ressentiment, contre le perdant lointain de luttes désormais obscures, dont les millions d’apôtres actuels de M. Prudhomme se fichent à peu près (selon sa délicate expression et car il faut, tout de même, redevenir un petit peu sérieux) comme de l’an quarante, oui ! une chose pareille, disons-nous bien, serait de nos jours devenue absolument impossible. L’État de droit actuel, dans cette sagesse qui l’enveloppa dès l’origine, lorsqu’il jugea, sublimement, d’en finir une bonne fois pour toutes – voilà deux siècles – avec l’odieux et barbare Ancien Régime, ne permettrait plus à ce genre d’ignominie de refaire surface.
Il convient de s’en réjouir. Hautement. La vengeance, ici, ne saurait plus trouver asile. C’est fini. La messe est dite. Place au Droit ! Place aux Lois ! Place à la Justice des hommes inspirés et magnanimes, délivrant des fléaux anciens, de la guerre, de l’arbitraire, et du chaos éternels. Vingt-cinq ans de prison pour une simple idée, et puis sa traduction, d’ailleurs courageuse, dans les faits ! O folie ! O tristesse ! Cela n’arrivera plus. Azincourt est tellement loin. Notre Constitution marque cette distance. Elle figure, dans son intégrité, cet éloignement même.
Bien sûr, certain fanatisme contemporain relevant hélas ! la tête, çà et là, de manière chronique, et avec cette tête hideuse, la sinistre bannière d’un retour ambitionné de l’obscurantisme et de la violence bestialement médiévale, le législateur ne saurait, de fait, laisser le moindre espoir, jamais, à ce type de prétention mauvaise. La rigueur, on le comprend bien, sera permise au Droit, contre tous ses ennemis.

C’est pour cela, au fond, pour cela exactement que M. Georges Ibrahim Abdallah, par exemple, se disant lui-même soldat et défenseur d’une cause ou d’un idéal fort obscurs, mais que l’État de droit, dans sa grande clairvoyance (qui se trouve aussi faire autorité) définirait plutôt comme un obscurantiste irrégulier, croupit maintenant depuis vingt-huit ans, en exil, dans une prison du pays de France. Et c’est pour cela, au fond, pour cela exactement, que voilà quelques jours encore, le Parquet du pays de France s’est opposé, automatiquement, ainsi qu’il le fait toujours en semblable occasion, à la remise en liberté de ce monsieur.
Il s’agit d’être ferme, comprenons-nous, et d’être impitoyable.
Il s’agit de vaincre le Moyen-Âge.

À ceux tentés de rapprocher en toute innocence des sorts aussi évidemment différents que ceux de M. Abdallah et de Charles d’Orléans (sans évoquer même celui de M. Rouillan, lequel passa pour sa part vingt-cinq ans en exil, dans une prison du pays de France, et confia un jour dans l’un de ses livres, à l’adresse de quelque magistrat de sa connaissance, avoir notamment perdu dans sa cellule jusqu’au souvenir de ce que pouvait être la chaleur tendre des cuisses d’une femme), à toute cette brassée de naïfs, donc, il est question de faire entendre, avec application, la simple chose suivante.

Dans la grande et merveilleuse histoire des nations du monde, certaines glorieuses batailles perdues servant, à intervalles réguliers, ce patrimoine inépuisable fournissant notre être profond (d’ailleurs : y en aurait-il un autre ?) seront connues et honorées. On fustigera volontiers, à titre d’édifiants exemples, toutes cruautés archaïques les ayant émaillées.
D’autres batailles perdues, en revanche, ne sauraient avoir eu d’existence.
On effacera, en conséquence, et en toute logique, pour des siècles et des siècles, jusqu’à la dernière trace infime qu’elles auront pu laisser.

Vingt-cinq ans pour une bataille perdue !
Rendez-vous compte.
Le Moyen-Âge, mes amis.


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