jeudi 14 juin 2012

Lucky Nyaq

Photographie : Lilith Jaywalker
« Maintenant, la tranchée faisait presque tout le tour du camp. Au nord, l’enceinte était surtout défendue par le 2ème Bataillon du 26ème Régiment de marines, et la Compagnie Hôtel était dans le secteur. Dans sa partie ouest, elle était en face des tranchées nord-vietnamiennes (NVA) qui venaient jusqu’à 300 mètres de l'enceinte. Plus à l’est, elle surplombait un torrent et plus loin il y avait la Colline 950, à trois kilomètres au nord, tenue par les NVA, et dont la crête la plus haute était exactement parallèle à la piste de Khe Sanh. Les abris et les tunnels qui les reliaient étaient creusés le long de la pente qui montait du torrent, et les collines commençaient à 200 mètres de l’autre côté de l’eau. À 200 mètres face aux tranchées des marines se trouvait un tireur NVA avec une mitrailleuse de 50, dans un trou minuscule, qui leur tirait dessus. Le jour, il tirait sur tout ce qui dépassait des sacs de sable ; il tirait sur toutes les lumières qu’il voyait. On le voyait très bien de la tranchée et avec la lunette d’un fusil à longue portée, on voyait même son visage. Les marines le bombardaient à coups de mortier et de canon sans recul, il se mettait au fond de son trou comme une araignée, et il attendait. Les hélicos lui envoyaient des roquettes, il remontait et recommençait à tirer. Finalement, on a envoyé du napalm, l’air au-dessus de son trou est resté noir et rouge pendant dix minutes, le sol tout autour a été cautérisé, plus rien ne vivait. Quand ça s'est dissipé, le tireur a jailli de son trou, il a tiré une seule rafale, et les marines dans les tranchées l’ont acclamé. Ils l’appelaient Lucky Nyaq, et plus personne ne voulait qu’il lui arrive quelque chose. »

Michael Herr, Putain de Mort.

Petite précision du Moine Bleu : la très convenable traduction du texte de Herr par Pierre Alien (eh oui !) souffre cependant ici d’une légèreté coupable quant à la graphie choisie de ce mystérieux « nyaq » dont l’absurdité ne laisse d’étonner. Certes, à en croire le regretté J.-P. Manchette - entre autres - le mauvais salaire octroyé aux traducteurs suffirait d’ordinaire à justifier chez eux une complaisance dans l’ignorance, la vulgarité, l’absence spontanée de curiosité intellectuelle. Tout de même ! En vietnamien, ou plutôt suivant les règles de l’écriture romanisée de cette langue, « nhà quê » désigne simplement un « paysan » dans le sens urbain, dépréciatif et moqueur de « pécore », de « péquenaud », etc, le terme pouvant constituer ici ou là au Vietnam une (légère) insulte à caractère - donc - de classe davantage que de race, comme pourrait l’évoquer l’usage xénophobe contemporain (français) du tristement célèbre « niaquoué ».
 


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